Début juillet 1954, le secrétaire technique du Barça, Josep Pepe Samitier, fait escale à Caracas. Il vient de passer quelques jours à Buenos Aires et à Montevideo en quête d’une pépite susceptible de faire oublier le couac de l’été précédent, la signature d’Alfredo Di Stéfano au Real Madrid. Le correspondant vénézuélien du Mundo Deportivo le surprend à la sortie d’un restaurant réputé et l’interroge : Ramón Villaverde, l’attaquant uruguayen passé par les Millonarios de Bogotá en même temps que Di Stéfano, est-il la perle rare qu’attend le Barça ? Pepe prend le temps d’allumer un cigare, feignant de ne pas avoir entendu la question. Posément, il commente son séjour sur les bords du Rio de la Plata, ses retrouvailles avec de vieilles connaissances, des Catalans installés en Argentine ou en Uruguay, et des journalistes côtoyés lors de la tournée du Barça en 1928 quand il était « l’Homme-sauterelle », un des meilleurs footballeurs de sa génération. Il poursuit son monologue en évoquant sa visite au cimetière de Chacarita, là où repose son ami Carlos Gardel, El Zorzal Criollo[1], dont il peine manifestement à faire le deuil.
Si l’hippisme est une des passions de Carlos Gardel – et la cause d’amères déconvenues financières, il n’en est pas de même du football ou de la boxe. Sa présence au bord des terrains ou au pied des rings répond avant tout à sa volonté d’entretenir des amitiés nouées au fil des rencontres que lui permet sa vertigineuse ascension dans l’univers du tango chanté.

Sans doute s’éveille-t-il au football au début des années 1910. Il a une vingtaine d’années et fréquente l’estadio Alsina y Colón d’Avellaneda en compagnie de musiciens ou de comédiens hinchas du Racing Club. Il est le témoin de l’émergence de La Academia à une période charnière du football argentin. En remportant le championnat 1913, le Racing brise définitivement l’hégémonie des clubs fondés par les Anglais, Alumni ou Quilmes, et participe à la sédimentation du nationalisme argentin chez les populations immigrées en réaction à l’entrisme britannique.
Cet attachement au Racing, à défaut de véritable afición, est attesté par une carte de socio à son nom datée des années 1930. Pourtant, il ne déteste pas Independiente, le grand rival de La Academia, et après sa mort, quelques joueurs et amis tentent de changer le cours de l’histoire en faisant de Gardel un hincha du Rojo. Ces ambiguïtés, ces préférences qu’il peine à assumer, c’est l’histoire de Gardel dont la vie entière est construite sur un mensonge originel[2]. Il ménage les susceptibilités des uns et des autres et puisqu’il ne semble jamais avoir déclaré sa flamme auprès d’aucun club de Montevideo, la ville où il prétend être né, Nacional et Peñarol se disputent aujourd’hui encore l’afición du Zorzal. Les dirigeants du Tricolor affirment qu’il est un des leurs sur la foi de sa présence dans la loge du Parque Nacional pour la réception du FC Barcelona en 1928. Ceux de Peñarol rappellent qu’il participe en 1923 à une représentation destinée à récolter les fonds nécessaires au financement du siège social du club et qu’en 1926, il assiste au match des Aurinegros contre le RCD Español de Ricardo Zamora.
Les dissimulations et les hésitations de Gardel trouvent un prolongement dans la rivalité entre les sélections argentines et uruguayennes. En marge des JO d’Amsterdam 1928, Gardel organise un dîner à Paris réunissant les deux délégations. Il s’agit d’une initiative personnelle, comme s’il était un médiateur de l’Alliance Française doté d’une rhétorique capable de préserver les relations diplomatiques rioplatenses[3]. Deux ans plus tard, dans les jours précédant le dénouement de la première Coupe du monde de l’histoire, il vient se produire devant les joueurs argentins après avoir rendu visite aux Uruguayens, parce qu’il ne faut froisser personne. Et toujours pour les mêmes raisons, il refuse de se rendre au Centenario pour la finale.

En 1923, Gardel obtient la nationalité uruguayenne, peu importe comment, car l’essentiel est ailleurs : ces papiers lui ouvrent sans risque les portes de la France et plus généralement, celles de l’Europe.
A l’époque, Samitier est El Mago ou El Hombre Langosta (l’Homme-sauterelle) dont les acrobaties et les buts improbables captivent le public de Les Corts, le nouveau stade du Barça. C’est le premier âge d’or des Blaugranas, une équipe au sein de laquelle brillent Alcántara, Sagi-Barba ou Piera. Dans une Barcelone effervescente, Sami les surpasse tous en termes de notoriété et de charisme. S’ouvrent à lui les portes des lieux à la mode comme El Bar Torino ou El Canari de la Garriga, un restaurant où se réunissent les artistes, Picasso, Gaudí, García Lorca et Gardel quand il est en représentation au Teatro Goya ou au Principal Palace.

A l’occasion d’une interview parue en 1954 dans le journal sensationnaliste argentin Crítica, Pepe déclare : « J’ai rencontré Carlos en 1924, alors qu’il était de passage dans la capitale catalane avant de se rendre à Paris. En quelques instants s’est scellée une amitié que j’ai considérée comme définitive. » La densité des échanges épistolaires entre les deux hommes témoigne de l’étroitesse de leurs liens. A chaque visite de Gardel à Barcelone, Sami est là pour l’accueillir à la descente du Conte Rosso ou du Conte Verde[4] et lui faire visiter une ville en pleine mutation, obnubilée par l’édification de projets majuscules destinés à éblouir les visiteurs de l’Exposition universelle de 1929.
La finale de la Copa del Rey 1928, « la finale des trois finales », renforce encore un peu plus leur amitié. Au Sardinero de Santander, le FC Barcelona et la Real Sociedad se livrent des duels sans merci. Gardel se rend au premier match en compagnie de l’écrivain expert ès tauromachie, José María de Cossío[5], et du poète Rafael Alberti. A propos de la rencontre, ce dernier écrit dans ses mémoires intitulées La Arboleda Perdida : « Un match brutal entre Basques et Catalans avec la mer Cantabrique en arrière-plan. Ils jouaient au football, mais aussi au nationalisme[6]. La violence de la part des Basques était inouïe. Plattkó, un grand gardien de but hongrois, protégeait le but catalan comme un taureau. Il y avait des blessures, des tirs de sommation de la Guardia Civil et des mouvements de foule. Dans un moment critique, Plattkó avait été si furieusement agressé par les joueurs de la Real qu’il s’était retrouvé ensanglanté, inconscient, à quelques mètres de son but, mais avec le ballon dans les mains. » Impressionné par le courage de Ferenc Plattkó, Alberti écrit le célèbre poème « Ode à Platko (sic) » que publie La Voz de Cantabria. Sans Plattkó, trop amoché, il faut trois rencontres pour que la Copa soit conquise par le Barça et son capitaine Samitier.

1928 est probablement l’année durant laquelle El Zorzal Criollo et Samitier partagent le plus de moments en commun, que ce soit dans les établissements mondains ou sur les routes de l’Espagne miséreuse, brinquebalés dans la luxueuse Graham Paige conduite par Antonio, le chauffeur du chanteur. En avril, Gardel assiste mortifié aux côtés de Samitier, blessé, à la sévère défaite de l’Argentine contre les Blaugranas (4-1) sous des trombes d’eau, en match préparatoire aux Jeux olympiques d’Amsterdam. Quatre mois plus tard, après un nouveau périple transatlantique, il participe largement à la vie nocturne des Barcelonais durant leur désastreuse tournée du Rio de la Plata[7] qui vaut à Samitier et quelques-uns de ses équipiers d’être suspendus par leurs dirigeants à leur retour en Catalogne.
En apprenant la sanction, Gardel réécrit les paroles de Patadura et enregistre à Paris une nouvelle version dans laquelle il fait l’éloge des joueurs du Barça et de Ricardo Zamora. Alors qu’il est dans la capitale française, il traverse la Manche et est présent à Highbury pour souffrir avec les as de la Roja, Zamora, Quincoces, Gorostiza et bien sûr Samitier, tous ridiculisés par l’Angleterre (7-1). L’année suivante, c’est Pepe qui se rend à Paris pour l’accompagner au Palais des Sports à l’occasion d’un combat d’Ignacio Ara contre le champion du monde des poids moyens, Marcel Thil. La réunion de boxe a lieu un soir de décembre et s’achève par une défaite d’Ara, comme s’il fallait que leur relation se termine dans la grisaille. Car après le séjour de Sami à Paname, il semble que les deux hommes ne se croisent plus. Gardel triomphe enfin à New-York puis en Amérique du Sud où il trouve la mort dans un accident d’avion en juin 1935.
A Caracas, le reporter de Mundo Deportivo fait remarquer à Samitier qu’il semble accorder une extrême importance à l’amitié. L’Homme-sauterelle répond avec un pâle sourire : « on ne trouve pas un ami à chaque coin de rue. » Puis il s’éloigne, rongé par la nostalgie, une compagne qui ne l’abandonne qu’à sa disparition il y a 51 ans, le 4 mai 1972.

Patadura
Piantate de la cancha, dejale el puesto a otro / Sors du terrain, cède ta place à un autre
De puro patadura estás siempre en orsay / Tu es un piètre footballeur toujours hors-jeu
Jamás cachas pelota, la vas de figurita / Tu n’attrapes jamais le ballon, tu fais de la figuration
Y no servís siquiera para patear un jans / Et tu n’es même capable de faire une touche
Querés jugar de forward y ser como lo es Piera / Tu veux jouer attaquant et être comme Piera
Pa’ hacer como hace Sastre, de media cancha un gol / Pour faire comme Sastre, un but du milieu du terrain
Querer hacerle goles al colosal Zamora / Vouloir marquer des buts au géant Zamora
Y ser como lo es Sami, el mago del balón / Et être comme Sami, le magicien du ballon
(…)
[1] La Grive Créole en référence à sa voix et au surnom des descendants de colons espagnols.
[2] Il est aujourd’hui pratiquement certain que Carlos Gardel est né Charles Gardès à Toulouse le 11 décembre 1890 et qu’il choisit de modifier son état civil afin d’éviter d’être mobilisé par l’armée lors de ses représentations en France.
[3] C’est un échec pour Gardel : le repas s’achève en bagarre générale.
[4] Transatlantiques reliant l’Italie à l’Argentine via Marseille, Barcelone, Lisbonne, Rio et Montevideo selon les liaisons.
[5] Egalement président du Racing de Santander entre 1932 et 1936.
[6] Des trains ont acheminé des supporters depuis Barcelone et Saint-Sébastien.
[7] Cinq défaites, deux nuls, une victoire.
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Bromance.
Probablement. La sexualité de Gardel est un mystère, un de plus le concernant. De toute manière, comment aurait-il pu avouer son homosexualité à cette époque ? Même si le tango est à l’origine une danse pour hommes en manque de femmes, une star ne pouvait décemment afficher ses préférences pour les hommes sans ruiner sa carrière.
Un mot sur Samitier. À la fin du texte, j’évoque sa nostalgie pour l’avant-guerre. Il semble en effet qu’il ait fini sa vie déprimé, conscient de ne jamais retrouver l’effervescence des années folles. 1935-36 sont des charnières : il vient de raccrocher les crampons, Gardel meurt et la guerre civile va le mener en France. En 1939, quand le conflit prend fin, tout a changé : ses amis mondains ont disparu, morts ou en exil, et Barcelone n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans les années 1920. Malgré son importance dans les sphères dirigeantes du Barça, il ne fait jamais le deuil de sa jeunesse.
Carlos Gardel aurait un point commun avec Luis Mariano ?
Magnifique Verano. Bravo. Marcel Thil est le seul qui pourrait concurrencer Cerdan pour le titre de meilleur boxeur français à mes yeux. Une longévité en poids moyen à une époque où il n’y avait qu’une ceinture.
Si mon père était là il te dirait que le plus grand c’est Georges Carpentier.
Oui Carpentier a pour lui d’etre le pionnier français et des combats emblématiques mais un règne mondial moins long. Il avait également une aura supérieure sur les foules.
Ils en disaient quoi Samitier et Zamora de lors passage à Nice?
Je ne sais pas te dire, je crois qu’ils ont pris du bon temps avant de rentrer après la guerre civile. Zamora revient rapidement puisqu’il entraine l’Athletic Aviación dès la fin 1939.
Samitier jouera en même temps que les frangins Valle, Luis et Joaquin qui est le meilleur buteur historique de Nice. Je garde en tête le sujet des Valle.
Ah oui, intéressant ! J’espère que tu vas trouver des billes parce que les sites français intéressants et riches sont rares.
Comme toujours, belle plume mon Verano ! Au fait, comment arrives-tu à faire les accents espagnols ? Tu as un clavier hispanique ?
Ah non, caractères spéciaux dans Word ou appui prolongé sur la touche de la lettre concernée sur smartphone.
Platko est-il le plus grand gardien hongrois? Au-dessus d’un Grosics?
Un pensée émue pour Kiraly et ses joggings.
Un qui etait un bon gardien est Ferenc Meszaros qui était du mondial 82. Très aimé au Sporting. Une chouette compil du moustachu.
https://youtu.be/w0MVQhmNwxU
Faut demander à Goozy, il a vu jouer Plattko à Mulhouse 🙂
Plus grand mangeur de…plat-de-côtes !