Pinte d’été : Témoignage : « Tout a commencé avec une bière »

Pour le mois d’août, Pinte de Foot passe à l’heure d’été et vous replonge dans l’ambiance des magazines estivaux. Jeux, conseils et enquêtes évidemment fouillées, c’est la Pinte d’été, rafraîchissante et houblonnée tout juste comme il faut.

Pinte 2 Foot Reste du monde

Cohabiter avec un ou une partenaire qui n’aime pas le football complique bien souvent le quotidien. Paul*, 38 ans, en a récemment fait l’amère expérience. Il raconte pour Pinte d’été ces quelques mois où sa vie a basculé.

« Je dois d’abord reconnaître une chose : j’ai toujours été un peu bordélique, pas très maniaque du rangement », explique Paul en guise d’introduction. Ses cheveux, plus vraiment courts mais pas encore tout à fait longs, masquent en partie son front qui s’agrandit d’année en année. S’il ne fume plus depuis que toute cette histoire a commencé (« disons que l’arrêt de la clope est un dommage collatéral »), les cernes sous ses yeux ne mentent pas sur son passé de tabagisme. Fatigué, dans le dur, il ne renonce toutefois pas et veut profiter de cet article pour témoigner. « Il faut que mon combat soit connu du plus grand nombre », affirme-t-il. « C’est la seule solution si on veut s’en sortir. »

Il n’a rien oublié du jour où tout a commencé. « Le match était terminé, j’avais éteint la télé, les potes venaient de quitter notre appartement. Et là, d’un seul coup, Cécile* m’a annoncé que ça ne pouvait plus continuer. »

La phrase claque comme une reprise de volée dans ce salon coquet, un peu petit mais très cosy. Un véritable cocon dans lequel notre homme avait l’habitude de regarder les matchs, semaine après semaine, avec une bande d’amis qui ne se quittait plus depuis le collège. « On est cinq en tout, on s’appelle ‘la main’, parce que ça fait comme des doigts, vous savez, on est inséparables, il y a une véritable alchimie dans notre groupe d’amis », précise Paul. Dans cette pièce intimiste aux dimensions modestes, donc, les mots de Cécile résonnent comme le fameux « Je pense qu’à un moment donné il faut savoir dire ‘stop’ » de Zizou mettant fin à sa carrière internationale, en 2004. « C’est la fin d’un cycle », annonçait à l’époque le meneur de jeu des Bleus. L’aficionado du foot n’a pas de meilleure comparaison.

Une bouteille qui fait tout basculer

Sa compagne lui montre la bouteille de bière restée sur la table basse, entourée de miettes de chips. Elle ne peut retenir une grimace de dégoût. « Elle a insisté sur le fait que ça revenait trop souvent, qu’elle en avait assez de voir ça. » Paul, pourtant, a l’habitude de participer aux tâches ménagères. « J’aime particulièrement aller au pressing », dit-il avec un sourire en coin, et l’on croirait que sa bonhomie habituelle est déjà revenue.

Mais sitôt le ménage fait sur la table basse, Cécile se lance dans une causerie aussi longue qu’inquiétante : elle veut tourner la page de ces soirées football et réclame plus de considération sous prétexte de quitter les lieux et de rouvrir son mercato sentimental. Le tout après plus de cinq ans de vie commune. « Pour moi c’était un choc, comme quand Totti a annoncé son départ de l’AS Rome », se remémore Paul.

Le jeune homme fait amende honorable et se dit prêt à faire des efforts. Cécile déclare alors : « il faut faire respirer ce salon » et il répond simplement : « tu as raison », sorte de tacle de la dernière chance pour éviter de prendre un but. « Avec du recul, j’ai compris que ma réponse était un but contre son camp », analyse-t-il désormais, lucide. « Mais à l’époque, je n’avais pas de solution alternative. »

Vient alors le temps des grands changements. « Je n’avais jamais vraiment compris ce que ça faisait pour un club de changer de stade », explique Paul. « J’ai découvert ça de près – de trop près, je pense. Je reste profondément marqué par cet événement. » La plaie sera difficile à refermer. Car ce fan de la première heure a dû faire une croix sur « la tribune domicile », comme il aimait l’appeler. Il est vrai que ce canapé où il avait ses habitudes était devenu plus qu’un meuble. « Avec les potes on avait même dessiné des sièges comme dans un stade », aime-t-il raconter, et à cet instant son regard bascule dans le vague et son visage s’attendrit lors de l’évocation des souvenirs liés à ce canapé qui pour lui représentait tant. « On avait numéroté les sièges, évidemment », ajoute-t-il avec le sens du détail qui le caractérise depuis tout petit.

Du pastel sinon rien

Exit, donc, le kop improvisé. « Il fallait ‘désencombrer’. Il était question d’épurer, d’aérer la pièce en faisant mieux circuler les énergies », déclare le trentenaire en citant Cécile. « Elle venait de suivre une formation d’architecte d’intérieur et prenait sa vocation très à cœur. Je n’avais pas de raisons de la contredire, d’autant plus qu’elle en connaissait un rayon sur le sujet. » Elle commande un nouveau canapé, aux contours lisses et aux angles arrondis « pour mieux faire glisser les flux énergétiques ». Avec son style moderne, ses matériaux naturels et ses couleurs pastel, ce nouveau canapé fait basculer le salon dans une nouvelle dimension. « C’était un changement plus radical que le rachat du PSG par le Qatar », affirme aujourd’hui Paul avec conviction.

Car le canapé, sans surprise, n’est qu’une étape dans la stratégie de Cécile. Pour « améliorer l’harmonie des lieux » et « alléger l’espace », la jeune femme s’attaque à la décoration du lieu. « J’avais quelques maillots et des écharpes accrochés sur les murs », détaille Paul. « C’étaient des souvenirs de déplacement, des cadeaux qu’on m’avait fait… bref, il y avait des tas de trucs. » Une multitude qui ne plaît pas : « forcément, il y en avait littéralement de toutes les couleurs, même un maillot orange fluo de l’OM, pour la déconne. » Un trait d’humour qui a du mal à passer auprès de Cécile, qui décide de prendre le problème à bras-le-corps.

« C’est là que j’ai appris l’expression ‘disharmonie des couleurs’ pour la première fois. Elle parlait d’agression chromatique. » Les deux partenaires confrontent leurs visions. « Elle rêvait de tons sable, lin et terracotta. Moi, j’étais davantage sur une palette Coupe de l’UEFA 2003 », explique le jeune homme. Mais il comprend rapidement qu’il n’aura pas le dernier mot à ce sujet et accepte, à contre-cœur, de décrocher ses souvenirs et de les ranger dans des cartons. Pour masquer les traces surs les murs, ceux-ci sont repeints et prennent un ton écru. Un voilage beige pastel est ajouté aux fenêtres, soulignant la couleur greige du nouveau canapé.

Paul regrette un peu son ancienne « tribune » et sa couleur orange délavé, mais il préfère laisser Cécile l’instruire à propos de la circulation des énergies et de la sérénité qui émane de la nouvelle décoration de la pièce. Ici, plus question de laisser traîner un cendrier sur la table basse. Avec son design sculptural et raffiné, elle est à la fois minimaliste et imposante, avec son plateau en travertin pastel que soulignent des discrets éléments vert sauge. Elle est ornée d’un bol tibétain, dans lequel il est interdit de verser des chips.

La chute du dernier bastion

Et c’est là que la situation dérape : « jusque-là, j’avais laissé faire, car quelque chose en moi me faisait comprendre que ces changements étaient bons pour moi aussi. Faire circuler les énergies, tout ça… je n’y avais jamais pensé avant, mais c’était plutôt logique en fait. C’est une sorte de joga bonito de la déco. La pureté du geste, ça a du sens. Je suis passé à un régime sans gluten après ça, j’ai changé de consommation de bière et je me suis mis à boire des NEIPA sans alcool. Mais Cécile a exagéré… »

La jeune femme a-t-elle imaginé qu’elle pourrait supprimer toute trace de l’ancien monde, celui où « la main » se réunissait chaque semaine ? Ou bien était-elle trop prise par la multitude de choix à faire pour réaménager l’espace et le rendre plus vivant ? « Elle a fait un mini burn-out pendant cette transformation du salon », souligne Paul pour confirmer la lourdeur de la charge mentale qui assaille sa compagne, qui prend même un congé sabbatique au travail pour mieux pouvoir se concentrer sur la gestion des flux d’énergie dans la jungle douce minimaliste qu’elle installe dans un coin du salon, qu’elle orne d’herbes de la pampa.

Mais elle annonce ensuite à Paul qu’il ne pourra plus utiliser son sous-verre aux couleurs de son club. « Ce sous-verre, c’est mon père qui le tenait de son oncle qui le tenait d’un pote qui l’avait reçu de la part d’un type qui… bon, bref, c’est symbolique, ce sous-verre c’est toute ma vie, quoi », décrit Paul. « Et d’un seul coup je devais le laisser dans un tiroir, Cécile ne voulait plus rien d’autre que des ustensiles en matières organiques. Elle m’a tendu un sous-verre en bambou tressé, c’est plus costaud que le béton il paraît… Mais je ne pouvais pas faire ça. »

Notre passionné de football prend son courage à deux mains et annonce qu’il refuse d’utiliser les nouveaux sous-verres. « C’était tendu, j’avais l’impression d’être dans le bus des Bleus à Knysna… », raconte Paul, qui a encore la chair de poule en repensant à cet épisode. « Elle a finalement cédé, à condition que je n’utilise mon sous-verre que pendant les matchs de foot et que je le range aussitôt la rencontre terminée. » Un compromis qui apaise la situation sur le moment.

Car notre homme sent que l’atmosphère de l’appartement a changé. « Ce n’était pas vraiment le flux d’énergies, enfin je ne crois pas… Disons que Cécile était différente et qu’elle avait l’air à la fois de vouloir me le montrer et de me le taire. C’était très étrange. » Le pot-aux-roses est découvert le jour où elle déclare à Paul vouloir un enfant. Quelques mois plus tard, elle lui annonce être enceinte.

Le jeune homme met quelque temps à digérer la nouvelle, mais il est désormais prêt à affronter la nouvelle réalité. « Disons que le changement de déco me donne l’impression d’évoluer constamment à l’extérieur », décrit-il. « Mais on s’y fait avec le temps. Et puis, j’ai décidé de m’impliquer pleinement dans mon futur rôle de père. Et j’ai par exemple déjà prévu d’acheter quelques vêtements pour le futur bébé. » Sans un mot, Paul me tend son téléphone. Son visage, si fatigué au début de notre entretien, semble avoir retrouvé une partie de la fougue de sa jeunesse. Il a ouvert une page de la boutique en ligne de son club favori et me fait un clin d’œil en me montrant la layette qui imite le maillot third. Le message est clair : dans ce salon intimiste, le football renaîtra de ses cendres.

*le prénom a été modifié

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