Tim

Peu le connaissent et pourtant Tim fut un astre, tête pensante de Fluminense au tournant des années 1940 puis technicien novateur durant 30 ans dans le sillage de son maître, Ondino Viera. Décédé il y a tout juste 40 ans, Tim repose dans la nécropole São João Batista de Rio, le cemitério das Estrelas, étoile parmi les étoiles.

Le 22 juin 1982, au Riazor de La Corogne, la Pologne, emmenée par Boniek et l’inusable Lato, écrase le Pérou 5-1 et éteint les espoirs de qualification de la Blanquirroja. Sur le banc de touche péruvien, le vieux sélectionneur moustachu en survêtement rouge, casquette à carreaux légèrement de guingois, allume avec décontraction une nouvelle cigarette, probablement une Davidoff. Il sait que sa mission prend fin en même temps que s’éteint la génération dorée péruvienne. Il se nomme Elba de Pádua Lima mais tout le monde l’appelle Tim et c’est une légende brésilienne.

Le stratège

Joueur ou entraîneur, tous les témoignages convergent : Tim maîtrise l’art de la stratégie, bien qu’il soit hasardeux de le comparer à Clausewitz. Dès les années 1930, dans le championnat de São Paulo, il s’extrait de la masse par son intelligence et prend place au cœur du jeu de la sélection paulista puis de la Seleção alors qu’il porte la tunique du très discret Portuguesa Santista[1], dans l’ombre de Santos[2]. Il n’a pas 21 ans quand le sélectionneur Ademar Pimenta le lance lors de la Copa América 1937 contre le Pérou de Lolo Fernández. Seule l’Argentine parvient à stopper la Seleção à l’issue des prolongations d’un match d’appui houleux. Dans un Estadio Gasómetro bouillonnant, une partie de l’effectif brésilien se réfugie momentanément dans les vestiaires, craignant pour sa sécurité. Tim et quelques autres demeurent sur la pelouse, refusant de participer à une surenchère stérile. Ecœuré par les incidents et la confusion régnant dans le stade, le ministre argentin des Affaires étrangères et prix Nobel de la paix, Carlos Saavedra Lamas[3], préfère se retirer et n’assiste pas au succès final de l’Albiceleste. Au moment du bilan, si El Chueco García, Antonio Sastre et Capote de la Mata se parent des lauriers dévolus aux vainqueurs, les observateurs font de Tim une des grandes révélations du tournoi. Inter gauche, en position basse, il organise le jeu des siens et alimente Luizinho, Niginho, Carvalho Leite ou Patesko. Les Argentins le surnomment El Peón – le Pion, sans que cela ne soit péjoratif – le concevant comme une pièce essentielle du dispositif brésilien.

Tout indique que la Coupe du monde 1938 en France va le propulser au rang de star mondiale. Coiffure à la Errol Flynn et moustache soignée, il capte déjà l’attention des photographes sur la passerelle du transatlantique quand il pose nonchalamment dans son élégant costume blanc. On ignore alors qu’il ne va disputer qu’une rencontre, le match d’appui contre la Tchécoslovaquie faisant suite à « la Bataille de Bordeaux »[4]. Après la rencontre, Lucien Gamblin ne cache pas son admiration dans L’Auto : « l’intérieur gauche brésilien Tim est bien l’un des footballeurs les plus adroits et les plus fins que nous ayons jamais vus. » Avec Leônidas, Tim aurait dû être le héros d’un Brésil triomphant mais en décidant de préserver le Diamant Noir en demi-finale contre l’Italie et en se privant d’El Peón pour ses écarts avec les règles de vie de la Seleção, Ademar Pimenta en décide autrement.

Tim est en costume blanc, à côté de Domingos da Guia.

C’est à Rio, avec Fluminense, que Tim donne sa pleine mesure aux côtés de Romeu Pellicciari, Hércules, Machado ou Pedro Amorim en s’imposant à quatre reprises dans le très disputé championnat carioca. Gabarit modeste, tout en lui inspire la douceur et la précision, sa conduite de balle est incomparable, ses lacets semblant lier le ballon à ses chaussures selon Pellicciari.

C’est une époque bénie, quand le Clássico das Multidões réunit la moitié de la Seleção et de jeunes techniciens novateurs, Flávio Costa pour Flamengo, Ondino Viera pour le Fluzão, celui dont Tim devient un disciple par la suite. De cette période, il subsiste des clichés montrant les tribunes saturées de Laranjeiras, dominées par de graciles palmiers à la sublime photogénie, penchés vers le stade comme s’ils voulaient s’approcher pour mieux admirer Leônidas, le Diamant Noir du Mengão, et Tim, le meneur au pied de velours.

Dernière marinera au Pérou

Résumer son long parcours d’entraineur ressemble à une gageure mais s’il fallait citer quelques clubs où il laisse son empreinte, ce serait Bangu, Fluminense, Vasco da Gama et San Lorenzo avec Los Matadores (El Ciclón survole le Metropolitano 1968 : aucune défaite en 24 rencontres et un succès en finale face au maléfique Estudiantes de Zubeldía). A Buenos Aires, comme partout ailleurs, Tim séduit par ses audaces tactiques, ses bons mots et sa déconcertante simplicité.  Il développe une assertivité rare dans ce milieu fait d’autorité primaire, affirmant ses convictions de coach sans empiéter sur la liberté de ses joueurs. Avec le temps, ses cheveux grisonnent, sa silhouette s’arrondit, devenant une sorte de Tio Tim, vieil oncle indulgent et roublard. Ses réflexions sur le jeu ne cessent jamais, ses dispositions tactiques sur tableau noir demeurent une marque de fabrique même si les résultats s’effilochent peu à peu au cours des années 1970.

En mal de sélectionneur et de résultats alors que se profilent les matchs qualificatifs au Mundial espagnol, la fédération péruvienne envoie un de ses représentants prospecter au Brésil, sans doute guidée par la nostalgie de Didi et de la Blanquirroja 1970. Les premières tractations tournent court : les émoluments de Mário Zagallo effraient le trésorier de la fédération, Dino Sani et Danilo Alvim refusent poliment le défi. Alors qu’il dirige le confidentiel São José Esporte Clube, une sorte de terminus pour has been, Tim accepte une mission de quatre mois pour une somme cinq fois inférieure à celle réclamée par Zagallo.

Le vieux coach s’attache immédiatement à définir un schéma de jeu, le plus compact possible, en reprenant un de ses axiomes favoris : « celui qui prétend couvrir l’ensemble du terrain avec 11 joueurs est un menteur. La couverture est trop petite pour protéger la tête et les pieds en même temps. » Fin tacticien, il piège l’Uruguay de Roque Máspoli et la Colombie de Carlos Bilardo en ajustant le traditionnel 4-3-3 de la Blanquirroja. Il adopte pour l’occasion la notion de faux ailier appelée puntero mentiroso, en repositionnant plus bas que de coutume Barbadillo et l’élégantissime Oblitas, pour libérer le milieu créateur Uribe en soutien de l’avant-centre La Rosa. C’est avec ce schéma que le Pérou s’impose au Centenario de Montevideo, un succès considéré aujourd’hui encore comme un des plus grands faits d’armes de la Blanquirroja, le chef d’œuvre de Tim sur la route de l’Espagne.

Jour de victoire au Centenario de Montevideo.

Son mandat est prolongé jusqu’au Mundial et la tournée préparatoire en Europe nourrit l’espoir des hinchas péruviens[5]. La déception est à la hauteur des attentes : après les matchs nuls contre le Cameroun et l’Italie, le Pérou s’effondre en 20 minutes contre la Pologne. En grillant une énième cigarette, Tim sait que son parcours va bientôt s’achever. Il n’entraînera jamais la Canarinha, le regret d’une vie[6]. La parenthèse péruvienne demeure sa seule expérience en tant que sélectionneur car Tim décède le 7 juillet 1984 à 68 ans.


[1] Ne pas confondre le Portuguesa Santista avec l’autre Portuguesa, celui de Djalma Santos dans les années 1950.

[2] Vainqueur du championnat du Brésil des états avec la sélection paulista en 1935 puis avec la sélection de Rio en 1939.

[3] Carlos Saavedra Lamas obtient le Prix Nobel de la paix en 1936 pour son rôle dans la signature du pacte anti-guerre entre plusieurs pays d’Amérique latine en 1933, dont le Brésil et l’Argentine, et sa médiation dans la Guerre du Chaco.

[4] Nom donné au match Brésil-Tchécoslovaquie (1-1) disputé au Parc Lescure de Bordeaux en raison de la violence des deux équipes (Plánička joue une partie du match avec une fracture du bras).

[5] Notamment une victoire au Parc contre la France grâce à Oblitas.

[6] Pressenti pour diriger la Seleçao dans les années 1960, la CBF et João Havelange lui reprochent son absence de diplôme de l’Ecole Nationale d’Education physique, à moins qu’ils ne l’écartent en souvenir de cet ancestral conflit avec Ademar Pimenta.

19 réflexions sur « Tim »

    1. Après la déception de la CM 82, Tim avait produit un rapport à destination de la Fédération péruvienne afin de tirer les enseignements de l’échec (on le trouve aisément sur le web). Élogieux sur le talent de l’équipe, il regrette que l’équipe ait manqué de mental dès lors que la Pologne a ouvert le score. Pas très élégant, il désigne quelques joueurs parmi les coupables, notamment Velázquez. Et il insiste sur la nécessité de travailler plus pour éviter les méformes – telle celle d’Uribe – dans les moments décisifs.
      Un bilan a posteriori sans effet puisque le Pérou se prépare alors à entrer dans un long bail sans résultats notables.

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      1. Yep, merci. Vélasquez était un fameux joueur mais un caractère pas facile apparemment. J’avais lu une interview où il se considérait comme l’un des plus grands de son époque. Sans ironie.

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      2. Oui, tout le monde ne l’aimait pas dans le vestiaire. Je crois qu’il est un de ceux qui ont accusé Quiroga de s’être vendu en 78 contre l’Argentine.

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      3. J’ai longtemps pensé que Quiroga était une quiche mais en matant quelques matchs de sa part, il etait plutôt bon comme gardien.

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      4. Quiroga désormais, pour moi c’est ça :

        « Il faut dire qu’il a une bonne tête de coupable avec ce regard en coin. Un air de fourberie »

        Je ne m’en lasse pas! 🙂

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  1. C’était le tournoi de trop, genre URSS en 1990, pour cette génération révélée en 1970 au Mexique, battue en quarts (2-4) avec les honneurs par le Brésil. En 1978, ils avaient été plutôt bons au premier tour mais n’avaient pas existé au deuxième (trois défaites). En 1974, ils avaient été éliminés par le Chili en play-off sur terrain neutre, après égalité parfaite dans le groupe et avant le sinistre Chili-URSS. Ç’aurait peut-être été leur meilleure chance de bien faire, même si le tournoi n’a pas fait la part belle aux Sud-Américains.

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  2. Ah, mettre à l’honneur un entraîneur sud-américain : ça c’est une bonne idée..et tu recommences tant que tu veux!

    C’est fou quand même : l’essentiel des grands principes à l’oeuvre dans le football moderne (moderne, pas contemporain) procèdent de par là : dispositifs tactiques, animation.. ; tous apports repris, au mieux synthétisés..et au pire dévoyés ensuite par l’Europe de l’Ouest…….et cependant, quand l’historiographie-marchande se mêle de classement des plus grands entraîneurs-blablabla : pour ainsi dire aucun Sudam! ; on se retrouvera au bas mot avec 90-95% d’Européens, dont bon nombre, d’ailleurs, lol…………

    Déjà assez embarrassant que l’Occident ait produit peanuts en termes de grands joueurs, n’ait longtemps soutenu la comparaison, rien qui approche les Pelé, Maradona………….mais concéder que, même sur le plan des idées, ces sauvages de l’hémisphère Sud aient donné le « la » : voilà qui est et reste inaudible, je crois.

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    1. Tim ne crachait pas sur l’alcool (il existe d’ailleurs une anecdote où, entraîneur, il avait répondu à un joueur se vantant de ne pas boire, ni sortir, qu’il allait apprendre tout ça en jouant pour son équipe). Certains articles évoquent des soirées alcoolisées sur le transatlantique et en France, notamment en compagnie de Patesko qui avait été privé des deux premiers matchs du Brésil durant cette CM.

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      1. D’ailleurs, vous avez des anecdotes croustillantes sur la traversée des Européens en 1930? Mise à part les ballons qui finissaient leurs vies dans l’océan..

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