Les frères de Gastyne : sport et cinéma, de la Belle Epoque aux Années Noires

La photo a été prise le 8 mai 1929, dans la rue Jeanne d’Arc à Orléans. Au fond, se dressent les flèches de la cathédrale Sainte-Croix. Au centre, abrité sous un parapluie, le président de la République Gaston Doumergue salue la foule. Moment fugace d’un défilé lors des traditionnelles Fêtes johanniques, heureusement capté par le photographe de l’agence Rol.

Moment anodin ? Sans doute pas, car la présence du président de la République lors des fêtes du cinquième centenaire de la libération de la ville par la Pucelle symbolise l’importance que les pouvoirs publics mettaient alors dans cette célébration.

Trois semaines plus tôt, en effet, Gaston Doumergue était à Paris. Plus précisément à l’Opéra, où il assistait à la première mondiale d’un film muet : La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc, fille de Lorraine. Cette superproduction avait largement bénéficié du soutien des plus hautes sphères de l’Etat, permettant ainsi de belles prises de vue extérieures et la mobilisation de milliers de figurants.

Le tournage – supervisé par le producteur Bernard Natan, un tycoon par la suite victime d’une cabale antisémite et décédé à Birkenau en 1942 – s’était étalé de juillet 1927 à octobre 1928 sous la direction du réalisateur Marco de Gastyne. Monument élevé à la nation française, le film devait être un temps important des commémorations. Malheureusement, bien que révélant le talent de la jeune Simone Genevois, ce fut un échec retentissant.

Marco de Gastyne (probablement dans les années 1960).

D’une part, l’arrivée du cinéma parlant signa l’échec commercial du film. D’autre part, la consécration par les historiens du cinéma de La passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, sorti un an plus tôt, signa son échec mémoriel. Ce double échec conduisit l’œuvre-phare de Marco de Gastyne dans un oubli complet.

Le cinéaste

« I am big. It’s the pictures that got small. »
Gloria Swanson dans Sunset Boulevard, 1950.

A 40 ans – il est né le 15 juillet 1889 –, Marco de Gastyne était alors au sommet de sa gloire. Ancien élève de Fernand Cormon aux Beaux-Arts, Marco de Gastyne avait débuté comme peintre et obtenu, en 1911, le Grand-Prix de Rome. Admis donc en résidence à la Villa Médicis à partir de 1912, il en démissionna bien vite et avec fracas, pour… se marier ! En effet, il épousa à Clamart l’« artiste lyrique » Mary Christian le 1er mai 1914.

Réformé au début de la guerre, Marco de Gastyne quitta Paris menacé et trouva refuge à Nice. Il participa d’abord à la revue hebdomadaire La Baïonnette, dont les caricatures visaient à soutenir le moral des troupes françaises, avant de rencontrer le producteur Louis Nalpas. Celui-ci confia au peintre la réalisation des décors de La sultane de l’amour, un beau succès de l’immédiat après-guerre.

Ayant mis un pied dans le cinéma, Marco de Gastyne n’en voulut plus sortir. Son mariage – sans doute trop empressé – tournant au vinaigre, il fréquenta un temps l’actrice Stacia Napierkowska. Il obtint d’aller en Algérie pour effectuer des tableaux destinés à l’Exposition coloniale de Marseille de 1922, puis avec l’orientaliste Franz Toussaint – traducteur de Khayyam – et la Napierkowska, il participa au tournage de Inch’Allah au Maroc.

En 1921, la Napierkowska tint le rôle de la belle reine Antinéa dans l’adaptation de la fantaisie orientaliste de Pierre Benoit, L’Atlantide.

Marco de Gastyne ne rentra à Paris que le temps de rencontrer une ravissante refugiée russe, dont il entendit faire une vedette : Choura Milena. Il repartit aussitôt pour le Maghreb, dont il s’était épris, avec sa nouvelle conquête et mit en chantier dans l’oasis de Bou Saada le premier film dont il signa la mise en scène : L’horizon du sud.

Toujours sur la pente ascendante, marié à Choura Milena depuis le 16 septembre 1924, il réussit à convaincre Pierre Benoit de lui céder les droits de La châtelaine du Liban, qu’il alla tourner sur place et jusqu’à Palmyre. Ce fut une franche réussite. Le producteur ? Bernard Natan. Voulant concurrencer les studios américains et allemands et ayant pleine confiance en de Gastyne, Natan confia ensuite à son poulain une adaptation du bestseller de Maurice Dekobra : Mon cœur au ralenti. Puis vint La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc.

Après ? Après, il faut reconnaître qu’il n’y eut plus grand-chose. Comme beaucoup d’autres acteurs et réalisateurs majeurs de l’époque du muet, Marco de Gastyne fut une victime de l’arrivée du parlant. Evidemment, il resta actif et continua de tourner – parfois des films honorables – mais l’année 1929 marqua une profonde césure dans sa carrière artistique. On le retrouva néanmoins, une fois encore au cœur des événements, en 1939.

Marco de Gastyne fut en effet choisi pour être le délégué technique chargé de la « partie décorative et spectaculaire » du premier Festival de Cannes, celui qui n’a jamais eu lieu, celui de 1939. En somme, il était chargé de la propagande et de la promotion du Festival. Cet événement, voulu par les hôteliers cannois afin de prolonger la saison et valoriser la Côte d’Azur, désiré par les studios américains et pensé par les antimunichois français dans le but de faire pièce à la Mostra désormais ouvertement fasciste, était « bien le fruit d’une réponse des démocraties libérales de marché aux dictatures autarciques, le fruit d’une guerre froide antifasciste » (Olivier Loubes).

Dépliant promotionnel réalisé par Marco de Gastyne, juillet 1939.

Si l’on s’attarde maintenant sur les équipes des films réalisés par Marco de Gastyne, une chose saute aux yeux. Que Choura Milna soit souvent au générique n’a rien pour nous surprendre, bien sûr. Que Gaston Modot le fut aussi s’explique par la relation amicale tissée entre les deux hommes depuis l’époque de Nice. Mais qui est ce Guy de Gastyne, que l’on retrouve aussi dans de nombreuses productions estampillées Natan, et chargé des décors ?

Le footballeur

« J’ai questionné des gens et consulté de vieux journaux. »
Patrick Modiano, De si braves garçons, 1982.

Guy de Gastyne était le frère aîné de Marco. Né le 10 mai 1888, il était aussi entré aux Beaux-Arts, mais seulement après la guerre et la démobilisation. D’abord vaguemestre dans la 48e compagnie d’aérostiers, il avait terminé le conflit mondial au sein du 15e régiment du train. Promu lieutenant le 2 mai 1919, il avait sans doute été rendu à la vie civile dès l’été.

Si des sources d’époque lui attribuent les talents de sculpteur ou de peintre, c’est bien en tant qu’« architecte » que Guy de Gastyne se présenta lors de son mariage avec Charlotte Lemaire le 27 juin 1925. Ce fut alors qu’il exerçait ce métier aux Etats-Unis que son frère lui proposa de venir travailler avec lui sur La châtelaine du Liban. Chargé de la partie décorative, Guy se prit d’affection pour le métier au point d’en faire le sien. Désormais fixé à Paris, marié donc, il devint un décorateur de cinéma reconnu puisqu’il intégra le bureau du Syndicat des décorateurs-architectes français du film fraîchement créé en 1933.

Guy semblait ainsi suivre la voie tracée par son jeune frère : les arts d’abord, le cinéma ensuite. Avec peut-être un peu moins de talent ou, simplement, un peu moins de réussite. Il était cependant un domaine dans lequel l’aîné avait dépassé le cadet, celui des sports.

Dans leurs jeunes années, en effet, les frères de Gastyne avaient été de valeureux sportsmen. C’est ensemble – alors élèves de l’école Massillon – qu’ils adhérèrent au Racing Club de France le 26 février 1908. Au sein du prestigieux club omnisports fondé en 1882, Guy et Marco pratiquèrent le tennis (seul ou en double), le saut à la perche et… le football. On les retrouva ainsi en février 1909 – l’aîné dans les bois et le cadet aux avant-postes – défendant les couleurs du lycée Henri IV dans le championnat scolaire.

Dès lors, si Marco fut happé par sa brillante carrière artistique, Guy persévéra dans la pratique du football – et il fit bien. Très vite, en effet, il devint le gardien numéro 1 du Racing où il côtoya de grands joueurs comme Pierre Allemane ou Alfred Tunmer.

L’équipe du Racing, le 1er octobre 1911. Guy de Gastyne est debout, au centre.

Guy de Gastyne se rangeait dans la catégorie des gardiens de but que la presse avait alors pris l’habitude d’appeler des « chats ». Il était en effet réputé pour son agilité et sa vivacité, ses sorties dans les pieds des avants et… ses plongeons. Pierre Chayriguès – le célèbre « Pierrot » – en parlait ainsi dans ses souvenirs publiés dans Match : « en ce temps-là on ne bloquait pas la balle sur sa poitrine, on ne plongeait pas, hormis de Gastyne qui devait à cette particularité d’avoir été surnommé le « crapaud » et qui gardait alors les buts de l’équipe de France formule U.S.F.S.A. » (20 septembre 1927)

Le « crapaud », voilà qui décrivait sans doute assez bien le style novateur d’un gardien qui était au début des années 1910 l’un des meilleurs du pays. Un gardien qui eut l’honneur de figurer quatre fois dans les bois de l’équipe de France, mais dont on ne garde aucun souvenir. Un gardien oublié, victime de ce que l’historien précurseur Alfred Wahl appela « la guerre des fédérations ».

Au début du XXe siècle, la pratique sportive était encore en France l’apanage des catégories les plus aisées de la population. Le professionnalisme était réprouvé et le maintien de l’amateurisme supposait des sportsmen désintéressement et otium. L’Angleterre était moins hypocrite, puisqu’elle avait légalisé en 1885 le football professionnel. L’amateurisme y restait cependant vivace, traînant avec lui vétustés aristocratiques et supposées valeurs – que Frantz Reichel, partisan forcené de l’amateurisme, pouvait ainsi résumer : « l’effort pour l’effort, hygiène du corps, diversion et détente de la pensée » (Tous les sports, 4 août 1911).

Guy de Gastyne photographié le 12 janvier 1913.

Bref, le débat rebondit outre-Manche en 1907 lorsqu’une Amateur Football Association (AFA) fut portée sur les fonts baptismaux. Elle prétendait concurrencer le monopole institutionnel de la Football Association (FA), dans le but de régir et de préserver le football amateur. La quasi-totalité des clubs et des joueurs restèrent néanmoins fidèles à la FA. Le problème fut alors porté devant le congrès de la FIFA à Vienne en juin 1908 : comme les autres membres, l’Angleterre ne pouvait être représentée devant l’instance mondiale que par une fédération. Alors, FA ou AFA ? Seule la France apporta son soutien à l’AFA, qui ne fut donc pas admise.

La France était alors représentée à la FIFA par l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques (USFSA), fédération omnisports créée en 1889 sous l’égide du baron Pierre De Coubertin. C’était une fédération très attachée au principe amateuriste, et elle n’hésita pas à démissionner de la FIFA en solidarité avec l’AFA déboutée. Dès lors, les clubs et sélections des pays membres de la FIFA ne pouvaient plus jouer contre des équipes françaises.

Schéma du triple conflit AFA-FA, CFI-USFSA, UIAFA-FIFA (1907-1914).

Le Comité français interfédéral (CFI), fédération concurrente de l’USFSA née en 1907, se positionna alors et récupéra le siège de la France à la FIFA en décembre 1908. L’USFSA et l’AFA ripostèrent aussitôt, en créant en mars 1909, une Union internationale amateur de football association (UIAFA) qui devait faire pièce à la FIFA. « La guerre des fédérations » battait décidément son plein, d’autant plus qu’elle se doublait en France d’une dimension religieuse. Dans un pays encore secoué par les débats entre cléricaux et anticléricaux, l’USFSA s’affirmait comme une fédération laïque et amateuriste face à un CFI d’inspiration catholique – il trouvait sa source dans la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France – et plus enclin au professionnalisme.

Toutefois, la crise se dénoua assez rapidement. En dépit de son dynamisme, l’UIAFA réunit peu de monde en son sein et cessa ses activités dès 1912. Fragilisée, l’USFSA demanda alors son adhésion au CFI en janvier 1913. Quant à l’AFA, complètement isolée, elle se soumit à la FA un an plus tard.

Malheureusement, on l’a bien compris, ces années 1909-1912 furent celles du pic sportif de Guy de Gastyne. Si ses performances sportives lui ouvrirent les portes de la sélection nationale, ce fut celle de l’USFSA dont son club du Racing était membre. Une sélection qui ne pouvait donc prétendre disputer des rencontres contre des sélections reconnues par la FIFA. Une sélection non officielle aux yeux de la FIFA, et donc des capes tombées dans l’oubli et injustement dévalorisées.

Guy de Gastyne disputa quatre matchs avec le maillot de l’USFSA. Le premier contre l’Angleterre AFA le 23 mars 1911, au Parc des Princes, devant 8 000 spectateurs. Si les Français s’inclinèrent 3 buts à 1, L’Auto du lendemain consacra de Gastyne comme le meilleur joueur français de la partie, notant qu’il « fut le héros du match : sa souplesse, sa décision, l’adresse de ses dégagements enthousiasmèrent même les profanes. » C’est qu’il faut en effet mesurer le chemin parcouru : en 1909, les Français avaient perdu 8-1, avant de se rendre en Angleterre l’année suivante pour subir une improbable déroute (20-0).

De Gastyne fut encore du France-Bohême (1-4) disputé à Roubaix le 28 mai 1911 dans le cadre du tournoi international organisé par l’UIAFA – et qui fut sans doute le point d’orgue de la fédération amateuriste. Puis, le 1er janvier 1912, il se déplaça à Londres pour subir une cuisante défaite (7-1). Il réalisa cependant un très bon match qui « souleva l’enthousiasme de la foule ». Enfin, le 20 février 1912 à Colombes, l’équipe de France rossa la sélection de Catalogne (7-0) devant 1 200 spectateurs.

Pages 282-283 de La vie au grand air du 6 mai 1911, consacrées à la finale du championnat de France USFSA remportée par le Stade Helvétique de Marseille contre le Racing Club de France (3-2).

En 1911-1912, Guy de Gastyne était assurément l’un des meilleurs gardiens de but français : vice-champion de France USFSA en 1911, considéré par le journaliste Robert Desmarets comme supérieur à Chayriguès, régulièrement acclamé par le public, son talent ne faisait aucun doute. Outre ses sélections en équipe nationale, il participa à de nombreux matchs de prestige : Paris-Nord, Paris-Londres, Paris-Prague… En janvier 1913 encore, après la réunion entre l’USFSA et le CFI, il était annoncé comme remplaçant de Chayriguès en cas d’absence de ce dernier pour le match contre l’Italie.

Puis sa trace se perd. Il laissa passer sa chance d’accéder à l’immortalité lors du match contre le Luxembourg le 8 février 1914 où, peut-être moins en verve, il dut laisser la place à Jean Loubière du Gallia Club – affilié à l’USFSA – et dont ce fut l’unique sélection. Guy de Gastyne était alors de plus en plus souvent absent, probablement blessé, et la guerre arriva. Au sortir du conflit, on le retrouva dès juillet 1919 au Racing, puis au Stade Français. En 1920, il défendait les buts de l’équipe des étudiants des Beaux-Arts : à 32 ans, une nouvelle vie s’ouvrait pour l’ancien gardien de l’équipe de France.

L’écrivain populaire

« Même à la fin, demeure un point d’interrogation. »
Klaus Mann, Le tournant, 1952.

Pas plus que Marco, Guy ne s’appelait de Gastyne. A l’état-civil, ils étaient Guy et Marc Benoist, et ils tenaient leur pseudonyme de leur père, Jules. Né le 12 juin 1847 à Sanxay, dans le département de la Vienne, à environ 30 kilomètres au sud-ouest de Poitiers, Jules Benoist était le fils d’un menuisier. D’abord correcteur, puis critique théâtral pour des feuilles locales, il monta à Paris en 1869. C’est là qu’il mit au point son pseudonyme.

Après l’épisode de la Commune – auquel il manifesta son hostilité –, Jules entama une carrière littéraire presque entièrement dévolue à l’écriture de romans populaires. Le rythme était frénétique : jusqu’à trois ou quatre romans par an.

Il faut dire que l’époque marqua l’apogée du roman populaire, dont les parutions se faisaient d’abord en feuilletons dans la presse. Si les romans les plus célèbres de Jules Verne parurent dans les années 1860-1870, les années 1880-1890 furent celles de Georges Ohnet, Jules Mary, Pierre Decourcelle ou Charles Mérouvel. Des auteurs aujourd’hui complètement tombés dans l’oubli – tout comme Jules de Gastyne.

Son grand succès fut La grotte du milliard, paru en 1884. Dans un style passe-partout, l’auteur y multipliait les péripéties et les rebondissements qui accrochaient le lecteur. Des qualités de feuilletoniste que l’on retrouva plus tard, dans les années 1900-1910, chez d’autres auteurs populaires comme l’inénarrable Gustave Le Rouge. Dans ces années, s’illustrèrent aussi bien sûr Gaston Leroux (Le fantôme de l’opéra), Maurice Leblanc (Arsène Lupin), Pierre Souvestre et Marcel Allain (Fantômas).

L’écriture de romans populaires offrit à Jules de Gastyne la réussite sociale, l’enrichissement. A quarante ans bien tassés, lors de la naissance de Guy, l’« homme de lettres » résidait sur la commune de Neuilly, au numéro 18 de l’avenue de Neuilly (aujourd’hui avenue Charles de Gaulle). L’année d’après, lorsque Marc naquit, la famille avait déménagé dans un immeuble bourgeois, au numéro 24 de l’avenue de la Grande Armée, à deux pas de l’Arc de Triomphe. Leur mère, Casilda Golembiowski, était alors une jeune femme d’à peine vingt-deux ans.

Ce fut donc dans l’Ouest parisien, dans un quartier alors largement trusté par les constructeurs et vendeurs de vélos et d’automobiles, que les frères de Gastyne vécurent leurs premières années. Toutefois, dès 1894, la famille emménagea à Fontenay-sous-Bois, dans une maison de style anglo-normand entourée d’un grand parc. Puis on retrouva les de Gastyne, en 1908, résidant dans un appartement au numéro 38 du quai Henri IV, avec vue sur la Seine et l’île Saint-Louis, à deux pas de l’école Massillon.

En 1900, la famille avait visité l’Exposition universelle, symbole de la modernité parisienne. Marco se passionna très jeune pour l’aviation et on sait combien Guy fut un sportsman émérite – des pratiques alors en plein essor et constitutives de la modernité. On imagine alors – peut-être à tort – une vie assez facile pour les deux frères, une vie tournée vers le progrès et confiante dans l’avenir, une vie au sein d’une période de l’histoire de France que les historiens ont pris l’habitude de nommer la Belle Epoque – et qui devait se fracasser contre les horreurs de la Grande Guerre.

Le trottoir roulant installé lors de l’Exposition universelle de 1900, et baptisé la « rue de l’Avenir ». Il proposait un circuit de 3,5 kilomètres, autour du site de l’exposition. Installé sur un viaduc, à sept mètres du sol, il permettait de faire le tour du parcours en 26 minutes.

Littérature

– Claude Beylie et Philippe d’Hugues, Les oubliés du cinéma français, Cerf, 2000.
– Matthieu Delahais, L’Union Internationale Amateur de Football Association, mémoire de Master 2 d’histoire, Université d’Artois, 2023.
– Hervé Dumont, Encyclopédie du film d’Histoire, « La surprenante épopée de Jeanne d’Arc (1429 à 1431) » sur hervedumont.ch, 2025.
– Olivier Loubes, Cannes 1939, Armand Colin, 2016.
– Dominique Missika, L’affaire Bernard Natan, Denoël, 2023.
– Anne-Marie Thiesse, Le roman du quotidien (lectures et lecteurs populaires à la Belle Epoque), Seuil, 2000.
– Rebecca Zabriel Toumarinson, Marco, Libre Label, 2019.

13

38 réflexions sur « Les frères de Gastyne : sport et cinéma, de la Belle Epoque aux Années Noires »

  1. Tout d’abord, il me faut ici remercier encore une fois Rebecca Zabriel Toumarinson qui a bien voulu mettre à ma disposition un livre désormais introuvable : l’autobiographie de son grand-père Marco de Gastyne, qu’elle avait fait publier en 2019. Sans ce document, mon texte eut été réduit à peau de chagrin.

    Ensuite, il me faut faire la genèse de ce texte. C’est en lisant les souvenirs de Chayriguès dans Match que je suis tombé sur la mention de ce gardien inconnu : Guy de Gastyne. Il n’y a rien sur lui, nulle part, sinon quelques mentions hâtives et quelques brèves listes des films au générique desquels il figure. Je crois avoir montré qu’il méritait mieux.

    Evoquer Guy de Gastyne, c’est non seulement rappeler à la mémoire collective les qualités d’un grand gardien du début du siècle dernier et depuis longtemps tombé dans l’oubli. Evoquer Guy de Gastyne, c’est aussi mettre en lumière la guerre des fédérations en France, le conflit amateuriste à l’échelle européenne, bref que l’institutionnalisation du football avait alors plusieurs futurs possibles. Evoquer Guy de Gastyne, c’est ainsi se souvenir de la guerre des fédérations en France, du conflit amateuriste à l’échelle européenne, c’est en rapporter les enjeux nombreux et pluriels. Et c’est finalement se rendre compte que si l’USFSA avait gagné la guerre des fédérations, de Gastyne compterait 4 sélections en équipe de France et son nom serait inscrit dans la liste des sélectionnés qui défendirent le maillot national. Car il le défendit, il joua pour la France, mais pas pour la bonne fédération, pas pour celle qui gagna la guerre et, on le sait, les vainqueurs écrivant l’Histoire il en fut injustement écarté. J’espère lui avoir rendu ce qu’il mérite.

    Mais Guy, cruelle ironie, avait donc un frère dont l’oubli est tout aussi patent. Après avoir donc consulté de vieux journaux, j’ai questionné des gens… Marco de Gastyne, tout de même, a laissé beaucoup plus de traces et on trouve assez facilement des informations sur lui. Mais encore une fois, sans la gentillesse de sa petite-fille, j’étais en carafe !

    Bref, si Guy fut une victime de la guerre des fédérations et du conflit amateuriste, Marco fut quant à lui une victime du cinéma parlant. On compte sur les doigts d’une main les cinéastes majeurs du muet qui surent se maintenir au sommet sous le règne du parlant. Alors que son chef-d’oeuvre sort sur les écrans nationaux, le public ne jure plus que par le nouveau cinéma : c’est terrible… Sa Jeanne d’Arc fut une superproduction à laquelle l’armée prêta le concours de milliers de figurants, pour laquelle on multiplia les extérieurs (notamment sous les remparts de Carcassonne). Une oeuvre soutenue par l’Etat et voulue par le génie démiurgique d’un homme récemment réhabilité : Bernard Natan. C’était aussi l’occasion de se souvenir de lui. Et du Festival de 1939, si joliment sorti de l’oubli par l’historien Olivier Loubes.

    Enfin, les frères de Gastyne étaient donc les fils de Jules de Gastyne. Un écrivain populaire formidablement prolifique et, comme ses fils, aujourd’hui totalement oublié. L’occasion, encore une fois, de rappeler un genre littéraire tombé en désuétude puisque désormais dévolu au cinéma, à la télévision et à internet : le feuilleton, la série, le divertissement populaire… Là encore, comme ses fils, Jules est un homme victime de la modernité, du futur. En somme, il avait choisi le mauvais cheval. Si la postérité a retenu les chefs-d’oeuvre littéraires, elle a filtré les oeuvres du tout-venant. Guy victime de l’institutionnalisation/officialisation du football, Marco victime du parlant, Jules victime du cinéma… Terrible ! J’espère leur avoir rendu justice.

    Un dernier mot : j’écris comme ça vient. Sur les écrivains populaires, il faut lire le bouquin d’Anne-Marie Thiesse : c’est formidable et on apprend plein de choses. C’est vraiment facile à lire, même pour un néophyte.

    4
    0
    1. Du très très grand bobbyschanno. Gros boulot de documentation, bien sûr, et un récit totalement inédit, une ballade dans la 3e République en partant de la rue Jeanne d’Arc à Orléans, la deuxième fois que les fêtes johanniques sont à l’honneur sur P2F avec 2 deux photos prises à peu près au même endroit à 60 ans d’intervalle.
      Un grand merci, chef, de nous offrir ça.

      1
      0
      1. Promenade, tu ne crois pas si bien dire. J’avais ambitionné de réaliser une carte des différents domiciles parisiens des de Gastyne.

        On déménageait beaucoup à l’époque, d’autant plus que les artistes et écrivains se devaient de maintenir un train de vie conforme à leur art, d’être en représentation sociale. Il leur fallait donc une belle maison, de quoi pavoiser : ils étaient locataires et se ruinaient à vivre ainsi au-dessus de leurs moyens.

        Avec les actes d’état civil, facilement accessibles car numérisés, on peut les suivre à la trace. Mais il y avait tout de même des trous. J’ai donc abandonné cette démarche éminemment modianesque.

        3
        0
      2. Je comprends mieux l’un ou l’autre passages que j’ai trouvé superflus dans ce texte très bon mais déjà fort dense, c’est patent que traînait quelque part dans un coin de ta tête de procéder à une ballade parisienne : que ce fût conscient ou non, il y en a des traces.

        1
        0
      1. Entre un récit de souvenirs ne nécessitant pas de gros efforts et ce boulot titanesque, y a pas photo !
        PS : et que dire de ce schéma remarquable permettant de démêler l’écheveau des fédérations !!!!

        1
        0
      2. Ah le schéma, quelle histoire…

        Le fond, on s’en fout. Seule compte la forme. Et là, difficile de rivaliser avec U… U… USO !

        1
        0
    1. J’ai beaucoup été aux fêtes johanniques gamin, c’était quelque chose, tu avais régulièrement le président, premier ministre qui y passait. Pas sur que ce soit aussi important actuellement.
      Celle de Reims c’est moins important. Et je crois que c’est lié au sacre de Charles VII… A Orléans il y a même des « contre fêtes johanniques », organisées par l’extrême gauche et alter mondialistes. Plus sympa quand tu as 20 ans!

      1
      0
    1. Les studios allemands sont extrêmement puissants à cette époque. Lang, Murnau, etc. signent les blockbusters de l’époque. La Ufa, c’est Hollywood. Natan savait où aller chercher le pognon et le savoir-faire.

      1
      0
  2. « Ce double échec conduisit l’œuvre-phare de Marco de Gastyne dans un oubli complet. »
    Faux ! Dans le très beau film roumain « Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé », l’affiche du film est visible à plusieurs reprises dans l’appartement de l’actrice principale. Je serais curieux de savoir pourquoi le réalisateur Bogdan Muresanu l’a mis en évidence.

    1
    0
      1. Le quotidien de plusieurs personnages, des losers, juste avant la chute du Conducator. Drôle et touchant, j’ai beaucoup aimé.

        1
        0
    1. Décidément pas si oublié que ça : Bobby m’avait demandé de jeter un oeil à son premier jet, et le nom des « De Gastyne » ne m’était pas inconnu..mais d’où??

      Le footballeur, c’est certain : je n’en avais jamais entendu parler, j’ai cru alors que c’était par le patriarche et écrivain……..mais en fait pas du tout, c’est en cours d’Histoire du cinéma à Liège que j’avais appris l’existence de ce nom : Marco y était abordé – sans développement particulier toutefois, au même titre que d’autres cinéastes de son temps qu’à raison de 60 heures/an il n’était possible que de survoler.

      1
      0
      1. C’est en effet un réalisateur important du muet. Il a droit à un chapitre entier (environ 5 pages) dans le bouquin intitulé Les oubliés du cinéma français.

        1
        0
      1. Je n’ai pas suffisamment d’éléments pour traquer les manques ou les erreurs. J’ai bien aimé.

        1
        0
    1. En intégrant la FIFA, le CFI se réserve les meilleurs matchs, contre les sélections reconnues par la FIFA. De ce fait, les meilleurs joueurs vont vers les clubs qui sont dans le CFI.

      L’USFSA joue la carte malheureuse de l’UIAFA et se tire une balle dans le pied. Progressivement, toutes les fédérations françaises qui gèrent du football rejoignent le CFI qui devient, en 1919, la FFFA : c’est la fin de la guerre des fédérations, le football français est unifié.

      Mais il y a encore de bons joueurs dans les rangs des clubs USFSA. De Gastyne ne doit pas ses sélections à l’absence de concurrence : il était de la trempe de Chayriguès et aurait eu quelques sélections s’il avait joué pour un club CFI.

      1
      0
    1. C’est l’archéologie du football. De 14 à nos jours, ça a été plutôt bien étudié : il n’y a plus grand-chose à dire. Mais avant… Il y a beaucoup à explorer. Pierre Cazal s’intéressait beaucoup à la période d’avant la Grande Guerre, ces dernières années, et a produit quelques bons textes, notamment sur le site Chroniques bleues. Malheureusement, il est décédé.

      2
      0
  3. J’oubliais… en ayant lu le texte de Bob avant sa parution, j’avais effectué quelques recherches sur la filmo de Marco et j’avais lu qu’il avait réalisé dans les années 1950 un film au titre incertain sur l’Égypte antique où apparaissait pour la première fois Dalida. Il aurait été à l’origine de sa venue en France pour la carrière que l’on connaît.

    1
    0
    1. T’as rien compris, ou t’as rien lu ?
      De Gastyne a été sélectionné en équipe de France USFSA à l’époque où la France est représentée à la FIFA par le CFI, donc ses sélections ne sont effectivement reconnues ni par la FFF (née du CFI) ni par la FIFA.
      Chroniques bleues et moi disons la même chose. Mais je vais beaucoup plus loin qu’eux, en ne me limitant pas à une simple mention.

      1
      1
  4. Superbe article Bobby!
    On va bientôt le retrouver pompé sur Wikipedia comme tous tes succès!
    Mine de rien ce foot qui s’entremêla avec l’Histoire c’est tellement plus intéressant que le foot lisse d’aujourd’hui. D’un côté c’est bon signe car ce genre de destin s’écrit dans des époques instables (et je préférerais éviter).

    2
    0

Laisser un commentaire