Où le cinquantième anniversaire de la plus célèbre des finales perdues incite à l'envolée lyrique.
C’était un printemps gris, c’était un printemps vert.
Dans l’esprit des Français, le temps était couvert.
Le pétrole était cher. Adieu, années radieuses,
Belles pages d’espoir, belles Trente Glorieuses.
Depuis deux ans déjà, une inquiète nation
Voyait s’enraciner chômage et inflation.
Sur ses terrains aussi le malheur faisait rage
Et ses sportifs erraient de défaite en naufrage.
Mais sur ce peuple amer, par l’échec endurci,
Une étoile était née dans le ciel obscurci.
Sur l’herbe du Forez, une jeune phalange,
Emmenée par celui que l’on surnommait l’Ange,
Talentueuse et soudée derrière un sorcier roux,
Semblait avoir des dieux évité le courroux.
Du ballon rond français elle était la maîtresse
Et partait pour l’Europe empreinte d’allégresse.
Ses anciens, jusque-là, s’étaient bien essayés
À trouver le succès hors des terres de France.
Mais par manque d’envie, de talent ou de chance,
Tous avaient su leur peine et fini balayés.
Marqués par les douleurs de cette époque noire,
Les suiveurs du football, méfiants et peu diserts,
Se réveillaient enfin au cri d’“Allez les Verts !”
Car ils sentaient venir un tournant de l’histoire.
À Lisbonne ou à Kiev, à Split ou à Chorzow,
Ces joueurs avaient vaincu les démons de leurs pères.
Adroits, parfois rugueux, endurants et célères,
Ils étaient même allés l’emporter à Glasgow.
C’est là qu’ils revenaient, six mois plus tard à peine,
Tenter ce que jamais club français n’avait fait.
Après que par deux fois Reims eut été défait,
Ils pouvaient ce soir-là gagner l’épreuve reine.
Devant eux se dressait l’ogre dominateur,
Déjà du continent double triomphateur.
Arrogant Bavarois à la forme insolente,
Vainqueur de nos héros la saison précédente,
Il entrait sur le pré comme en terrain conquis,
Les yeux sur ce trophée qui lui semblait acquis.
Avec tout son argent et ses champions du monde,
On le donnait gagnant sans calcul ni faconde.
Le sifflet retentit, le combat commença.
Deux minutes plus tard, l’ogre hurlait “Comment ça ?”
Le drapeau droit levé d’un hors-jeu discutable
Avait privé Müller d’un but pourtant valable.
Cette frayeur passée, les Verts s’étaient repris
Et tenaient en respect des Allemands surpris.
Partout dans l’entrejeu la bataille était rude
Et l’horloge déjà pointait vers l’interlude.
Dans l’axe du terrain, Bathenay s’avançait,
Lui qui si volontiers faisait parler la poudre.
Le but se rapprochait, la frappe s’annonçait ;
Arrivé à portée, il déclencha la foudre.
Mais le chêne écossais, carré plutôt que rond,
Laissa en jeu un tir qui eût fini au fond.
Revelli reprit bien, mais sa tête trop molle
Échoua sur le gardien comme fleur sur la colle.
Cinq minutes plus tard, l’histoire bégaya.
Sarramagna centra une balle précise
À l’endroit où régnait une lutte indécise ;
Un Vert au cœur du duel une tête essaya.
Santini – c’était lui – y mit toute sa force
Et se voyait marquer entre l’arbre et l’écorce.
La fortune hésita, la fortune dit “non”,
Et la barre à nouveau repoussa le ballon.
Entretemps, on l’oublie de la Corse à l’Artois,
L’Allemand, lui aussi, avait touché du bois.
Au moment du repos, nul n’osait s’épancher
À prédire vers qui le sort allait pencher.
Surprise à la reprise : un Bayern en confiance
Imposait son emprise à nos champions de France.
Ceux-ci tenaient pourtant sans rien devoir changer ;
Rarement sur leur but il y avait danger.
Pourquoi fallut-il donc, presque à l’heure de jeu,
Que le noble Piazza, vrai dieu vert de la guerre,
Effacé par Müller, et l’ayant mis à terre,
Offrît à l’adversaire un coup franc lourd d’enjeu ?
Roth allait s’en charger. Déjà, dans deux finales,
Il était par ses buts entré dans les annales.
Le décalage fait, son tir précis et pur
S’engouffra dans la cage en contournant le mur.
L’essentiel était là. Avec cet avantage,
L’heure était à attendre et à laisser venir
Pour un double tenant qui saurait bien tenir
Et contrer sans merci le plus mince ratage.
Face à l’acier trempé du rideau bavarois,
Une attaque émoussée ne montrait qu’impuissance.
Il restait à jouer une dernière chance
Et l’on s’y décida sur le banc stéphanois.
Des tribunes monta une clameur étrange.
Le peuple vert criait : “Là-bas ! C’est lui, c’est l’Ange !”
Rocheteau à la cuisse abîmée par l’effort
Entrait pour un final de victoire ou de mort.
En quelques chevauchées et pointes de vitesse,
Il révéla en face un semblant de faiblesse.
Mais c’était bien trop peu, trop tard, en ce long soir :
La triste issue survint, sifflée par l’homme en noir.
Au retour à Paris, sur les Champs-Élysées,
Plus de vingt mille voix, par l’exploit attisées,
Accordèrent aux Verts la joie et la chaleur
Que plutôt qu’au vaincu on réserve au vainqueur.
À nos yeux d’aujourd’hui, la chose peut surprendre.
Il ne faut pas juger ; il suffit de comprendre.
Il faut se souvenir qu’en ces temps malheureux,
Toute finale était un fait miraculeux.
Plus tard vinrent enfin les trophées et les titres.
À Munich, à Moscou, au Parc, à Saint-Denys,
Clubs et sélections aux couleurs du pays
Écrivirent pour lui de glorieux chapitres.
Mais ce fut Saint-Étienne, il y a cinquante ans,
Véritable pionnier à l’époque moderne,
Qui sortit notre sport d’une période terne
Et prouva qu’il pouvait égaler les plus grands.

Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
Il est fou, ce mec !
C’est notre Gégégé Depardieu…
Enfin voilà un homme, enfin voilà un homme,
Voulez vous du blanc ou voulez vous du rhum.
Magnifique exercice de style, Léopold (tu remarqueras que je n’ai pas choisi Rochard, alias Daniel Prévost).
Me souvenais plus d’où c’était sorti. Uranus
Vilain film.
Parce qu’il renvoie dos à dos communistes et pétainistes ?
L’alexandrin est carré (comme les poteaux).
Il vise au but (pas comme Bathenay ou Santini).
Je dirais même qu’il est marquant (pas comme les Verts ce jour-là).
Hehe. Merci Triple G ! Tu préfères la confrontation face à Kiev ou l’Hajduk ?
Sur leur trilogie, ils sont quand-même bien vernis les Allemands. Bon, ils perdront en 82, une finale qu’ils auraient certainement du gagner.
Même en 87 ils ne sont pas vernis et puis il y a 99 où ils payent cher leur chance passée!
Le pire reste 2012 avec la désillusion à domicile face à ce Chelsea en bout de course en plus.
Bravo! Quel talent! Modro m’a piqué ma vanne (carré comme les poteaux) donc je n’ai pas grand chose à ajouter!
J’ai même écrit 3 vannes histoire de marquer la section commentaires de mon empreinte !
Une envolée lyrique quasi cornélienne qui sied parfaitement au mythe (un brin amplifié) des « poteaux carrés », on y voit presque le brave et téméraire mousquetaire de Sa Majesté reconnaissable à sa belle chevelure flottante et sa scintillante casaque verte décorée de fleurs de lys croiser le fer avec le vilain et cynique teuton tout de rouge vêtu.
Mais hélas et comme disait si bien Sir Lineker, chevalier de la cour de la Perfide Albion : « …et à la fin, c’est les allemands qui gagent ».
l’exemple ultime de la culture foot française: défilé des perdants aux champs, musique allez les verts qui cartonne, une équipe devenu nationale avec « tous un pays » derrière (chose qu’on ne verrai jamais ailleurs), les poteaux carrés, eh si eh si, et chaque année on remet une pièce dans le juke box nostalgie. Même à P2F hahaha
Il est pas romantique Ajde