La Coupe du monde rêvée (3/5)

« Cela ne s’est pas exactement passé de cette façon. »
Laurent Binet, Civilizations, 2019.

La Coupe du monde débuta le dimanche 13 juillet 1930, sous un ciel bas et dans la fraîcheur de l’hiver austral. A midi, la France eut l’honneur d’ouvrir la compétition contre le Mexique. Le Centenario, flambant neuf et fini juste à temps, était rempli et, dans la corbeille des invités officiels, se distinguaient tout particulièrement le président de la FIFA Jules Rimet et le président de la République orientale Juan Campisteguy. La veille, les Français avaient été reçus dans la résidence présidentielle pour participer à un asado. Francophiles, les Uruguayens ! Une semaine plus tôt, ils avaient été des milliers pour accueillir la délégation française à la descente du rutilant transatlantique Ile-de-France.

Sur le terrain, les Mexicains ne purent pas grand-chose. Lucien Laurent ouvrit le score dès la 19ème minute et le score était déjà de 3-0 à la mi-temps. Quelques flocons vinrent même saluer les joueurs et les spectateurs pendant l’entracte. Le score final (4-1) permit aux Français de prendre la tête du groupe B, en attendant le prometteur Argentine-Italie de 15 heures.

En effet, si France-Mexique avait été une sorte d’amuse-bouche, la rencontre entre les Argentins et les Italiens était le clou du spectacle. C’était pour assister à cette rencontre que la foule s’était pressée : d’Argentine vinrent des milliers de supporteurs, tandis que les descendants d’Italiens voulaient voir leurs cousins éloignés à l’œuvre. La presse, sur les deux bords de l’Atlantique, en disait tant de bien ! Troisième du tournoi de football des Jeux d’Amsterdam en 1928, championne d’Europe centrale en 1930, l’Italie s’affichait effectivement comme la tête de proue du contingent européen. En particulier, la presse de la Botte ne semblait avoir d’yeux que pour un jeune inter de 19 ans : Giuseppe Meazza.

Le coup d’envoi fut donné à 15 heures par l’arbitre brésilien Gilberto Rêgo. Bien vite, néanmoins, celui-ci perdit le contrôle du match. A la 14ème minute, alors que le score était encore de 0-0 et que les Argentins faisaient le siège du but défendu par Gianpiero Combi, l’arrière Luigi Allemandi blessa volontairement la star de Boca Juniors Roberto Cherro. Si Cherro dut sortir avec la cheville en sang, Rêgo n’exclut pas Allemandi. Les Argentins décidèrent donc de se faire justice eux-mêmes : ce fut une boucherie ! Luis Monti découpa Angelo Schiavio qui dut sortir à son tour et la rencontre dégénéra en bagarre générale. Quand le calme revint, les Argentins prirent l’avantage par l’entremise de Carlos Peucelle. En deuxième mi-temps, le spectacle fut tout aussi morne et le score resta inchangé. Sportif, le public ne hua pas les acteurs d’une si piètre démonstration…

Le lendemain, 14 juillet, les Anglais défièrent les Hongrois sur le terrain de Peñarol à Pocitos. Ils s’en tirèrent avec un match nul (1-1), Harry Hibbs stoppant avec brio les arabesques offensives des Magyars. John Langenus, qui fut arbitre de ce match, écrivit à son sujet que ce fut « une rencontre sans histoire ». L’autre match du groupe mit aux prises les Allemands et les Paraguayens à Gran Parque Central. Le résultat, là aussi, fut nul : 2 partout.

Les Français avant le match contre le Mexique.

Le 15 juillet, sous une météo toujours capricieuse, les Brésiliens rencontrèrent les Tchécoslovaques. Ayant réussi à aplanir les tensions qui existaient préalablement avec les clubs de São Paulo, la fédération brésilienne put aligner une équipe au complet. Le vieillissant Friedenreich, bientôt 38 ans, participa donc à la compétition et marqua le premier but du match. Les footballeurs danubiens, surpris mais pas décontenancés, réussirent cependant à mettre en place leur jeu de passes et prirent rapidement la mesure de Brésiliens lents, imprécis et, pour tout dire, frigorifiés ! La victoire européenne fut sans appel (3-1). Pendant ce temps, dans le petit stade de Rampla collé à l’océan, l’Espagne prit aisément la mesure d’une faible Suède (5-0).

Deux manchots

Les derniers matchs de cette première journée virent d’abord, en préambule, l’Ecosse d’Alex James disposer des Etats-Unis (1-0). Puis ce fut l’entrée dans la compétition des doubles champions du monde et hôtes de la compétition. Le public du Centenario fit une extraordinaire fête pour accueillir Nasazzi, Andrade, Scarone, Petrone… En face, sous un timide soleil (enfin !) : l’Autriche. Une équipe redoutable, que le sélectionneur Hugo Meisl avait bâtie autour d’un joueur de génie que la réputation précédait déjà dans tout le continent européen : Matthias Sindelar. Intimidés sans doute, les Autrichiens ne réussirent pas à jouer leur football habituel : ils furent hésitants, manquèrent trop de passes et voulurent aller de l’avant avec trop d’empressement. Les Uruguayens, au contraire, s’affichèrent sûrs de leur force et déployèrent leur football-art avec précision et minutie. Ce fut un festival de passes redoublées, de dribbles et… de buts ! Bien vite, Rudi Hiden alla ramasser le ballon au fond de ses filets. Une fois, deux fois… C’en était trop !

La révolte sonna quand, à 2-0 au bout de 25 minutes, les Autrichiens se virent sans doute déjà avec un affreux goût d’amertume et de dégoût dans la bouche. Sindelar décala Schall qui crucifia Ballestrero – Mazali n’ayant pas respecté le code de conduite lors de la concentration. A 2-1, les Autrichiens se virent sans doute libérés et El Manco Castro profita d’un moment d’inattention de Pepi Blum pour porter le score à 3-1. Sindelar réduisit lui-même à 3-2, puis le repos sonna. La foule était excitée, se demandant quelle serait l’issue de cette incroyable confrontation. Dans les tribunes, on vit un autre manchot – Blaise Cendrars – buvant à la santé du président Campisteguy et caressant de son moignon la mèche de Jules Rimet…

La partie repartit comme elle s’était interrompue : l’Uruguay reprit le large, avant que l’Autriche ne réduisît encore le score. A 5 minutes du terme, la marque était toujours de 4 à 3 quand les Autrichiens menèrent une sérieuse offensive qui prit à défaut l’arrière-garde uruguayenne. Battu, Ballestrero regarda la frappe de Gschweidl heurter son poteau droit. Immédiatement, Nasazzi transmit à Andrade qui partit dans des dribbles endiablés, effaçant ainsi tout le milieu de terrain autrichien. Il trouva Pedro Cea qui… 5-3 ! Score final ? Non, Schall marqua un ultime but. Mais c’était insuffisant pour espérer le match nul. L’Uruguay, de haute lutte, triomphait. Dans Paris-Soir, pour le compte duquel il effectuait un reportage, Blaise Cendrars ne tarit pas d’éloges sur le spectacle qui lui fut proposé : la foule sud-américaine – évidemment passionnée –, le ballet des joueurs, les incessants revirements de la fortune, tout combla d’aise le poète surréaliste. Le football était, à l’en croire, l’incarnation de la modernité et son rythme semblait épouser celui du cœur, les contractions de la vie… « Systole, diastole : les deux pôles de l’existence ; outside-in, inside-out : les deux temps du mouvement mécanique ; contraction, dilatation : la respiration de l’univers, le principe de la vie : l’Homme », devait-il écrire plus tard. Incontestablement, ces lignes lui avaient été inspirées par l’épopée humaine qu’il vit se dérouler ce jour-là dans l’enceinte du Centenario de Montevideo.

Portrait de Blaise Cendrars réalisé en 1931.

Puis ce fut rebelote, la France devant porter le fer contre l’Argentine dès le 17 juillet. Incontestablement supérieurs, les Argentins durent cependant patienter jusqu’à la 81ème minute, lorsque Luis Monti trompa le gardien Alex Thépot d’un puissant tir sur coup-franc. Le score final (1-0) ne laissait toujours pas entrevoir la pleine qualité des maîtres argentins, mais la classe du dernier rempart français fut célébrée par la foule uruguayenne qui le porta en triomphe. L’Italie, de son côté, vainquit le Mexique sur le score de 3-2. C’était laborieux, mais les deux points étaient là. Et c’était bien l’essentiel pour la machine, encore imparfaite, de Vittorio Pozzo.

Avant de défier l’Allemagne, les Anglais accordèrent une interview à la presse uruguayenne qui participa à crisper l’ambiance. Si leur ambition de remporter la victoire finale était légitime, ils se montrèrent suffisants et arrogants lorsqu’ils affirmèrent que l’Uruguay n’avait dû ses triomphes à Paris et à Amsterdam qu’à leur absence… En conséquence, ils furent hués tout au long d’un match qu’ils remportèrent sur le score de 2 buts à 0. Quant à la Hongrie, elle quadrilla merveilleusement le terrain et attaqua sans cesse les Paraguayens : elle l’emporta finalement 6-2, avec un triplé de Willy Kohut.

Revanchards, les Brésiliens offrirent une belle opposition aux Espagnols. Fausto régna sur le milieu de terrain et offrit des passes précises qui permirent à ses avants de tromper deux fois la vigilance de Ricardo Zamora. Mais l’arbitre allemand Peco Bauwens donna deux penalties à Samitier qui ne se fit pas prier pour les transformer. Les Brésiliens protestèrent, mais le résultat était là… La maison blanche, car le Brésil jouait évidemment en blanc, était déjà en feu ! Il allait falloir triompher des Suédois. Ceux-ci, après avoir montré de terrifiantes limites face à l’Espagne, se remirent la tête à l’endroit contre les Tchécoslovaques. Le gardien Lindberg mit en échec Antonin Puc, tandis que l’avant Rydell donna beaucoup de travail à Planicka. Mais le calme et le sang-froid des joueurs d’Europe centrale suffirent à tenir en respect la fougue des Scandinaves (1-1).

Enfin, pour conclure cette deuxième journée, l’Uruguay marcha sur les Etats-Unis (6-1) dans un ardent ballet qui mit en joie tout le Centenario, et l’Autriche disposa sereinement des Ecossais (2-0). En soirée, joueurs et supporteurs furent invités à un concert de Carlos Gardel où ils purent danser le tango pendant une bonne partie de la nuit. Les Rudolph Valentino de pacotille s’y donnèrent en spectacle, poursuivant ainsi la fête de la journée.

Le 21 juillet, la France joua donc sa qualification contre l’Italie, à Gran Parque Central. Limités, mal organisés, dépourvus de tactique et – pour tout dire – fatigués, les Français ne purent rien face à des Transalpins dont la montée en puissance était de plus en plus évidente. Schiavio, remis de sa blessure, et Meazza s’offrirent chacun un doublé, tandis que les arrières Rosetta et Caligaris étouffèrent les avants français. Score final : 4-0. Puis l’Argentine marcha sur le Mexique (6-3) dans un match où se mirent en évidence Guillermo Stabile, le remplaçant de Roberto Cherro et auteur d’un triplé, et le gardien Bossio qui se rendit coupable de (trop) nombreuses erreurs.

Carlos Gardel et les joueurs argentins pendant la Coupe du monde.

Le lendemain, les Anglais et les Hongrois assurèrent tranquillement leur qualification. Les premiers battirent le Paraguay sur le score de 2 buts à 1, et les seconds marchèrent sur les Allemands (3-0). A égalité de points, les deux qualifiés furent départagés au nombre de buts marqués : afin d’alléger un peu le calendrier, il avait en effet été décidé de ne pas jouer de match d’appui en cas d’égalité de points, mais de valoriser l’équipe la plus offensive. La Hongrie, qui totalisait 10 buts, termina donc première du groupe devant l’Angleterre, qui s’était montrée moins efficace (5). Dans le groupe C, l’Espagne coiffa au poteau la Tchécoslovaquie après une nouvelle série de matchs nuls : 1-1 dans le duel au sommet entre les deux gardiens stars Zamora et Planicka et 3-3 dans la rencontre entre deux styles opposés, la valse lente et tropicale des Brésiliens face au jeu direct, compact et physique des Suédois. Enfin le groupe D tourna définitivement à l’avantage des Uruguayens qui mirent pièce les Ecossais (5-0), tandis que l’Autriche ne faisait qu’une bouchée des Etats-Unis (5-1).

Le tirage au sort des quarts de finale donna le résultat suivant :

Argentine – Tchécoslovaquie à Gran Parque Central le 26 juillet à 15 heures.

Espagne – Autriche au Centenario le 27 juillet à 15 heures.

Hongrie – Italie à Pocitos le 28 juillet à 15 heures.

Uruguay – Angleterre au Centenario le 29 juillet à 15 heures.

9 réflexions sur « La Coupe du monde rêvée (3/5) »

  1. Jamais trop compris la programmation des matchs : l’Uruguay en finit du 1er tour dès le 21 juillet..mais n’entre en scène en demi que le 27.

    Alors que ‘Argentine en termine de sa poule le 22 juillet..mais se présente déjà en demi le 26.

    En somme : les Uruguayens auraient pu bénéficier d’une journée de repos en plus par rapport à leurs rivaux argentins…….au lieu de quoi ils finirent par accuser une journée de récupération en moins pour la finale ; c’est pas commun dans le chef d’un pays-hôte.

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  2. C’est depuis que j’ai prêté attention à la programmation des matchs dans le groupe du pays-hôte pour la WC 1970, que ce genre de détails m’intéresse. Car en 70, la programmation des matchs du 1er tour du Mexique fut particulièrement peu fairplay.

    De tous temps et depuis qu’existent des groupes à 4, il est entendu que, dans chaque poule, les deux rencontres de chacune des trois journées du premier tour se déroulent dans un créneau d’approximativement 24 heures……….voire parfois de 0 heure! (cas d’espèce des premières coupes du Monde post-war, où arriva que le match d’ouverture se dispute en même temps que l’autre rencontre du même groupe).

    Mais en 70, la seconde rencontre du groupe des Mexicains se disputa..trois jours après l’entrée en lice des Mexicains. Si bien que ceux-ci bénéficièrent en définitive de trois jours de repos de plus que mes compatriotes, au moment de s’affronter dans la rencontre décisive – entachée par ailleurs d’un pénalty-cadeau de l’arbitre pour le Mexique.

    De mémoire : c’est un cas unique.

    Et pour mes compatriotes ce fut par conséquent la double-peine : 3 jours de repos en moins que l’URSS, aussi, lors de la deuxième journée.

    En considérant que toutes ces rencontres se jouèrent à plus de 2200 mètres d’altitude : c’est rude.

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  3. En lisant le nom basque de Campisteguy, ça m’a fait penser à la dictature militaire de Juan María Bordaberry. Qui serait la première, de 73 à 84. Assez incroyable pour un pays d’Amérique du Sud. Ou d’ailleurs…

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