Exclusif ! L'envoyé spécial de Pinte2foot a pris le pouls du continent nord-américain à quelques jours de l'ouverture de la 23e Coupe du monde de la FIFA. Trois pays, trois villes, trois reportages qui témoignent de l'incroyable vitalité du football.
Au retour de Rio, où j’avais réalisé un entretien avec le sosie officiel de Garrincha, j’étais assis dans une cafétéria du Terminal 2A de Roissy quand Jade (Ajde59 sur Tinder) m’avait rejoint, le dossier de la Coupe du monde entre les mains. « Ça va ? – Je suis crevé, j’ai besoin de vacances et d’ailleurs… – Tiens, je t’ai amené ça. Je file, faut que je récupère la tireuse à bière pour la kermesse du syndicat. » Elle était repartie fissa vers la gare TGV en laissant l’épaisse chemise sur la console poisseuse.
Je l’avais ouverte. Erreur. Funeste erreur. 3 pays organisateurs. 16 stades. 48 équipes. 104 matchs. 1248 joueurs sélectionnés. Des chiffres, des chiffres partout qui sautaient comme des criquets. Je n’aurais jamais dû accepter ce reportage destiné à présenter la Coupe du monde. J’en avais parlé au docteur Alex Ramírez, mon avocat. Il m’avait dit « on se fait les trois pays en trois villes, Toronto, Seattle, Guadalajara, trois reportages et on rentre avant que ne débute le bazar. »
A peine installé dans l’avion, Alex examinait déjà la carte des boissons comme s’il s’agissait du carnet de bord. Les écrans diffusaient des publicités pour des assurances en ligne, des crédits en ligne, des plateformes de paris en ligne et des hamburgers qu’aucun homme normal ne pouvait avaler sans opération de la mâchoire et qu’un hippopotame aurait regardé avec respect. L’ambiance était étrange dans la cabine, accentuée par la pénombre et par les chauves-souris qui tournaient autour de nos têtes au moment où je me suis endormi.
Nous avons débarqué à Toronto et cherchions un taxi quand nous avons rencontré GoGo George, un Franco-Américano-Québécois convaincu que la Coupe du monde constituait une conspiration destinée à abolir le Polar bear plunge et le jour de la marmotte. Il portait une casquette MAGA et buvait du sirop d’érable coupé avec de la sève de bouleau. Avant d’être annexionniste, il avait milité pour le Parti Rhino avec l’ambition de raser les Rocheuses, de sorte que les électeurs de l’Alberta puissent voir le coucher du soleil sur le Pacifique.
Alex l’adorait. A la deuxième tournée est apparu le guitariste du groupe Groovy12, un musicastre altermondialiste vosgien vivant depuis deux ans dans une ZAD ultra sécurisée de l’Ontario. Il distribuait des tracts dénonçant la FIFA, l’amitié Trump – Infantino, McDo et portait des chaussures de golf achetées à la ressourcerie d’Ajax, à proximité de Toronto. Alex prenait des notes. Il prétendait rédiger un mémoire juridique sur Johan Cruyff. Je découvris plus tard qu’il dessinait les sexes érigés de GoGo George et du guitariste.

GoGo George et le musicien de Groovy12 se sont immédiatement bien entendus. Ils ont insisté pour nous faire découvrir le stade de Toronto. Le BMO Field donnait l’impression d’avoir été conçu pour regarder du sport, une idée subversive en 2026. Des supporters des Canucks achetaient des horreurs à feuille d’érable dans les boutiques officielles autour de l’enceinte. Je croyais qu’ils disaient soccer. J’ai payé des bières et un hot-dog : ils disaient bien sucker.
Jade m’a appelé à ce moment précis.
« Où es-tu ? – Nous vivons une expérience immersive. – Hein ? – Tu peux me faire une nouvelle avance, tout est cher ici ? »
J’ai raccroché, Alex saignait d’une oreille et regardait Maple, l’élan mascotte. « Elle est bizarre la marmotte. – C’est une mascotte. – Non, Vera, c’est un reptile. »
Je me suis souvenu que le journalisme consistait à voir ce que les autres refusaient de voir. J’avais le thème de mon premier article.

Alex et moi devions nous rendre à Seattle, nous sommes arrivés à Guadalajara. Personne n’a été en mesure de nous fournir une explication.
A Guadalajara, nous avons fait la connaissance de João Roquete et Roberto Churros, deux professeurs d’université mariés depuis 20 ans. João enseignait la sociologie, Bob racontait des histoires. Ils avaient en projet l’étude du supportérisme selon une méthode qu’ils qualifiaient de robuste. Leur approche participative consistait à écluser les rades jusqu’à une heure avancée de la nuit puis à observer les comportements avec exigence et bienveillance. Nous étions impressionnés par le caractère scientifique de la démarche et nous nous sommes proposés comme cobayes. Alex rappela qu’il s’appelait Ramírez, se prétendit hincha de l’Argentine et de Boca Juniors, baissant son pantalon pour révéler un tatouage où un B et un J s’entremêlaient confusément au milieu d’une forêt de poils. Il m’avoua plus tard qu’il s’agissait d’un hommage à une Kinoise, déesse du blow job.

João et Bob furent les premiers à nous parler du congrès secret de la FIFA à Las Vegas. Nous devions nous y rendre, l’occasion était trop belle.
Nous étions quelque part entre Guadalajara et la frontière quand Alex aperçut le premier l’autostoppeur. Nous nous sommes arrêtés et l’avons jaugé. « Je parle huit langues et trois dialectes » annonça-t-il les yeux écarquillés, admiratif de notre Mustang Cabriolet V6 300cv. « Parfait, tu peux monter, gamin » répondis-je. Il était tchèque, bedonnant, et s’appelait Zdeněk Modrobalek. Durant les 10 heures suivantes, il s’appliqua à vider la glacière et traduisit en tchèque toutes les signalisations routières, les panneaux publicitaires, nos conversations et la chanson de Juan Gabriel que nous écoutions en boucle, No Tengo Dinero.
J’ai appelé Jade depuis une station-service : « No tengo dinero, ni nada que dar, lo único que tengo, es amor para amar. Tu peux me faire une avance, chérie, nous sommes sur un coup extraordinaire ? – Arrête ton numéro. Faut que je te dise : j’ai rencontré sur Tinder un mec michto, te fatigue pas. Un Asturien, cousin de Luis Enrique en version loser. Il vit au Japon et m’a donné la recette des cookies aux hijikis. Je crois que j’ai un crush… Sinon, c’est quoi, votre coup ? – Je ne peux pas te le dire, nous sommes sur écoute. – La procédure exige un motif, le trésorier va refuser. »

Nous sommes arrivés à Vegas de nuit. La ville surgit du désert comme une hallucination, les casinos ressemblaient à des pyramides construites par des pharaons sous mescaline, partout les écrans lumineux géants promettaient du rêve. L’un d’eux faisait la promotion du concert de Johnny Hallyday à l’Aladdin-Hotel-Casino. Dans un élan de solidarité belge, mon avocat déclara vouloir s’y rendre mais des détonations détournèrent son attention. Nous apprîmes qu’il s’agissait d’un feu d’artifice offert par le MGM Grand en guise de bienvenue à Gianni Infantino.
Sur place, des dirigeants, des sponsors, des consultants, des agents se pressaient dans le hall, indifférents à la moquette épaisse sur laquelle ondulaient des terrains de football. Chacun portait un badge, chacun se prétendait l’ami de Gianni. Durant deux jours, nous avons poursuivi son ombre. « Il était là à l’instant », « Il est chez le coiffeur », « Il décore Michel Platini du prix de la paix de la FIFA », … Et puis nous l’avons enfin aperçu dans un couloir, crâne luisant, sourire fuyant, entouré d’une nuée de collaborateurs auxquels il donnait des ordres. Nous nous sommes précipités vers lui mais un homme aux cheveux blancs en costume noir a surgi et nous a barrés le passage. J’ai pu lire son nom au revers de son costume, Anatoli Khia Diatoulev. « Une interview de Gianni ? – Niet. – Dix minutes ? – Niet. – Deux minutes ? – Niet. – Trente secondes ? » Gianni entrait déjà dans une chambre, suivi d’Anatoli. Dans l’entrebâillement de la porte, Alex eut le temps d’apercevoir Maradona et la queue d’un lézard dans une pièce uniformément verte. « Qui ça ? », demanda Zdeněk. « Maradona. – Connais pas. »
Dès lors, Anatoli était partout. Dans les ascenseurs, dans les salles de jeu, devant les buffets, dans le pédiluve, aux urinoirs où il ne put s’empêcher de nous narguer. Alex voulait prendre des notes mais je l’en ai empêché.

Le lendemain, il avait disparu et nous avons enfin réussi à coincer le chauve de la FIFA. Alex a déclenché la caméra, j’ai tendu le micro et Zdeněk s’est connecté à Google Trad. Gianni Infantino nous a regardés comme si nous étions ses enfants et nous a parlés. « Le post-modernisme fait des ravages sur tous les continents et le football est une abstraction en mouvement dont la FIFA est l’organe palpitant. Mon rôle ? Je suis le consensus. » Puis il nous a bénis avant de disparaître, absorbé par un tapis épais orné de ballons Adidas.
Décidément, le langage du football était universel. J’ai mesuré à quel point les critiques formulées à l’encontre du président Gianni Infantino étaient injustes. Je me devais de le réhabiliter avant que ne débute la Coupe du monde.
Le retour à Guadalajara fut comme un miracle après une longue agonie. Dans l’avion, Alex avait créé quelques difficultés bruyantes avant de s’assagir. De son côté, Zdeněk Modrobalek avait insisté pour me traduire les propos de Gianni et j’en avais conçu une grande amertume, de celles que l’on ressent après une trahison. Plusieurs Tequila sunrise m’avaient heureusement remis les idées en place.

João Roquete et Roberto Churros n’étaient pas disponibles, ils consacraient toute leur énergie à l’étude d’un Indien qui prétendait avoir vu les 40 mille matchs disponibles sur Footballia. C’est Sebastiano, leur fils adoptif, qui nous cueillit à l’aéroport. « Je suis polonais, je serai votre guide », nous dit-il avec un horrible accent bulgare. « Je suis aussi webmaster. Parfois hacker. – Hacker de quoi ? – Chut. Erreur 403 forbidden. » Nous comprîmes qu’il n’était pas normal. Plus tard, nous apprîmes incidemment qu’il était péruvien et fujimoriste, ce qu’il refusait de reconnaître en revendiquant son appartenance à la branche polonaise du Sentier lumineux.
Sebastiano promit de nous emmener voir un match exhibition d’anciennes gloires au stade Jalisco, un acte de résistance à la World Cup de la FIFA selon lui. Il espérait assister à une démonstration de son compatriote Zbignew Boniek. « Qui ça ? », demanda Zdeněk. « Boniek. – Jamais entendu parler. »
Dans le bus qui nous transportait vers Jalisco, nous avons rencontré des supporters brésiliens en pèlerinage. L’un d’eux affirmait que Pelé avait marqué un but que Gordon Banks avait arrêté. Alex lui rappela qu’on ne pouvait impunément blasphémer, sans réussir à se faire entendre. Au bout d’une heure, Alex croyait mordicus que Garrincha avait dribblé une vache pendant la Coupe du monde 1958. « Qui ça ? », demanda Zdeněk. « Garrincha. – Inconnu au bataillon. » Le supporter expliquait à Alex comment Ronaldo avait pris 12 kilos durant la mi-temps d’un match quand le bus s’est arrêté au milieu de nulle part pour faire monter un vieux. Il fumait abondamment et n’avait sur lui qu’un vélo rouillé, trois dents et une pancarte sur laquelle était écrit « merci pour tout, Florentino. »

Nous sommes enfin arrivés au stade. Quand nous nous sommes installés en tribune, le vieux occupait la place 411, rang VM, dans l’espace VIP. Il se faisait servir un tejate en papotant avec Hugo Sánchez et un improbable chanteur d’opérette hétérosexuel. Puis Sócrates est apparu sur l’herbe jaune, ton sur ton, immense et maigre. Le stade s’est tu. Zdeněk s’apprêtait à poser une question puis se ravisa. C’est à ce moment-là que Jade a appelé. « Ça avance ? – Oui, file-moi une avance. – Non, non, tu rentres, j’ai besoin de toi pour un reportage sur le processus de béatification dans le football à l’ère de la Var. – Confie le sujet au stagiaire de la Rochelle. – Impossible, le DRH l’a surpris en train de mater des photos de cul, il l’a viré. – Bah, donne-le à son copain, ils sont cul et chemise… – De qui parles-tu ? – Je ne me souviens plus de son nom, mais son pote, le Marocain… – Ah oui. Mais non. Viré lui aussi, il est arrivé complètement bourré au bureau. » Il me restait peu de temps pour finir le travail.
Le match a débuté dans une atmosphère étrange. Les joueurs paraissaient évoluer au ralenti, des chiens couraient après le ballon, la chaleur plaquait au sol les hommes et les oiseaux. D’un coup, l’écran géant s’est éteint puis s’est rallumé. Le visage de Gianni Infantino apparut, souriant, apaisé. Alex l’insulta, Zdeněk demanda de qui il s’agissait. Le président de la FIFA se racla la gorge puis il déclara : « Chers amis, oubliez la providence, les dieux sont des arbitres qui ne connaissent pas les règles. » La foule était silencieuse. La synchronisation du son et des images était imparfaite mais personne n’y prêta attention. Gianni poursuivit : « Un match de football est un mensonge collectif au cours duquel le peuple oublie ses défaites en regardant onze joueurs essayer de vaincre onze autres joueurs. » Et il conclut, « le football est un prétexte, une invention pour faire rêver les pauvres, propriété des riches et qui devra demain échapper à tout le monde. » Le vieux paraissait outré, son corps désastreux se couvrait d’écailles et changeait de couleur au fur et à mesure que montait sa colère.
« Sebastiano ? » demandai-je. « Cet écran ! 344 064 pixels. Magnifique. – Sebastiano ? – Quoi ? – Tu as hacké la FIFA ? C’était pas Gianni… – Oui, mais bon, j’ai fait ça pour la bonne cause ».
En sortant du stade, nous vîmes Sócrates en costume sur le parking. Il était assis sur un ballon et fumait tranquillement, sans urgence. Alex le regardait et dit : « Il a l’air de quelqu’un qui a gagné quelque chose. » Pour la première fois depuis longtemps, j’étais d’accord avec mon avocat. Peut-être venions nous d’assister à une passation de pouvoir et il m’appartenait de témoigner sur cet événement avant que Sebastiano ne rétablisse la vérité et que le véritable Gianni ne reprenne le contrôle de lui-même.

De retour à Paris, je n’avais pas le courage de me confronter à l’exigence de Jade. J’ai décidé de lui écrire. « Jade, la Coupe du monde a commencé quelque part. Je ne suis plus certain de ce que j’ai vu et mon avocat pense que mon jugement est affecté par les faits. Publie ce que tu veux, pour ma part je pars en vacances pendant un mois. »
Nota : pour ceux qui ne l’ont pas remarqué, ce récit doit beaucoup à Hunter S. Thompson.
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MAGA… pardon, MÉGA !