Sheffield, berceau du football moderne

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Pour beaucoup d’amateurs de football, la ville de Sheffield résonne comme le théâtre d’une rivalité féroce entre les deux clubs phares de la ville, United et Wednesday. Le Steel City Derby, qui tire son nom d’une cité qui fut jadis l’un des fers de lance de la métallurgie britannique, vit toujours au rythme des passionnés qui supportent ces clubs historiques. Et si de nombreux événements ont jalonné l’histoire de cette rencontre, l’histoire footballistique de Sheffield ne se résume pas à son derby.

Car bien avant la naissance de Sheffield United et les premières confrontations avec Wednesday, la ville jouait déjà un rôle majeur dans l’organisation du football. Au XIXe siècle, alors que le sport n’obéit encore à aucune règle universelle, Sheffield devient l’un des principaux foyers où s’invente le football moderne.

Tout commence en 1857, avec la création de Sheffield FC par Nathaniel Creswick et William Prest. Le club est aujourd’hui reconnu comme le plus ancien club de football encore existant. À cette époque, le football est loin d’être un sport codifié : les pratiques varient considérablement d’un établissement à l’autre et d’une région à l’autre. Mais à Sheffield, les joueurs vont rapidement chercher à mettre de l’ordre dans ce jeu encore balbutiant. Ils établissent leurs propres règles, connues sous le nom de Sheffield Rules. Elles constituent l’une des premières tentatives de codification systématique du football.

Ces règles ne sont pas anecdotiques. Elles introduisent ou popularisent plusieurs éléments qui font désormais partie intégrante du football : les coups francs, les corners, les remises en jeu depuis la touche ou encore certaines formes de jeu aérien. Le système de hors-jeu diffère encore largement de celui que nous connaissons, mais l’ambition est déjà là : définir précisément comment doit se jouer une rencontre.

Sheffield développe ainsi sa propre école du football. Les clubs de la région adoptent progressivement les Sheffield Rules, tandis que les matchs entre équipes deviennent de plus en plus fréquents. Le football cesse peu à peu d’être une simple activité récréative pour devenir un sport organisé. Et le phénomène prend une nouvelle dimension avec la création de Hallam FC en 1860. Le club, toujours existant aujourd’hui, dispute cette même année ce qui est généralement considéré comme le premier match de football interclubs connu, à Sandygate, contre le Sheffield FC.

La ville possède alors quelque chose de rare : plusieurs clubs, des règles communes et une véritable communauté footballistique. Il ne manque plus qu’une chose pour structurer davantage la pratique : une compétition.

C’est précisément ce qui va se produire en 1867 avec la Youdan Cup. Douze équipes de Sheffield et des environs participent à cette compétition organisée selon les Sheffield Rules. Le tournoi constitue l’une des premières tentatives de créer une véritable compétition réunissant plusieurs clubs autour d’un trophée.

La finale se déroule à Bramall Lane, futur stade de Sheffield United. Hallam affronte Norfolk et remporte le trophée après un match nul, grâce au système de « rouges » alors utilisé par les Sheffield Rules. Près de 3 000 spectateurs assistent à la rencontre. Le détail peut sembler anecdotique aujourd’hui, mais il ne l’est pas. En 1867, Sheffield organise déjà un tournoi réunissant des clubs indépendants autour d’un règlement commun, avec un trophée et plusieurs milliers de spectateurs. La célèbre FA Cup ne verra le jour que quatre ans plus tard, en 1871.

Pendant ce temps, une autre tentative de normalisation du football prend forme à Londres. En 1863, la Football Association est créée avec l’objectif de fixer des règles communes. Deux traditions coexistent alors : celle de Londres, autour des règles de la FA, et celle de Sheffield. Les deux systèmes ne sont pas identiques. Certaines règles de Sheffield sont même très différentes de celles défendues par la Football Association. Mais les échanges entre les deux traditions vont progressivement rapprocher leurs pratiques.

Les Sheffield Rules vont ainsi exercer une influence sur l’évolution des règles du football anglais. Au fil des années, certaines de leurs innovations sont reprises ou adaptées, tandis que les clubs de Sheffield se rapprochent progressivement du système défendu par la Football Association. En 1877, un compromis important est finalement trouvé entre les deux systèmes. Les Sheffield Rules et les règles de la FA convergent davantage, participant à l’unification du football anglais. Le sport commence alors à se diriger vers le règlement commun qui permettra son expansion nationale puis internationale.

C’est cette histoire qui donne à Sheffield une place particulière dans la naissance du football moderne. La ville n’a évidemment pas « inventé » à elle seule le football : ses racines sont multiples et remontent à différentes formes de jeux pratiquées en Angleterre depuis des siècles. Londres jouera également un rôle essentiel dans sa codification et son organisation.

Mais Sheffield est l’un des endroits où le football moderne a véritablement pris forme. On y trouve dès les années 1850 un club, un ensemble de règles, des rencontres régulières entre équipes et, dès 1867, une compétition organisée. Lorsque Sheffield United est fondé en 1889, puis que les premières confrontations avec Sheffield Wednesday ont lieu en 1890, la ville possède donc déjà plus de trente ans d’histoire footballistique organisée. Le Steel City Derby n’est finalement que le dernier chapitre d’une histoire commencée bien avant lui.

C’est peut-être là le paradoxe de Sheffield. La ville est aujourd’hui connue dans le football pour deux clubs rivaux et leur derby passionnel. Pourtant, son héritage le plus important est bien plus ancien : c’est ici que des hommes ont commencé à écrire les règles d’un sport qui allait bientôt dépasser les frontières de leur ville, puis de leur pays. Et tandis que United et Wednesday continuent de se disputer la suprématie locale, les traces de cette histoire demeurent. À Sheffield, le football n’est pas seulement né dans les tribunes ou sur la pelouse : il s’est aussi écrit dans les règles qui ont permis au jeu de devenir celui que nous connaissons aujourd’hui.

6 commentaires pour "Sheffield, berceau du football moderne"

  1. bobbyschanno dit :

    Alors là, c’est une archéologie du football sur laquelle je ne me suis plus penché depuis des lustres…

    De manière anecdotique, comme tout le monde, le nom de Wednesday donné à un club m’amuse. Je comprends bien le message (les mecs jouaient le mercredi), mais existe-t-il d’autres noms de club faisant référence à un jour de la semaine ?

    Sinon, pour rebondir sur le sujet, effectivement les Anglais n’inventent pas le football (d’ailleurs, de la même façon qu’on ne révolutionne en réalité rien, on n’invente non plus jamais rien), ils codifient et réglementent une pratique. Et assurent son développement et sa diffusion (mondiale), dans un contexte social, économique et politique porteur.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Alors, j’ai pas de nom de club avec un jour de la semaine mais je sais que Viktor Ponedelnik, le grand attaquant soviétique des années 1960, s’appelle en français Viktor Lundi.

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  2. belo_dedici dit :

    Merci, j’ai appris des trucs. Le système de « rouges » ?
    Je ne suis quasi pas la PL mais il me semble que cela ne va pas fort pour les clubs de Sheffield. Pour Wednesday, j’en étais resté à Waddle et à la famille Adams…

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  3. modrobily dit :

    Et on a déjà parlé de Bramall Lane sur ce site, jadis, pour évoquer le premier match en nocturne dans l’histoire du foot !
    https://www.pinte2foot.com/article/bramall-lane-theatre-du-premier-match-en-nocture

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  4. Alexandre dit :

    Sheffield et le football, c’est aussi les stades, extraordinaires. Je crois qu’il y a au final assez peu de stades, ou mieux dit de tribunes, qui aient fait l’objet d’un classement patrimonial en Angleterre – peut-être même moins qu’en Belgique, par exemple. Et il me semble que ni Hillsborough, ni Bramall Lane, n’ont reçu cet honneur, fût-ce au moins partiellement.

    Or la South Stand et le Kop pour Hillsborough..voire même le tout du stade pour son harmonie d’ensemble.. Et Bramall Lane pour son histoire, ininterrompue depuis les débuts du foot ci-abordés (je crois que le Sheffield FC y posa ses pénates dans les années 1860).. ==> On a classé des stades ou des tribunes pour beaucoup moins que ça, c’est étonnant.

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  5. Robinson dit :

    Merci pour l’article.

    Pour ceux que ca intéresse, l’excellent Adrian Harvey a publié il y a une vingtaine d’années le non-moins excellent Football: the first hundred years – the untold story.

    Une de ses thèses, originale à l’époque, est que la FA (organisée depuis Londres) était en très mauvaise posture à la fin des années 1860s, jusqu’à ce qu’une rencontre aie lieu avec Sheffield. Cela a revigoré la FA qui a petit à petit intégré les clubs de Sheffield dans son giron. Sans cela, il est possible que la FA aie disparue. Ce qui est crucial, est que la FA était alors largement dominée par les classes moyennes alors qu’il y avait des ouvriers et des artisans impliqués à Sheffield.

    Harvey contredit donc la théorie de Dunning qui voyait le sport moderne, et surtout le foot/rugby comme une réappropriation d’un sport populaire par les classes moyennes (dans les public schools), sa codification et ensuite sa reintroduction auprès des classes populaires, dans une forme conforme aux valeurs des classes moyennes. Ici, on observe clairement un football organisé et structuré par les classes populaires de Sheffield.

    Un débat super intéressant a ensuite suivi. En grand fan de Harvey, j’ai ma préférence.

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