Obo, prince varègue au service de Sa Majesté

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Tout a commencé à la fin du IXe siècle dans la ville de Novgorod, quand un prince varègue, ceux-là même qui servaient de garde personnelle de l’empereur à Constantinople, devint prince de la ville. Était-ce une demande de la population ? Avait-il annexé la ville et ses alentours ? Peu importe, l’histoire veut que Riourik soit devenu prince de Novgorod en 962, avant que son successeur Oleg le Sage ne devienne prince de Kiev, en plus de Novgorod. Personnage attesté à coup sûr, c’est lui qui fonde la Rus’ de Kiev, l’état ancestral de la Russie, de l’Ukraine et du Belarus.

Qu’importe si c’est Oleg qui est le père de la nation ruthène, la dynastie sera celle des Riourikides, et dirigera la Rus’, la Moscovie et même le Tsarat de Russie jusqu’en 1598 et la mort de Fédor Ier, fils d’Ivan IV le Terrible.

Après la chute de la dynastie de Riourik au profit des Romanov, les ancestrales familles nobles issues du Varègue ne disparaissent pas mais deviennent une classe élitiste, devenant gouverneurs, servant parfois dans l’armée, d’autres fois de conseillers au tsar ou à la tsarine.

Mais tout cela change au début du XXe siècle, l’Empire russe voit trois révolutions le bouleverser, ainsi que deux guerres où il est humilié. Le pays est particulièrement instable et l’année 1917 marque la fin des Romanov et de l’Empire.

Dans ce grand chamboulement, les familles nobles quittent pour beaucoup le pays, sentant le vent tourner, et parmi elles, la famille Obolensky, qui part pour le Royaume-Uni au lendemain de la prise de pouvoir de Lénine et ses bolchéviques. Le prince Sergei, la princesse Lyubov et leur fils Aleksandr, alors âgé d’un an seulement, se retrouvent à Londres. C’est le début d’une nouvelle vie pour la famille, qui emmènera Aleksandr vers une carrière sportive inimaginable à Petrograd.

Le match d’une vie

Au vu de son statut et celui de sa famille, Aleksandr fait son éducation dans certaines des écoles les plus prestigieuses du pays, dont le Brasenose College de l’Université d’Oxford, qui, entre plusieurs premiers ministres, vit passer un certain William Webb Ellis, inventeur légendaire du rugby.

Aleksandr Obolensky débute sa carrière dans le rugby à sa majorité en jouant trois-quarts aile dans quatre équipes différentes, Nottingham Rugby Club, Rosslyn Park, l’Université d’Oxford et les Leicester Tigers. Sélectionné dès 1934 pour jouer dans l’équipe représentant le Nottinghamshire, Lincolnshire & Derbyshire, ses bonnes performances lui offrent un passeport pour jouer avec le XV de la Rose au début de l’année 1936, en dépit du fait qu’il ne possède pas la nationalité britannique. La polémique enfle et avant la rencontre,  le Prince Édouard de Galles, qui deviendra Roi dans quelques semaines, lui demande « Par quels droits prétendez-vous pouvoir jouer pour l’Angleterre ? »

80 minutes plus tard, Édouard aura eu sa réponse.

Le 4 janvier 1936, l’Angleterre reçoit la Nouvelle-Zélande dans un stade de Twickenham rempli de 73.000 spectateurs. Les All Blacks sont déjà une équipe légendaire, ayant réussi des tournées complètes en Europe sans la moindre défaite. De plus, l’Angleterre n’a jamais battu la Nouvelle-Zélande. A la mi-temps, le prince russe a marqué deux essais, l’Angleterre mène assez largement au score et la rencontre se termine finalement sur le score de 13-0.

Pour la presse, Obolensky est un véritable héros, son premier essai, une course de 60 mètres où il bat trois kiwis avant de conclure sur l’aile, est déjà un superbe exploit personnel, mais c’est surtout son second, juste avant la pause qui le fait rentrer dans la légende.

« Obo » prend bien connaissance de la course de son demi d’ouverture Peter Candler et, l’imitant, il ralentit pour être en position de passe. Dès que le ballon lui arrive dans les mains, il accélère à nouveau, coupe à l’intérieur et part en diagonale, laissant quatre Néo-Zélandais dans le vent pour aplatir dans l’en-but.

Cet exploit est alors considéré comme l’un des plus grands essais de l’histoire, et encore une référence pour le XV de la Rose de nos jours. Obolensky passe donc d’un talentueux ailier à une star dans son pays d’adoption, au point de récupérer la nationalité dès le mois de mars. La diffusion du match et des deux essais du « Flying Prince » par Pathé News le rend immensément populaire et il joue trois autres matchs avec la sélection anglaise, avant de s’envoler avec les Lions britanniques, un immense honneur déjà à l’époque, vers l’Argentine au mois de juillet.

L’équipe des Lions britanniques de 1936

En Amérique du Sud, Obolensky marque 12 essais en 6 matchs, mais écrit encore un peu plus sa légende dans un match de préparation à Rio de Janeiro, où il aplatit le ballon 17 fois contre une sélection brésilienne pour une victoire 82-0 ! Invité à jouer avec les Barbarians, il met 3 essais en 7 rencontres avec les Baa-Baas entre 1937 et 1939.

Une fin tragique

1939 est une année marquée par le retour de la guerre en Europe. Mais pour ce jeune homme qui a quitté son pays de naissance à cause de la guerre, servir son pays est quelque chose d’évident, et dès 1938, il rejoint les forces auxiliaires de la Royal Air Force.

C’est le 29 mars 1940, alors qu’il venait d’être rappelé par l’Angleterre pour jouer le Pays de Galles, qu’Aleksandr Obolensky meurt, quand son Hawker Hurricane tombe dans un ravin pendant un entraînement, lui brisant la nuque. Enterré au cimetière militaire d’Ipswich, son impact reste immense dans le rugby anglais, malgré une carrière très courte et brisée par le destin.

Depuis 2009, le Cromwell Square d’Ipswich accueille une statue du prince, sur laquelle on peut lire la phrase suivante.

Son esprit indomptable et ses qualités attachantes resteront à jamais gravés dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu.

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10 commentaires pour "Obo, prince varègue au service de Sa Majesté"

  1. Alexandre dit :

    Première fois que je vois une mise en touche pareille, ce lancé..!

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    1. AlphaBet17 dit :

      Ah c’est un autre monde le rugby des années 30 !

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  2. bobbyschanno dit :

    C’est cool, ça.
    Je ne connaissais évidemment pas.
    Le mec courait littéralement deux fois plus vite que les autres joueurs !

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    1. Verano82 dit :

      Idem, je ne connaissais pas le gus. En lisant Obo, varègue ne m’évoquant rien, j’ai cru à un Nigérian…
      Sympa les touches au rugby à l’époque, la foire d’empoigne eh eh. 17 essais, 82 points, ça n’est possible que parce que l’essai ne valait encore que 3 points (et déjà 2 pour la transformation).

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      1. Fasozi79 dit :

        La valeur de l’essai a évolué, plus en tout cas que celle de la transformation. Lors de la première édition du championnat de France en 1892 (alors appelé Championnat interclubs de football-rugby qui n’avait réuni que… deux clubs: Racing Club de France, futur champion, et Stade français), l’essai ne valait même qu’un point, alors qu’une transformation réussie en rapportait deux, tout comme la pénalité.

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  3. Khiadiatoulin dit :

    La mythologie du rugby avant les années 50, j’y connais pas grand-chose mais lui, oui. Ça me fait penser au parcours de Maurice Tillet. Lui aussi a quitté la Russie au lendemain de la révolution, a joué au rugby en France, où je l’ignore mais est surtout connu pour son passage au catch et son physique très particulier. Il était atteint de Acromégalie.
    Instagram https://share.google/iD8lgLCg6aR1TnSew

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  4. Alfredo Puskás dit :

    Magnifique histoire et tragique destin.
    Cet Obo avait une classe folle.
    Dans les années 60, j’ai vu des test-matchs des Blacks dans lesquels ils effectuaient encore un peu ce genre de touche, en bras roulé.

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  5. Alfredo Puskás dit :

    On l’a oublié, mais pendant les années 30, l’Allemagne possédait un XV d’assez bonne tenue. De 31 à 38, ils rencontrèrent le XV de France à 10 reprises (la France fut exclue du Tournoi des 5 Nations en 31 pour fait de professionnalisme de certains joueurs) remportant même une victoire 3 à 0 le 27mars 38 à Francfort.

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  6. goozigooze dit :

    Très sympa l article, même si je suis un rugbyx!

    Sacrée vidéo. Tain y avait foule, c’est dingue.
    Pareil quand j ai fait la galerie de photos sur les stades, j pensais pas que ça rameutait déjà tant de monde le sport. J imaginais pas ça confidentiel, mais purée les marées humaines.

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    1. AlphaBet17 dit :

      73.000 personnes, ça fait du monde !

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