« A présent, nous sommes sans doute éveillés ».
Arthur Schnitzler, La nouvelle rêvée, 1926.
La presse européenne se passionnait pour la Coupe du monde. C’était, des deux côtés de l’Atlantique, le grand événement footballistique du moment. La politique, déjà impliquée du côté américain, ne tarda alors pas à s’immiscer dans l’affaire côté européen. Le ministre des Affaires étrangères italien Dino Grandi prit effectivement la parole la veille de la demi-finale et déclara que « les Argentins sont des Italiens qui parlent espagnol ». Simple boutade ou revendication territoriale ? Alors que le fascisme ne cessait de proclamer son intention de récupérer les terres irrédentes, les Argentins optèrent pour la deuxième solution et s’offusquèrent : ce fut un tollé. Quelle que fut l’intention de Grandi, une chose était sûre : il avait réussi à pourrir l’ambiance d’une rencontre qui avait déjà été électrique lors du premier tour.
Dès l’entame du match, les Argentins ciblèrent donc Julio Libonatti, proclamé traître à la nation. Lui, l’oriundo qui avait d’abord joué pour l’Argentine avant de traverser l’Atlantique, fut finalement mis hors d’état de jouer par un autre oriundo : Luis Monti. Vengeant toute une nation, et proclamant par là-même son appartenance à celle-ci, le demi argentin adressa un incroyable high kick à l’avant italien. Blessé à la poitrine, Libonatti dut quitter le terrain tandis que l’arbitre Langenus signifiait une exclusion à Monti. Quatre-vingts ans plus tard, quelques puristes se souvinrent de ce geste et le comparèrent à celui de Nigel de Jong sur Xabi Alonso. Sans doute n’avaient-ils pas tout à fait tort…
A 10 contre 10 (les remplacements étant alors interdits), le match reprit et offrit un spectacle de très haut niveau. La virtuosité des Argentins parla en première mi-temps : Stabile marqua deux fois. Au retour des vestiaires, ce fut au tour des Italiens de montrer leur fougue : Meazza fit de son mieux et permit à Baloncieri de réduire l’écart. Le public, passionné par ce duel intense, scrutait avec admiration chaque action. Des ondées vinrent arroser les vingt acteurs et obligèrent les spectateurs à déployer force parapluies. Ils furent sans doute quelques-uns à ne pas voir l’égalisation italienne !
A 2-2, la donne changeait : les Argentins remirent le pied sur le ballon et quadrillèrent le terrain. La solution vint alors du petit ailier Evaristo qui marqua d’abord, avant d’adresser une passe précise à Guillermo Stabile. Ce dernier y alla de son troisième but, au grand dam de Combi qui ne put rien faire. 4-2, le match était plié, l’Argentine jouerait la finale de la Coupe du monde. Mais contre qui ? Les favoris uruguayens ou bien les outsiders espagnols, que personne n’avait imaginé à pareille fête ?
Ce furent évidemment les Uruguayens, qui maîtrisèrent leur match avec brio. Zamora, impuissant, alla chercher le ballon sept fois au fond de ses filets. 7 buts à 1, score final, il n’y avait eu aucune ambiguïté : la supériorité uruguayenne était flagrante. Les spéculations allèrent néanmoins bon train pour tenter d’expliquer la si incroyable faillite de celui qui était alors, sans doute, le meilleur gardien du monde.
Les uns invoquèrent évidemment la qualité des avants uruguayens, quand les autres s’en prirent à la mollesse de défenseurs espagnols rincés par l’homérique quart de finale disputé à peine quelques jours plus tôt. D’aucuns, toutefois, invoquèrent des explications plus troubles et souterraines, évoquant corruption, magouille politique ou à-plat-ventrisme sportif. Les plus perspicaces soulevèrent le fait que c’était pendant cet été que Zamora avait été transféré au Real Madrid en échange d’une somme alors inédite.
Indéniablement, un tel transfert aurait pu accaparer l’esprit du portier espagnol et expliquer sa mauvaise performance, mais comment prouver que les négociations avaient déjà commencé ? Ce n’est qu’en 1996 que le conservateur adjoint de la bibliothèque de Montauban, Jean-Pierre Vérane, put établir les faits de manière indéniable. Transitant par Barcelone et Toulouse, un courrier signé par le président du club madrilène était parvenu à Montevideo – via l’Aéropostale – le 31 juillet à destination de Ricardo Zamora : les propositions étaient mirobolantes ! Pour une raison inconnue, une copie de ce courrier avait été conservée dans les archives de l’Aéropostale puis dans celle d’Air France et, pendant l’Occupation, avait échu dans les collections des Archives départementales du Tarn-et-Garonne !
Quoiqu’il en soit de ces considérations, il restait maintenant aux Uruguayens à triompher de leurs cousins argentins pour atteindre le Graal du football mondial. Mais avant cela, Italiens et Espagnols devaient se départager.
La finale
Le 4 août à 15 heures, dans le stade de Gran Parque Central, l’Italie s’adjugea la troisième place devant une foule clairsemée (2-0). Même John Langenus préféra aller se promener à Buenos Aires plutôt que d’assister au match qui devait décider de la meilleure équipe européenne. C’est dans la capitale argentine qu’il reçut le télégramme lui annonçant qu’il avait été désigné pour arbitrer la finale. Le soir, il traversa donc le rio de la Plata au milieu d’une foule en délire qui hurlait : « Argentina, si ! Uruguay, no ! » Des pétards, lancés par des gamins, faisaient un boucan du diable. Finalement, le 5 août à 15 heures, Langenus était au sifflet et il lança la rencontre devant une foule nombreuse, fervente et particulièrement correcte – en dépit du contexte…

La veille, la presse argentine avait demandé son sentiment à Carlos Gardel. Lui, le roi du tango, l’ami des Argentins dont les racines étaient pourtant en Uruguay, de quel côté son cœur penchait-il ? Diplomate, l’artiste répondit qu’il ne pouvait choisir et souhaitait tout simplement que le meilleur gagnât. Et, pour ne pas trahir ses émotions, il se priva de la finale de la Coupe du monde. Si bien que dans les tribunes – là où Blaise Cendrars aurait aimé faire connaissance avec le plus beau représentant de l’Amérique du Sud –, Frédéric Sauser resta seul, attentif tout de même à l’incroyable spectacle qui se déroulait sous ses yeux.
A la mi-temps, la stupéfaction régna dans le Stade du Centenaire : l’Argentine menait par deux buts à un. Après avoir été surpris sur un but rapide de l’ailier Dorado, les Argentins dominèrent nettement les débats : Carlos Peucelle égalisa rapidement, avant que le meilleur buteur de la compétition Guillermo Stabile ne permit à son équipe de prendre l’avantage. Heureusement pour les Uruguayens, les arrières Nasazzi et Mascheroni furent vigilants et annihilèrent plusieurs offensives adverses.
A la reprise, les Uruguayens se ruèrent à l’attaque dans l’espoir d’égaliser. Ils y parvinrent par l’intermédiaire de Pedro Cea, peu avant l’heure de jeu, mais la menace argentine était constante. Il fallut tout le sang-froid de la vedette locale Scarone pour faire se lever le stade : il décala l’ailier Iriarte, qui trompa Botasso d’une frappe puissante. L’enthousiasme était à son comble. La fin du match approchait, chacun retenait son souffle. Stabile frappa alors la barre transversale, les Uruguayens contre-attaquèrent et plièrent le match sur un ultime but du manchot Castro. 4-2, score final.
Un petit pays de deux millions d’habitants régnait donc pour la troisième fois sur le football mondial. Cette triple couronne consacrait une politique sportive de haut vol et un football porté au paroxysme de l’art. Les plus hautes autorités politiques du pays, présentes pour le match, pouvaient être satisfaites. Les joueurs entamèrent un tour d’honneur, tandis que le président de la FIFA remettait au président de l’AUF la victoire ailée sculptée par Abel Lafleur. On se donna rendez-vous dans quatre ans. En Europe.
