La Coupe du monde rêvée (4/5)

« A de nombreux égards, le rêve est une arnaque. »
Jean Echenoz, Envoyée spéciale, 2016.

L’Argentine ouvrit donc le bal samedi 26 juillet à 15 heures. Affrontée à une très solide équipe de Tchécoslovaquie, elle déploya un jeu technique et inspiré qui mit en difficulté les maîtres de la passe venus d’Europe centrale. Au jeu scientifique, cadré et millimétré des Européens répondaient l’improvisation et la vista des Sud-Américains. Mais des deux côtés, aussi, on joua dur. Trop dur : les Tchécoslovaques chargèrent souvent à l’épaule, n’hésitant pas à bousculer les artistes argentins, et en face Luis Monti en particulier frappait autant le ballon que les jambes des avants adverses. Heureusement, l’arbitre belge John Langenus sut mettre bon ordre dans ce qui aurait pu vite dégénérer en bataille rangée : tantôt psychologue, tantôt père fouettard, il se fit respecter et obtint que les débats furent durs, certes, mais pas affreusement brutaux.

A la mi-temps, la marque était déjà de 3-1 au bénéfice des Argentins. En dépit du marquage de Jaroslav Burgr et de la détente féline de Planicka, Guillermo Stabile avait su marquer deux fois et offrir sur un plateau le troisième but à Carlos Peucelle. Les Tchécoslovaques ne baissèrent cependant pas les bras et gagnèrent la deuxième mi-temps : la défense fut intraitable et Antonin Puc battit dans les dernières minutes Juan Botasso, héroïque remplaçant d’un Bossio qui payait ainsi ses mauvaises prestations du premier tour.

Apprenant le résultat, la presse européenne l’enregistra sans étonnement. Il semblait acquis, depuis les derniers Jeux olympiques, que les footballeurs sud-américains avaient quelque chose de plus que les footballeurs européens. En somme, l’Argentine triomphant de la Tchécoslovaquie, c’était dans la logique des choses. Une victoire de haute lutte, où chaque équipe s’était adjugée une mi-temps, mais une victoire tout de même. Quant à la presse argentine, en particulier La Nacion, elle s’enflamma pour ses ouailles, les voyant déjà sur le toit du monde. Il faut dire que les Argentins étaient passés si proches, deux ans plus tôt à Amsterdam, ne s’inclinant en finale face à l’Uruguay qu’après un replay ! Mais il allait falloir déjà se débarrasser du vainqueur du duel entre la Hongrie et l’Italie.

Mais en attendant cette alléchante affiche, l’Autriche et l’Espagne avaient rendez-vous dans le Centenario. Sur le papier, l’Autriche était le grand favori : elle disposait d’une équipe redoutable, au jeu technique et posé. En face, l’Espagne pouvait compter sur sa furia et un gardien mythique : Ricardo Zamora. Elle avait été, quelques mois plus tôt, la première sélection continentale à battre les professionnels anglais. Au premier tour, elle avait su s’extraire d’un groupe difficile, finissant même devant la Tchécoslovaquie ! Bref, c’était tout sauf gagné pour les Autrichiens qui arrivaient sur la pointe des pieds.

Bien leur en pris puisque, sérieux et appliqués, ils prirent vite le jeu à leur compte et multiplièrent les descentes vers le but espagnol. Ils tirèrent, encore et toujours, mais toujours Zamora s’interposait. Sa grâce, son charisme et sa haute stature firent se lever plus d’une midinette dans les travées du stade, et les services de secours durent en évacuer plus d’une qui se pâmaient véritablement pour le bel hidalgo. Sur ce match face à l’Autriche, Zamora était redevenu la vedette des Jeux d’Anvers, l’incomparable Divino. Et il s’en donna à cœur joie ! Une envolée par-ci, sous l’œil des photographes, un entrechat par-là, un dégagement plein de hargne pour finir. Le clou du spectacle…

En 1960, au micro de Heribert Meisel, Zischek et Hiden devaient se souvenir de ce match mémorable joué au Centenario. L’ancien gardien de but, dont la teinture des cheveux était flamboyante, ne tarit pas d’éloges sur son homologue espagnol. Quant à l’ailier gauche, il mit en garde Gerhard Hanappi contre la chute des cheveux qui ne tarderait pas à le guetter : lui-même s’en était arraché tellement cet après-midi-là…

Ni Schall, ni Zischek, ni Gschweidl, ni Sindelar ne réussirent à prendre en défaut le gardien de l’Español. Et la foule hurlait, et la foule criait. C’était assourdissant ! On n’entendait qu’un bruit : « Zamo ! Zamo ! Zamo ! » Jusqu’à cette 87ème minute et ce tir de Sindelar qui prit en défaut le gardien espagnol. Tout le stade voyait déjà le but, l’ouverture du score, 1-0, match plié, au revoir et à bientôt. Mais il y avait le poteau. Alors Quincoces récupéra la balle et dégagea fort, très fort, jusqu’à Samitier. L’attaquant du Barça trouva Guillermo Gorostiza qui ne se fit pas prier pour tromper un Rudi Hiden esseulé, abandonné par des défenseurs troublés par la rapidité de la contre-attaque espagnole. La foudre s’abattait sur le Centenario ! Contre toute attente, l’Espagne éliminait l’Autriche.

Le crépuscule du football danubien ?

Le troisième quart-de-finale opposait donc la Hongrie à l’Italie, un classique de l’Europe centrale. Deux équipes qui se connaissaient bien, mais pratiquaient un football assez différent : appliqué et offensif pour la Hongrie, rapide et plus direct pour l’Italie. En somme, c’était l’école du football danubien – déjà défaite contre l’Argentine et l’Espagne – contre la machine italienne, une machine encore imparfaite mais qui connaissait déjà la recette : rouler sur son adversaire, de manière méthodique. Et elle roula sur la Hongrie, signant d’une certaine façon le crépuscule du football danubien. Un jeu plus inspiré ou direct avait raison des quadrillages savants du terrain.

Deux fois, ce fut Meazza qui porta l’estocade. Au duel avec Karoly Fogl, il se débarrassa du puissant arrière hongrois avant de décaler, d’abord Schiavio, puis Baloncieri. A 2-0, les Hongrois ne baissèrent pourtant pas les bras et poursuivirent leurs offensives. Ils furent récompensés en deuxième mi-temps, mais ne parvinrent pas à revenir au score. On en resta là : l’Italie, médaillée de bronze à Amsterdam et récente championne d’Europe centrale, allait défier l’Argentine, médaillée d’argent à Amsterdam et récente championne d’Amérique du Sud. Difficile d’imaginer plus belle affiche !

Enfin, l’Uruguay accueillit l’Angleterre au Centenario. Les champions du monde contre les créateurs du jeu, les élèves ayant dépassé le maître. Le match du siècle, à maints égards. Un match que les Anglais démarrèrent le pied au plancher, sous les sifflets d’un public qui n’avait pas oublié leurs récentes déclarations. Ce fut houleux et, pour tout dire, un peu dangereux. La foule, nombreuse, avait pris d’assaut le stade et emplissait chaque centimètre carré, symbole puissant de l’ère des masses.

Mais l’arbitre français Balvay conduisit la partie avec autorité. Elle fut ainsi jouée dans le plus parfait fair play. Et les Anglais, multipliant les centres, finirent par trouver la tête de Joe Bradford qui expédia un boulet de canon dans les filets de Ballestrero. L’Uruguay prit alors les débats à son compte et les purs-sangs donnèrent la leçon aux percherons. Fait d’esquive et de grâce, de technique et de subtilité, le football uruguayen était un poème, quand le football anglais était une pièce brute et mal dégrossie. Leur jeu direct s’écroula lorsque les Uruguayens purent mettre le pied sur le ballon. Alors, Andrade dicta le rythme et servit avec délice ses avants.

L’équipe d’Uruguay avant le quart de finale.

Cea égalisa très vite, avant que Scarone et Petrone ne marquent à leur tour. Les Anglais se rebiffèrent alors et, toujours centrant, réussirent à marquer par l’intermédiaire de leur brillant inter David Jack. C’était trop peu pour espérer inquiéter leurs hôtes qui repartirent à l’attaque et trompèrent une quatrième fois le pauvre Harry Hibbs. A 4-2, la messe était dite. Il n’y avait même pas eu véritablement de match, l’écart était trop grand. Forts en gueule, les Anglais n’avaient pas été capables de montrer autant de vigueur une fois sur le terrain. L’Uruguay défierait donc l’Espagne pour une place en finale de la Coupe du monde !

Le programme des demi-finales :

Argentine – Italie au Centenario le 31 juillet à 15 heures

Espagne – Uruguay au Centenario le 1er août à 15 heures

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