Robin Friday naît le 27 juillet 1952 à Acton. Un faubourg à l’ouest de Londres. Dans une famille ouvrière modeste. Il vient au monde avec un frère jumeau prénommé Tony. Leurs parents, Alf Friday (chauffeur pour une blanchisserie) et son épouse Sheila, sont âgés de vingt ans à leur mariage un an plus tôt. Le grand-père maternel de Robin, Frederick Riding, était lui-même footballeur professionnel à Brentford avant la Seconde Guerre mondiale. Les jumeaux grandissent soudés, quoique d’un tempérament opposé. Tony est extraverti et assuré. Robin est plus réservé dans son enfance. Il révèle très tôt un côté rêveur et rebelle.

Le football occupe une place centrale dans la vie des jumeaux. Dès leur plus jeune âge. Leur père Alf les emmène jouer au parc local chaque après-midi à partir de leurs quatre ans. À seulement deux ans, Robin et Tony assistent même à leur premier match professionnel au stade Griffin Park de Brentford. Initiés par leur père et leur grand-père footballeur. Vers l’âge de dix ans, Robin impressionne son entourage par sa technique balle au pied. Son père raconte qu’il peut jongler avec une orange, la laisser rouler de son cou jusqu’à son pied puis la rattraper sans la faire tomber. Sportif éclectique, Robin pratique aussi le cricket à bon niveau, la boxe et le tennis. En classe en revanche, il montre peu d’intérêt. Adolescent, Robin attire l’œil de nombreux recruteurs de clubs londoniens grâce à son talent brut. À 12-13 ans, il rejoint le centre de formation de Crystal Palace. Puis passe brièvement par les équipes de jeunes des Queens Park Rangers et de Chelsea. Il est même invité avec Chelsea à la finale de la FA Cup 1967 en tant que jeune espoir du club. Toutefois, son style de jeu très personnel et son refus de toute discipline finissent par lasser ces clubs, qui renoncent successivement à le garder.
En 1967, à seulement 15 ans, Robin quitte l’école sans diplôme et commence un apprentissage de plâtrier. Il abandonne au bout de deux mois. Il enchaîne alors les petits boulots – livreur en camionnette pour une épicerie, puis nettoyeur de vitres – mais son attitude désinvolte le rattrape rapidement. Parallèlement, l’adolescent s’initie aux drogues. Il commence à fréquenter les concerts de rock. Il embrasse déjà une vie nocturne effrénée peu compatible avec une carrière sportive classique. À 16 ans, ses premiers démêlés avec la loi le conduisent en maison de correction. Il prend l’habitude de voler de menus objets. Il accumule les condamnations mineures. Il est épargné de justesse une première fois. Il est libéré en raison de son asthme après un vol de poste radio de voiture. Il récidive quelques mois plus tard et se retrouve envoyé à la prison pour jeunes délinquants de Feltham pour une peine de 14 mois. Ironie du sort, c’est en détention qu’il renforce sa condition physique et continue de briller au football. Robin s’illustre avec l’équipe de foot du centre pénitentiaire. Au point d’être sélectionné en équipe « all-star » de la ligue des prisons, alors qu’il n’a que 16 ans. Ses talents sont tels qu’il bénéficie d’une permission spéciale. il est autorisé à sortir du centre pénitentiaire pour s’entraîner et jouer avec l’équipe de jeunes du club de Reading. Avec laquelle il dispute trois matchs en 1968-1969.

Robin est libéré vers la fin de l’année 1969. Il retourne à Acton. Il y retrouve sa petite amie de l’époque, Maxine Doughan. Avec laquelle il a eu un bébé prénommé Nicola. Maxine est métisse. Cela suscite des réactions hostiles dans leur quartier. Le jeune couple, alors âgé de 17 ans, subit l’isolement social. Et même une violente agression un soir dans un pub d’Acton, en raison des préjugés raciaux. Malgré l’opposition des deux familles – le père de Robin refuse même d’assister au mariage – Robin et Maxine se marient à 17 ans. Cependant, le sens des responsabilités familiales n’est pas la priorité de Robin. Il continue à boire, à fréquenter d’autres femmes et à consommer des stupéfiants sans se soucier de son nouveau rôle de mari et de père. Sans surprise, le jeune couple se sépare rapidement, même si le divorce officiel ne sera prononcé que quelques années plus tard.
Pendant cette période, Robin n’a pas renoncé au football. Un ami joueur du club semi-professionnel de Walthamstow Avenue (club de l’Isthmian League, dans le nord-est de Londres) l’invite à un entraînement en 1971. Les dirigeants sont immédiatement convaincus par les qualités de Friday. Ils le font signer dans la foulée. Pour un modeste salaire de 10 £ par semaine. Robin, qui a besoin d’un travail stable, rejoint ses coéquipiers comme poseur d’asphalte sur les chantiers routiers. Un emploi pénible, mais qui ne l’empêche pas de jouer au football le week-end. Il fait ses débuts avec Walthamstow le 27 mars 1971, entrant en jeu contre Bromley et délivrant une passe décisive qui offre l’égalisation à son équipe. Le 17 avril suivant, il marque son premier but (de la tête) en sortie de banc face à Tooting & Mitcham. Quelques mois plus tard, en décembre 1971, Robin affronte le club de Hayes en championnat amateur et s’illustre en marquant deux buts. Hayes, un club de la banlieue ouest de Londres plus proche de chez lui, lui propose alors un meilleur salaire de 30 £ par semaine pour le recruter. Friday accepte et rejoint Hayes. il va véritablement y commencer à faire parler de lui.
La vie de Robin Friday à Hayes est émaillée d’anecdotes révélatrices de son personnage hors norme. En juillet 1972, il survit à un accident de travail qui aurait pu lui coûter la vie. Alors qu’il travaille sur un chantier à Lambeth, un câble de levage coincé le déséquilibre et il chute violemment. Il s’empale sur une barre de fer ! La tige métallique lui transperce une fesse et l’abdomen, frôlant un poumon. D’une force incroyable, Robin parvient à se dégager seul de ce pieu de métal. Il subit d’importantes interventions chirurgicales. Stupéfiant ses médecins, il se rétablit en seulement trois mois et reprend la compétition dès octobre 1972. Ce robuste gaillard n’en demeure pas moins un noceur invétéré. Sa réputation de fêtard s’affirme à Hayes. Notamment lorsqu’il ne se présente pas au début d’un match, laissant son équipe jouer à dix. Le coup d’envoi est donné sans lui, et il n’apparaît qu’à la 80e minute, manifestement ivre. Qu’à cela ne tienne, son entraîneur le fait quand même entrer sur le terrain alors que le score est toujours nul et vierge. Profitant du relâchement de l’adversaire – qui prend ce remplaçant tardif à la légère – Robin Friday inscrit le but de la victoire en toute fin de rencontre. Ce jour-là, ses coéquipiers et le public mesurent à quel point son talent naturel peut faire basculer un match, même dans les conditions les plus rocambolesques.

Les exploits de Friday en Isthmian League attirent bientôt l’attention au-delà du circuit amateur. Durant la saison 1972-1973, il inscrit un total prolifique de buts qui en fait l’un des meilleurs joueurs de la ligue. Le 9 décembre 1972, Hayes a la chance d’affronter un club professionnel, Reading (alors en Quatrième Division anglaise), au 2nd tour de la FA Cup. Robin se met en évidence lors de ce duel. Hayes parvient à décrocher le match nul 0-0 sur le terrain de Reading, avant de s’incliner 0-1 lors du replay à domicile trois jours plus tard. Malgré l’élimination, la performance de Friday a marqué les esprits. L’entraîneur de Reading, Charlie Hurley, intrigué, vient le superviser à plusieurs reprises suite à ce match. Séduit par ses qualités sur le terrain mais conscient de la réputation tumultueuse du personnage, Hurley hésite. Puis finit par tenter le pari Robin Friday. Après un bref passage de Friday par le club d’Enfield en 1973 (où il ne reste que quelques mois), Reading fait une offre concrète. En janvier 1974, Robin Friday signe à Reading pour la somme de 750 £. Il quitte alors le monde amateur auréolé de statistiques éloquentes : 46 buts en 67 matchs avec Hayes, mais aussi pas moins de sept expulsions en trois saisons de football semi-pro. Un avant-goût de sa future indiscipline. Dans un premier temps, il rejoint Reading avec un statut amateur, ce qui lui permet de continuer à jouer pour Hayes et à travailler la semaine à Londres. Toutefois, son heure au niveau professionnel ne va pas tarder.
Robin Friday débute sous ses nouvelles couleurs de Reading (club de Quatrième Division) en janvier 1974, et le moins que l’on puisse dire est que l’impact est immédiat. Lors de ses premiers entraînements, son intensité étonne autant qu’elle effraie. Le 27 janvier 1974, au bout de quelques matchs en réserve, Charlie Hurley décide de lancer l’attaquant fantasque en équipe première face à Northampton Town. Ce jour-là, Reading, en pleine crise de résultats, obtient un match nul 3-3 à l’extérieur, porté par une performance étincelante de sa nouvelle recrue. Le Reading Evening Post qualifie la prestation de Friday d’« absolument exceptionnelle » pour ses débuts. Quelques jours plus tard, le 3 février 1974, Reading affronte Barnsley. Menés 0-2 à la mi-temps, les Royals reviennent dans le match grâce au premier but de Friday en championnat, une tête juste après la pause. Impressionné, le club offre immédiatement à Robin un contrat professionnel qu’il signe le 6 février 1974 – avec un salaire toutefois deux fois plus faible que ce qu’il gagnait comme ouvrier, tant la marche est haute entre ses deux vies. Dès son premier match sous contrat pro, contre Exeter City le 10 février, il inscrit deux buts dans une victoire 4-1, au point que la presse locale parle de « pure magie » à son sujet. En quelques semaines, Robin Friday est devenu la coqueluche du public de Elm Park le fief de Reading. Ses dribbles géniaux, son engagement total et son charisme naturel séduisent supporters et journalistes.

Lors de la saison 1974-1975, sa première complète à Reading, Robin Friday confirme tous les espoirs placés en lui. Sur le terrain, c’est un attaquant complet, imprévisible, capable d’actions d’éclat. Il termine meilleur buteur du club avec 18 réalisations en championnat (20 toutes compétitions confondues). Il est élu joueur de l’année par les supporters à l’issue de la saison. Reading échoue de peu dans sa quête de promotion en terminant à la 7e place. Mais Friday offre aux fans des moments inoubliables. L’un des plus célèbres a lieu le 11 avril 1975. Ce jour-là, Reading affronte Rochdale et Robin marque le but de la victoire dans la dernière minute, libérant tout le stade. Fou de joie, il s’élance derrière les filets et… dépose un baiser sur la joue d’un policier posté au bord du terrain ! « L’agent avait l’air transi de froid et complètement las de rester planté là, j’ai décidé de lui remonter un peu le moral », expliquera-t-il avec malice pour justifier cette célébration insolite. En privé, il admettra en riant qu’il regrettait presque son geste « parce que je déteste tellement les flics ». Ces frasques contribuent à forger sa légende naissante. Le public adore le personnage et, après chaque but, Robin a pris l’habitude d’effectuer un tour d’honneur, chauffant à blanc les travées d’Elm Park rien que pour le plaisir des fans.
La saison suivante, 1975-1976, est celle de la consécration sportive pour Friday et Reading. Le club caracole en tête du championnat de Quatrième Division dès l’automne. Porté par un Friday au sommet de son art. Le 31 mars 1976, lors d’un match déterminant pour la montée contre Tranmere Rovers, Robin Friday inscrit un but qui entre instantanément dans la légende du football anglais. Ce soir-là, Reading, quatrième du classement, affronte Tranmere, troisième, sous les yeux de l’arbitre international Clive Thomas. En deuxième mi-temps, alors que Reading mène déjà 2-0, le défenseur Gary Peters envoie un long ballon diagonal vers Friday, posté à l’angle gauche de la surface adverse. Dos au but, Robin amortit le ballon de la poitrine en pleine course. Sans se retourner complètement, dans un enchaînement acrobatique, il déclenche une volée surpuissante par-dessus son épaule. La frappe part comme un missile et vient se loger directement en pleine lucarne du but de Tranmere, à 25 mètres de là. Le geste est si spectaculaire que le stade reste un instant bouche bée, tout comme l’arbitre Clive Thomas qui se prend la tête à deux mains, incrédule. « Je ne l’oublierai jamais », confiera plus tard Thomas. « C’était la force pure de ce tir, sur une volée… par-dessus son épaule… Même ayant arbitré Pelé ou Cruyff, c’est le plus beau but que j’aie jamais vu. » Après le coup de sifflet final (Reading l’emporte 5-0), Thomas va trouver Friday pour lui déclarer qu’il n’a jamais rien vu de tel. Sans sourciller, Robin lui lance alors, avec l’aplomb qu’on lui connaît : « Ah bon ? Vous devriez venir plus souvent, je fais ça toutes les semaines ». La formule, bravache et géniale, résume bien le personnage. Ce chef-d’œuvre footballistique de Friday demeure encore aujourd’hui l’un des buts les plus fameux jamais inscrits en divisions inférieures anglaises.
Grâce à des performances de haut vol comme celle-ci, Reading assure quelques semaines plus tard sa promotion en Troisième Division (D3 anglaise). Le 21 avril 1976, sur la pelouse de Cambridge United, un match nul 2-2 suffit au bonheur de Reading qui valide son accession à l’étage supérieur. Friday, une nouvelle fois buteur d’une belle volée lors de ce match décisif, conclut la saison avec 21 buts en championnat (22 toutes compétitions). Il termine meilleur réalisateur du club pour la seconde année consécutive et est de nouveau élu joueur de l’année par les supporters de Reading. La fête de promotion, toutefois, n’échappe pas aux frasques de Robin. Lors du dîner de gala célébrant la montée, le capitaine de l’équipe, Gordon Cumming, admire les flûtes à champagne disposées sur les tables et plaisante qu’il en voudrait bien quelques-unes pour chez lui. Ni une ni deux, Robin lui répond : « Laisse-moi faire… ». Il fait le tour de la salle et rafle discrètement un carton entier de ces verres en cristal, qu’il planque dans le bus de l’équipe. Mais au moment de repartir, contre toute attente, Robin annonce à Cumming qu’il gardera finalement tout le butin pour lui ! Un vrai pirate dans l’âme jusqu’au bout de la nuit.

Malgré les succès sportifs, l’été 1976 vient marquer un tournant dans l’aventure de Friday à Reading. Le club, fraîchement promu en D3, convoque ses joueurs le 4 juin 1976 pour renégocier les contrats en vue de la saison suivante. La douche est froide : les dirigeants proposent des salaires bien inférieurs à ce que les joueurs attendaient, et le vestiaire gronde de colère. « Le club nous a vraiment roulés », dira le milieu Eamon Dunphy. « On n’a pas reçu ce qu’on nous avait promis. » Robin, vexé et frustré, prend la chose particulièrement à cœur. Se sentant trahi, il dépose une demande de transfert immédiate, expliquant dans la presse locale que les dirigeants de Reading manquent d’ambition. « Ils seraient contents de végéter dans le bas du classement de Troisième Division éternellement », lâche-t-il amèrement au Evening Post. En parallèle à ce bras de fer financier, Friday prépare un grand changement dans sa vie personnelle : il s’apprête à se marier pour la deuxième fois. Officiellement divorcé de Maxine après des années de séparation, Robin a rencontré Liza Demiel, une jeune diplômée de l’université originaire de Reading. Le mariage est fixé au 8 août 1976, soit trois jours après la résolution du conflit salarial (qui se conclut début août par un accord sur les primes).
Le mariage de Robin et Liza restera comme l’un des épisodes les plus fous de la saga Friday. La cérémonie, filmée par la télévision locale Southern TV, est un véritable happening : Robin Friday apparaît devant l’église avec une parure de diable, vêtu d’une chemise largement ouverte à motif peau de tigre, d’un costume en velours marron et de bottes en peau de serpent. Tout sourire, il s’assoit sur les marches de l’église et roule tranquillement un joint de cannabis face aux caméras. Près de deux cents invités, en grande partie des amis et parents montés de Londres, participent à la fête. L’alcool et la drogue coulent à flots, et la noce dérape joyeusement. La soirée se termine en bagarre générale entre convives éméchés, et les cadeaux des mariés sont dérobés par certains des invités – dont une bonne quantité de marijuana qui faisait partie des présents.
La saison 1976-1977 débute et confirme malheureusement la crainte de Charlie Hurley. Robin Friday a perdu son chemin. Epuisé par un été d’excès et de célébrations, il se présente à la reprise de l’entraînement dans un état déplorable. « Il a dû faire la fête tout l’été », déplore Hurley. Robin a perdu de sa condition physique. Il souffre de son asthme. Il a ralenti dans ses courses et manque clairement de forme. S’il parvient à retrouver un niveau correct en août et septembre 1976 – il marque lors de deux victoires consécutives à Elm Park début septembre contre Walsall puis Wrexham – il n’est plus aussi tranchant qu’avant. Fin septembre, lors d’un match face à Bournemouth, il se fait même expulser après 79 minutes, signe d’une nervosité grandissante sur le terrain. En coulisses, Charlie Hurley découvre que son attaquant vedette touche à la drogue de plus en plus sérieusement. L’entraîneur irlandais tente de gérer la situation en interne. Il couvre tant bien que mal les absences de Friday à l’entraînement. Il essaie de le remettre sur pied patiemment. Mais l’indulgence de Hurley finit par irriter le reste de l’équipe. Les coéquipiers de Robin supportent mal ses privilèges, d’autant qu’il sèche l’entraînement de façon répétée sans explication. La situation devient intenable et le club envisage sérieusement de s’en séparer. Des clubs prestigieux s’intéressent bien à lui – Queens Park Rangers et West Ham, en Première Division, se penchent un temps sur son cas – mais aucun n’ose tenter le coup, refroidis par sa réputation sulfureuse.
Au mois d’octobre 1976, la rupture semble consommée entre Robin Friday et Reading. Le 28 octobre, à la demande du joueur, le club le place officiellement sur la liste des transferts. Durant novembre, des recruteurs viennent régulièrement l’observer. Friday, imprévisible, alterne le bon et le très mauvais. Le 6 novembre, contre Crystal Palace, il inscrit un but et brille lors d’un match nul 1-1. Mais deux jours plus tard, le 8 novembre sur la pelouse de Mansfield Town, il passe complètement à côté de son match, muselé du début à la fin. Frustré, il est même remplacé en cours de jeu – fait rare pour lui. Une demi-douzaine de recruteurs présents en tribune quitte alors le stade, constatant que le génie de Friday s’accompagne d’une irrégularité chronique. Hors de lui après la lourde défaite 0-4 de Reading ce jour-là, Robin pète les plombs d’une manière peu banale : il cambriole le vestiaire de Mansfield et défèque dans la baignoire de l’équipe locale ! Ce geste scatologique de vengeance choque jusque dans son propre camp. C’en est trop pour les dirigeants de Reading, décidés à s’en débarrasser au plus vite même à prix sacrifié.

Justement, une offre concrète arrive à la mi-décembre 1976. Le club gallois de Cardiff City, en Deuxième Division (D2 anglaise), avait déjà tenté de recruter Friday un an plus tôt pour 60 000 £, sans succès. Cette fois, l’entraîneur de Cardiff Jimmy Andrews propose seulement 28 000 £ – moitié moins qu’en 1975 – pour racheter le contrat de Robin. Échaudés par les frasques répétées de leur attaquant, les dirigeants de Reading acceptent immédiatement. Ils sont soulagés de se séparer de ce joueur ingérable malgré son immense talent. En apprenant qu’il doit partir au pays de Galles, Robin fait la moue. Il rechigne à signer à Cardiff, qu’il juge « trop loin de chez lui » (lui, le Londonien attaché à sa ville natale). En plus il s’estime en droit de jouer plutôt en Première Division, au vu de ses qualités. Il demande aussi un meilleur salaire que celui proposé par Cardiff. Mais Charlie Hurley est ferme : s’il refuse ce transfert, Robin sera libéré sans le moindre club où aller. Dos au mur, Friday finit par céder. Le 30 décembre 1976, à 24 ans, il fait ses valises pour rejoindre Cardiff et tenter de relancer sa carrière, loin de son cocon londonien.
L’arrivée de Robin Friday à Cardiff City va rapidement entrer dans la légende. A l’image du personnage fantasque qu’il est. Le 30 décembre 1976, en route pour le pays de Galles, Robin décide de voyager en train sans billet valable – fidèle à son mépris des règles établies. Arrivé à la gare centrale de Cardiff, il est immédiatement arrêté par la police des transports britanniques pour fraude. Il n’a sur lui qu’un ticket de quai au lieu d’un billet de train en bonne et due forme. Le nouvel entraîneur de Friday, Jimmy Andrews, est appelé en urgence pour venir récupérer sa recrue au commissariat. Andrews doit payer la caution pour faire sortir Robin de garde à vue et l’emmener enfin au stade de Ninian Park signer son contrat. L’anecdote fait sourire la presse : même avant d’avoir joué la moindre minute à Cardiff, Robin Friday défraye déjà la chronique locale. Malgré cette entrée en matière chaotique, Jimmy Andrews reste optimiste et se réjouit d’avoir mis la main sur un joueur de cette trempe. Il est cependant conscient qu’« il devait bien y avoir un problème chez lui » pour qu’un tel talent lui soit accessible.
Le 1er janvier 1977, deux jours à peine après son arrivée rocambolesque, Robin Friday fait ses débuts sous le maillot bleu de Cardiff City. Et quels débuts ! Aligné d’entrée contre Fulham, il est opposé à une légende du football anglais, Bobby Moore (l’ancien capitaine champion du monde 1966), qui finit sa carrière dans la défense de Fulham. Pas impressionné pour un sou, Friday, pourtant sorti d’une nuit blanche de fête le 31 décembre, marche sur la défense londonienne. Ce jour-là, il inscrit deux buts pour son premier match, contribuant largement à la victoire 3-0 de Cardiff. Mieux encore, il s’offre le luxe de ridiculiser le grand Bobby Moore en cours de partie. Sur un duel, il pince brutalement les parties intimes du champion anglais, histoire de lui faire sentir sa présence – une provocation dont Moore se souviendra. Le public gallois est conquis par ce début tonitruant. Aux anges, l’entraîneur Jimmy Andrews appelle son homologue Charlie Hurley à Reading dès le lundi pour fanfaronner. Hurley, qui connaît la bête, l’interrompt poliment : « Jimmy, ça ne fait que quatre jours que tu l’as… Attends quelques mois avant de te réjouir… » Une mise en garde prophétique.

Effectivement, la lune de miel est de courte durée. Passé l’éclat de ses débuts, Friday retombe vite dans ses travers et sa forme sportive décline. Sa vie personnelle, toujours aussi instable, empiète sur le football. À Cardiff, Robin est censé vivre à proximité, dans la ville anglaise de Bristol non loin de la frontière galloise, mais il se volatilise fréquemment sans prévenir. Andrews et les dirigeants constatent, dépités, que leur nouvel avant-centre disparaît pendant des semaines, sans doute retourné faire la fête à Londres. Il manque plusieurs matchs sans la moindre explication. Lorsqu’Andrews se rend à son domicile officiel, il découvre que Robin n’y a pas mis les pieds depuis longtemps. Quand il est sur le terrain, ses performances deviennent erratiques. Bien loin de la démonstration de son premier jour. Le docteur Leslie Hamilton, médecin du club de Cardiff, s’inquiète de le voir arriver à l’entraînement en petite forme, suspectant que le joueur continue à abuser des substances illicites et de l’alcool. Selon un coéquipier, Paul Went, Friday avait même pris l’habitude de ne pas traîner après les rencontres. Cette désinvolture totale finit d’agacer l’entraîneur Jimmy Andrews. Il se révèle incapable de le canaliser. Friday n’a aucun respect pour ce coach qu’il trouve trop faible. Quelques semaines seulement après son arrivée, Robin Friday pousse même l’audace jusqu’à retourner voir son ancien manager à Reading, Charlie Hurley, dans son bureau à Elm Park. Suppliant, il lui lance : « Boss, je n’en peux plus de ce petit bâtard (Andrews). Vous êtes le seul qui arriviez à me remettre sur le droit chemin. Je peux revenir chez vous ? » Hurley, compatissant mais impuissant, doit refuser. Reading n’a pas les moyens de racheter son nouveau contrat à Cardiff. Robin repart donc, abattu, continuer sa route au pays de Galles.
À Cardiff, Friday continue de faire du Friday, sur et en dehors du terrain. Il ne supporte pas la distance qui le sépare de sa ville natale. Il remonte à Londres dès qu’il le peut. Parfois immédiatement après le coup de sifflet final des matchs. Pour voyager gratuitement, il use d’un stratagème aussi osé qu’illégal. Dans le train, il frappe aux portes des toilettes en imitant la voix d’un contrôleur – « Tickets, s’il vous plaît ! » – et dès que le passager glisse son billet sous la porte, Robin le ramasse et s’enfuit avec, voyageant ensuite tranquillement grâce à ce titre de transport volé. Ses coéquipiers font également les frais de son tempérament imprévisible. Un jour à l’entraînement, le défenseur Steve Grapes rigole après qu’un ballon a accidentellement frappé l’arrière de la tête de Friday. Pensant que Grapes se moque de lui, Robin voit rouge : il se jette sur lui et lui assène un coup de poing d’une violence telle que Grapes devra porter une minerve pendant deux semaines ! L’attaquant excentrique devient peu à peu ingérable pour Cardiff, tout en continuant de montrer par éclairs le joueur d’exception qu’il peut être.

Le 16 avril 1977, Robin Friday va à nouveau mêler génie et scandale au cours d’un même match. Pour le plus grand plaisir des tabloïds. Ce jour-là, Cardiff reçoit Luton Town en championnat. Le club gallois lutte en bas de classement (sans victoire depuis sept rencontres) et a un besoin vital de points pour éviter la relégation. Luton de son côté joue la montée en Première Division. Friday, titularisé en attaque, se heurte d’entrée au gardien adverse Milija Aleksic. Après plusieurs accrochages musclés, l’arbitre le sanctionne verbalement à la 36e minute pour un tacle trop appuyé sur le portier. Robin, feignant de regretter son geste, tend alors la main à Aleksic en guise d’excuses, mais le gardien la repousse avec colère. Piqué au vif, Friday décide de répondre de la meilleure des façons : sitôt le coup franc joué, il surgit pour chiper le ballon dans les pieds d’un défenseur de Luton (John Faulkner), fonce vers la surface, efface Aleksic d’un dribble et pousse la balle dans le but vide. Au passage, alors que le gardien est à terre, Friday lui adresse un bras d’honneur avec les deux doigts bien haut (le fameux V-sign britannique) sous les huées et les rires du public. La provocation est énorme, mais l’action de classe tout autant – un condensé de l’instinct de Friday. Cardiff l’emporte finalement 4-2, une victoire cruciale qui permettra au club de se maintenir de justesse en Deuxième Division (à la différence de buts).
En face, Aleksic rumine sa colère tandis que la presse s’empare immédiatement de l’incident du bras d’honneur, qui fait les gros titres. L’image de Robin Friday adressant ce geste obscène au gardien adversaire deviendra plus tard iconique, immortalisée même sur la pochette d’un disque rock en son honneur. De son côté, le Reading FC – l’ancien club de Friday – subit le sort inverse cette saison-là : privé de son attaquant vedette, Reading est relégué en Quatrième Division, comme un signe que l’aura de Friday les avait quittés.
Quelques semaines plus tard, un autre épisode vient confirmer l’instabilité chronique de Robin. Le 18 mai 1977, Cardiff dispute la finale retour de la Coupe du Pays de Galles (Welsh Cup) face à Shrewsbury Town. Battus 3-0, Robin et ses coéquipiers accusent le coup. Durant la nuit qui suit, dans l’hôtel où loge l’équipe, un vacarme réveille tout le monde. La cause ? Friday, debout en slip sur la table de billard de l’hôtel, qui envoie rageusement valser les boules de snooker contre les murs dans un accès de colère ! Ces frasques nocturnes laissent ses partenaires épuisés et abasourdis, mais ne surprennent plus vraiment le staff de Cardiff.

L’été 1977 marque l’épilogue de l’aventure galloise de Robin Friday. Au retour de la trêve estivale, il ne se présente pas du tout à la reprise de l’entraînement. La rumeur court qu’il serait hospitalisé à Londres pour un mystérieux virus qui lui aurait fait perdre près de 13 kilos. En réalité, ce virus imaginaire cache une nouvelle incartade judiciaire : comme l’apprendront des biographes des années plus tard, Robin a été arrêté fin septembre 1977 pour s’être fait passer pour un policier à Piccadilly Circus, dans le but de confisquer de la drogue à des inconnus. Muni d’une fausse carte de police, il abordait de jeunes passants pour fouiller leurs poches et « saisir » leurs substances illicites, jusqu’à ce qu’il tombe sur un agent en civil qui a immédiatement flairé l’imposture et procédé à son arrestation. Le 22 septembre 1977, Robin Friday est condamné pour usurpation d’identité policière et incarcéré à la prison de Pentonville à Londres. Prévenu de l’affaire, Jimmy Andrews garde l’information secrète pour protéger son joueur. Friday sort de prison après avoir payé une caution peu de temps après, et réapparaît soudainement à l’entraînement de Cardiff en octobre 1977, amaigri mais en pleine forme apparente. Andrews, soulagé, tente une dernière fois de le remettre dans le droit chemin. Conscient que les escapades de Friday sont en partie dues à sa nostalgie de Londres, il convainc le joueur de déménager de Bristol pour s’installer directement à Cardiff, espérant ainsi mieux le surveiller.
Le 29 octobre 1977, après des mois d’absence, Robin Friday est enfin de retour sur le terrain avec Cardiff, pour un déplacement face à Brighton & Hove Albion. Mais ce match restera surtout comme le chant du cygne de sa carrière. Opposé au solide défenseur Mark Lawrenson (futur international et consultant TV), Friday passe une après-midi cauchemardesque. Lawrenson le marque de près et ne lui laisse aucun espace, au point d’exaspérer Robin. À un moment du match, alors que Lawrenson glisse pour tacler, Friday l’attend et lui assène volontairement un coup de pied en plein visage ! L’arbitre n’a d’autre choix que d’exclure immédiatement Friday, qui écope d’un carton rouge direct pour ce geste d’une violence inouïe. Furieux, Robin ne retourne même pas aux vestiaires de son équipe : il quitte carrément le stade avant la fin du match, en civil, sans un regard en arrière. La rencontre se termine sans lui (Brighton l’emporte 4-0) et Cardiff, une fois encore, doit gérer les conséquences des actes de son joueur. Selon la légende persistante, juste avant de s’en aller, Friday aurait fait un détour par le vestiaire de Brighton et déféqué dans le sac de sport de Mark Lawrenson pour parachever sa vengeance. L’histoire, croustillante, sera longuement colportée dans les fanzines et les pubs, même si Lawrenson lui-même n’a eu de cesse de la démentir par la suite. D’après des recherches plus récentes, la réalité ce jour-là serait différente mais tout aussi rocambolesque : fou de rage, Robin se serait en fait rué dans le vestiaire…de Cardiff, balançant toutes les affaires de ses propres coéquipiers dans une baignoire, avant de disparaître du stade ! Ses partenaires auraient ainsi dû emprunter des survêtements de Brighton pour pouvoir rentrer au pays de Galles en train, leurs vêtements trempés étant inutilisables. Quoi qu’il en soit, l’entraîneur Jimmy Andrews est à bout. Cardiff suspend Robin Friday pour trois matchs et le place immédiatement sur la liste des transferts, bien décidé à s’en séparer une bonne fois pour toutes.
Après avoir purgé sa suspension, Robin fait une ultime apparition sous le maillot de Cardiff le 10 décembre 1977, lors d’un match à Bolton. Rien n’y fait : Cardiff encaisse une lourde défaite 6-3, Friday est impuissant et sort sur blessure après environ 50 minutes de jeu. En dehors du terrain, sa vie personnelle part définitivement en éclats. Liza, son épouse, vient de donner naissance à leur fille Arabella quelques mois plus tôt, mais ne supporte plus les frasques et l’absence de son mari : elle entame une procédure de divorce à la fin de 1977. Écœuré par les conséquences de ses actes et refusant que quiconque lui dicte sa conduite, Robin prend alors une décision radicale. Le 20 décembre 1977, à seulement 25 ans, il se présente dans le bureau de Jimmy Andrews et annonce qu’il prend sa retraite du football professionnel. Stupéfaits mais soulagés, les dirigeants de Cardiff acceptent aussitôt de résilier son contrat, mettant fin à l’expérience tumultueuse de Robin Friday dans les rangs des Bluebirds. Ainsi s’achève prématurément la carrière professionnelle de celui que beaucoup considéraient comme un joueur au talent gâché, mais inoubliable.
Vivre intensément et dangereusement : telle pourrait être la devise de Robin Friday tout au long de sa brève existence. En dehors des terrains, Friday mène une vie de bohème et d’excès, oscillant en permanence entre charme et chaos. Grand fumeur, buveur invétéré, adepte de substances psychotropes, il affiche très tôt un mépris pour l’autorité et les conventions. Ses contemporains le surnomment le « George Best des divisions inférieures », référence au légendaire footballeur hédoniste, tant Robin accumule les similitudes avec le joueur nord-irlandais – le talent, la fête, les dérives nocturnes. Dans les années 1970, alors que la plupart de ses collègues mènent une vie d’athlète disciplinée, lui préfère adopter un mode de vie digne d’une rockstar. Il ne choisit jamais entre le football et la fête, embrassant les deux avec passion – pour le meilleur parfois, mais souvent pour le pire. Dès l’adolescence, il fréquente assidûment les concerts et les boîtes de nuit, développant une vraie culture musicale et un style bohème. Sur le plan artistique, il possède aussi un talent de dessinateur, mais abandonne brutalement le crayon à 15 ans pour se consacrer pleinement à ses plaisirs immédiats.
La retraite sportive de Robin Friday, à seulement 25 ans, le laisse face à un vide que rien ne viendra vraiment combler. En janvier 1978, sitôt rentré à Londres, il tente de reprendre une vie normale en retournant à son ancien métier. Il travaille comme poseur d’asphalte et comme peintre-décorateur pour gagner sa vie. Le football professionnel, qu’il vient de quitter en claquant la porte, continue pourtant de lui faire les yeux doux. Quelques jours après son départ de Cardiff, les supporters de Reading – son premier club – signent une pétition à 3 000 noms pour demander au club de le re-signer. Touché, l’entraîneur de Reading de l’époque, Maurice Evans, contacte Robin pour lui proposer un retour et le met au défi : « Si tu te posais pendant trois ou quatre ans, tu pourrais jouer en équipe d’Angleterre », lui dit-ilLa répartie de Friday fuse, cinglante et teintée de fierté : « Quel âge as-tu ?… J’ai la moitié de ton âge et j’ai vécu deux fois ta vie », rétorque-t-il à son aîné. Maurice Evans, sans voix, admettra qu’il n’avait pas tort sur ce point. Cette conversation restera célèbre tant elle illustre le fossé entre l’immense gâchis sportif et l’expérience de vie hors norme accumulée par Friday en si peu de temps.
Malgré ce trait d’esprit, Robin envisage tout de même un temps de rejouer au foot. Durant l’été 1978, il s’entraîne quelques semaines avec le club de Brentford lors de la pré-saison pour tenter de revenir à un niveau acceptable. Doté d’une condition physique qui revient vite, il surprend son monde en semblant sérieux… puis, du jour au lendemain, il change d’avis et cesse totalement de se présenter aux entraînements, signant la fin définitive de sa carrière sportive. Dès lors, la vie de Robin Friday emprunte une pente descendante. Ses dernières années sont marquées par la solitude, l’abus de drogues dures et la pauvreté. Après un bref passage chez ses parents à Acton, sa famille l’aide à obtenir un petit appartement HLM dans le quartier. C’est là, dans ce modeste logement du grand Londres, qu’il vit une fin d’existence discrète, quasiment reclus. Durant les années 1980, il refait parler de lui pour de mauvaises raisons en écopant d’une peine de prison liée à ses vieilles habitudes d’usurpation d’identité policière pour voler des stupéfiants. Ses amis de jeunesse s’inquiètent de le voir s’enfoncer. Le 22 décembre 1990, le destin rattrape tragiquement Robin Friday : il est retrouvé mort dans son appartement d’Acton, terrassé par une crise cardiaque à seulement 38 ans. Son biographe Paolo Hewitt avancera qu’il s’agit très probablement des suites d’une overdose d’héroïne – l’ultime excès d’une vie qui n’en manqua pas. Lors de ses funérailles, une foule innombrable se presse pour lui rendre hommage. « Je n’ai jamais vu autant de monde à un enterrement, » racontera Liza, sa seconde épouse. En arrivant chez la mère de Robin après la cérémonie, « les escaliers et les couloirs menant à la porte d’entrée étaient bondés de gens », témoigne-t-elle, preuve que le personnage avait profondément marqué tous ceux qui l’avaient connu de près ou de loin. Robin Friday repose à Londres, sa légende, elle, commence à prendre une ampleur que personne n’aurait soupçonnée.

Malgré une carrière professionnelle éclair de quatre petites années et aucune apparition dans l’élite, Robin Friday est aujourd’hui considéré comme une véritable figure culte du football anglais. Son nom évoque, pour les fans de Reading et de Cardiff en particulier, le souvenir d’un joueur prodigieux et d’une personnalité incomparable. En 1999, à l’aube du nouveau millénaire, les supporters de Reading l’élisent joueur du siècle de leur club – un honneur prestigieux qui en dit long sur l’empreinte laissée par Friday à Elm Park. Quelques années plus tard, en 2004, un sondage de la BBC le consacre « héros culte de tous les temps » pour deux clubs à la fois : Reading et Cardiff. Dans cette vaste consultation visant à désigner le joueur le plus adulé de chaque club anglais, Robin Friday est le seul à figurer en tête pour deux équipes différentes.
De fait, que ce soit dans le Berkshire ou au pays de Galles, il demeure pour beaucoup le favori absolu, celui dont les exploits et les frasques se transmettent comme des contes folkloriques. En 2007, un nouveau vote de fans de Reading le désigne à nouveau meilleur joueur de l’histoire du club. La même année, la chaîne Channel 4 le classe numéro 1 sur la liste des « bad boys » du football, célébrant son côté rebelle légendaire. En parallèle, le site Football365 le place 8e parmi les « talents gâchés » du sport en 2010. Plus récemment encore, en 2022, Robin Friday a été intronisé au Hall of Fame de Reading, comme pour officialiser son statut de légende du club presque 45 ans après son dernier match.
Le surnom qui lui est attribué rétrospectivement résume bien son aura posthume : « the greatest footballer you never saw », littéralement « le plus grand footballeur que vous n’ayez jamais vu jouer ». Cette formule, utilisée à l’origine par certains journalistes pour décrire son talent passé inaperçu du grand public, est devenue le titre d’une biographie à succès parue en 1997 et co-écrite par Paolo Hewitt et Paul McGuigan (bassiste du groupe Oasis). De nombreux ouvrages et articles ont retracé sa vie mouvementée, et le romancier Stuart Kane lui a même consacré deux romans inspirés de son histoire (Man Friday: The First Half et Man Friday: The Second Half). Son premier surnom de joueur, « Man Friday » (référence à Robinson Crusoé et son compagnon Vendredi), a d’ailleurs inspiré le titre de ces fictions. Si la carrière de Friday a été trop brève pour marquer les palmarès, elle a amplement suffi à créer un mythe qui fascine les amateurs de football alternatif, ces héros obscurs plus grands que nature.

Robin Friday a également inspiré la musique et la culture populaire au-delà du cadre sportif. En 1996, le groupe rock gallois Super Furry Animals dédie son single « The Man Don’t Give a Fuck » (« Ce type n’en a rien à faire ») à la mémoire de Friday. Sur la pochette du disque figure une photo désormais culte : on y voit Robin, maillot de Cardiff sur le dos, de dos en train de faire son fameux V-sign (bras d’honneur) à l’adresse du gardien adverse, immortalisé lors d’une altercation avec Milija Aleksic en 1977. Le morceau devient hymne dans les tribunes galloises, comme un symbole de l’esprit frondeur de Friday et de son pied de nez permanent à « l’establishment ». D’une manière générale, le destin de Robin Friday continue de fasciner parce qu’il incarne cette figure romantique du talent gâché mais glorieux, du rebelle magnifique qui a brûlé la chandelle par les deux bouts.
Sur le plan sportif, de nombreux observateurs estiment que Robin Friday aurait pu viser les sommets s’il avait mené une vie plus rangée. Jimmy Andrews, son entraîneur à Cardiff, le décrivait comme « l’attaquant complet », n’hésitant pas à le comparer à un Alan Shearer dans ses meilleurs jours. Maurice Evans, qui l’a dirigé à Reading, affirmait qu’il avait le niveau pour jouer en équipe nationale d’Angleterre. Le docteur Hamilton, à Cardiff, parlait de ses qualités techniques comme « absolument fabuleuses ». Plusieurs de ses anciens coéquipiers, tels que John Murray, ont déclaré que sans ses excès Friday aurait pu conquérir le monde du football – « s’il avait remis sa tête à l’endroit », pour citer Hamilton. Sur le terrain, son style de jeu était un mélange unique de virtuosité technique et de force brute. Doté d’un contrôle de balle exceptionnel, d’une vision du jeu instinctive, il pouvait réussir des gestes flamboyants tout en travaillant pour l’équipe. Son jeu comportait aussi une dimension physique intense : il n’hésitait pas à aller au combat, à user de son gabarit et de son agressivité, ce qui le rendait imprévisible et redoutable. Cette combativité alliée au talent a fait de lui un moteur transformant Reading en une équipe gagnante dès son arrivée, comme l’a noté l’écrivain sportif Roger Titford – « C’était digne des histoires de bande-dessinée de l’époque, il est arrivé et il était déjà une star prête à sauver l’équipe », écrivit-il en 2010.
En fin de compte, la postérité de Robin Friday dépasse largement son court passage dans le football professionnel. Il demeure l’archétype de l’« enfant terrible » du football anglais, célébré non pas pour des trophées ou des statistiques, mais pour l’empreinte mythique qu’il a laissée. Son maillot n’a jamais flotté en Première Division, mais son nom résonne comme celui d’une légende underground, d’un héros local dont les anecdotes se transmettent avec autant d’enthousiasme que celles des plus grands. Robin Friday, c’est l’histoire d’un footballeur au destin rock’n’roll, d’un homme qui jouait comme il vivait – à 100 à l’heure, sans concession – et qui, par son génie autant que par ses excès, a marqué pour toujours la mémoire collective des supporters. Il restera à jamais « le plus grand joueur que personne n’a vu », mais dont tout le monde aime raconter l’histoire.
Par Robert le Bruce
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On dirait un personnage d’un film de Frears à ses débuts !
Deux points m’ont marqué en redécouvrant le profil de Robin Friday :
1) L’appétence non pas exclusive mais tout de même très particulière des Anglais pour ce genre de « what if »…. Certes, c’est un peu partout que l’on goûte les enfants terribles voire carrières foirées……….mais autant que ne le font les Anglais?? A ce point c’est rare, et le sensationnalisme et/ou certaine culture « rock’n roll » (..de mes deux – d’ailleurs peut-être pas tout à fait anodin que l’un des co-auteurs de sa bio provienne d’un illustre groupe de rock) expliquent-ils tout?? Perso j’en doute, et garde toutefois de ne trop savoir comment l’interpréter.
2) D’un registre différent (moins de frasques mais davantage de ballons), quoique point commun énorme en ce qu’il ne provenait non plus de la sphère professionnelle : allez-y voir ce que le dénommé Lee Trundle avait dans le ventre, un pied gauche de la mort qui tue
https://www.youtube.com/watch?v=nvoMSfSi9hA
L’un dans l’autre, j’ai quand même l’impression que ça doit répondre à un besoin – voire, plus encore, à un manque – chez l’Anglais-lambda, mais??
Est ce qu’El Trinche Carlovitch ne serait pas le plus célèbre d’entre eux ?
Je connais pas plus que ça, je vois l’Argentin comme une espèce de dilettante surdoué qui préféra semble-t-il rester à la périphérie..mais avait-il, à l’instar de Friday, un caractère de « thug », de fondu et/ou de voyou?? Je sais pas, question.
En France, vous avez quelque chose d’aussi marqué et récurrent, en fait d’intérêt pour ce genre de « cas »?
Oui c’était surtout un branleur un peu en marge. Faudrait qu’Ajde (qui n’en branle plus une depuis son top 50 qui remonte aux calendes grecques eh eh) nous en dise plus.
Ce Friday là, ça colle beaucoup plus à une image anglaise de son époque, non ? rebelle rock n’ roll tout en excès, fêtes, débrouilles et combines, qui allait se consumer irrémédiablement.
El Trinche, à part les asados en excès, louper un entrainement pour aller à la pêche plutôt que d’aller se fourrer dans des traquenards, c’était un style opposé. Si Friday avait besoin des frasques et scandales pour entretenir sa légende, Carlovich le fit plus par sa modestie et sa discrétion, laisser les autres raconter sa légende.
PS: Eh oh, j’ai tout donné pour 2025 avec un top 50 légnedaire et inégalable haha. Y’a pas que P2F dans la vie hehe. Un texte sur El Trinche, on a tous lu dessus non ? à sa mort j’avais balancé plein de comms sur un site bien connu jadis fréquenté . L’histoire m’avait un peu fasciné, j’avais fait pas mal de recherches par le passé, lu même un bouquin sur lui.
Pour la Belgique, un qui se rapproche ma foi assez bien du cas Robin Friday fut peut-être le proxénète du Beerschot des 80’s Dirk Goossens, quoique lui provînt du foot pro…………….mais n’avait d’évidence rien à y faire, euphémisme..
Il y a de la violence contre soi et de l’aliénation, parmi cette sphère des footballs professionnels et à mesure que l’individu s’y retrouve sommé de se diluer dans des systémismes standardisants ; ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir composer avec cela..
Encore un beau texte sur le foot british, merci Bob. J’ai toujours un peu de sympathie pour ce genre de personnages du football, aux frontières du mythes, entre talent, excès et refus des règles. En fin de compte, l’essentiel n’est pas de savoir où est réellement la vérité ou leur niveau de jeu, mais comment leur histoire est raconté. Même époque, style différent mais même ressorts, évidemment l’argentin Tomas « El Trinche » Carlovich.
« l’essentiel n’est pas de savoir où est réellement la vérité ou leur niveau de jeu, mais comment leur histoire est raconté »
DANS MES BRAS !!!
Pour le coup, tout de même un joueur qui avait et du ballon, et du répondant physique.
Je ne sais pas si l’expression « meilleur joueur que tu n’aies jamais vu » a été inventée pour lui?? On dirait bien que oui, en tout cas un fait certain qu’elle a fait école en Angleterre, et que c’est devenu tout un concept d’y exhumer des joueurs de ce profil.
Registre « pas grand-chose voire rien à foutre », un que j’ai adoré : Lee Sharpe!
Ca n’a pas duré bien longtemps..mais ses 2-3 années au top étaient jouissives, quel pied ce joueur.
Lee Sharpe avait une belle cote, oui. Les années 70, ce sont les Rodney Marsh, Frank Worthington… Des mecs plus intéressés par les à-côtés que le terrain. Bien qu’ils aient eu des carrières intéressantes.
Merci Robert. Me rends compte que je ne connaissais pas grand chose de Friday.
Merci pour tout ces documents qui illustrent bien le texte
Ah enfin, te voilà ! Merci pour tes textes récents et ceux plus anciens.
Merci à toi pour le texte Bob!
Superbe
Lee Sharpe ! un gars qui a joué à la Sampdoria, à Portsmouth et en islande et qui fini golfeur professionnel mérite qu’on s’y attarde,
bientôt sa bio Ici !
Ah, ce sera avec plaisir, j’en fus un grand fan alors que United me laisse d’habitude froid.
Mais alors : sous le statut de rédacteur, pardi. Et merci pour la lecture, Bruce.