France-Tchécoslovaquie 1976 : le premier pas

Histoire Match à part

C’était à Paris, dans un Parc des Princes pas encore tout à fait débarrassé de l’éclat du neuf. Dans le ciel de la capitale, c’était un de ces jours de printemps qui n’ont pas tout à fait chassé l’hiver. Sur le banc des Bleus, c’étaient les débuts d’un sélectionneur que nul ne connaissait vraiment. C’était un nouveau départ, un de plus dans une traversée du désert qui durait depuis trop longtemps. Ce fut le premier pas sur la route d’une autre dimension pour l’équipe de France. C’était France-Tchécoslovaquie, le 27 mars 1976, il y a cinquante ans aujourd’hui.

Pour une équipe nationale, le premier match d’une année de Coupe du Monde ou d’Euro est soit celui de la préparation, si elle s’est qualifiée, soit l’occasion d’une remise à plat si la fortune n’a pas souri. Ce dernier chemin, la France du football ne le connaît que trop bien au printemps 1976. Depuis une peu glorieuse World Cup en Angleterre, voilà bientôt dix ans que les Bleus errent de défaites infamantes en éclairs sans lendemain, absents de tous les grands tournois et vides d’une identité de jeu ou même de toute certitude.

Plus inquiétant encore, les qualifications à l’Euro 76 qui viennent de s’achever ont marqué une régression. Le groupe bâti à tâtons par Georges Boulogne depuis 1969 avait conservé une petite chance jusqu’au bout en éliminatoires de l’Euro 72 (face à l’éternelle bête noire bulgare et une excellente Hongrie, future demi-finaliste) et de la Coupe du Monde 1974 (écartée par une URSS vice-championne d’Europe). On comptait sur Ștefan Kovács, intronisé en fanfare sur le banc des Bleus après avoir remporté les C1 1971-72 et 1972-73 avec l’Ajax, pour sortir enfin du trou.

Mais l’échec à l’Euro a été net. Les Bleus n’ont pas fait le poids face à une Belgique injustement écartée du WM 1974, une RDA au faîte de sa puissance, et même une Islande pourtant semi-pro : une victoire attendue (3-0) sur les Nordiques à Nantes, deux nuls au Parc face à la RDA (2-2) et à la Belgique (0-0), un piteux partage des points à Reykjavik (0-0), et deux défaites identiques dans la forme (1-2) comme sur le fond à Bruxelles et à Leipzig. Les cadres de l’ère Boulogne sont en fin de cycle, le rajeunissement tenté par Kovács a échoué, et la Fédération n’a pas renouvelé le contrat d’un supposé maestro loin d’avoir été magistral.

C’est donc Michel Hidalgo qui s’assied sur le banc tricolore au Parc des Princes pour la reprise, le samedi 27 mars 1976. Il est la solution interne de la FFF où il était l’assistant de Boulogne puis de Kovács depuis 1972. Les plus anciens dans l’opinion se souviennent du joueur, un fin technicien à l’aile du grand Reims (buteur en finale de la C1 1955-56) et au milieu du Monaco champion 1962-63. Mais son expérience de responsable technique se limite à une saison avec la réserve de l’ASM et une autre à Menton, en D3… Sa nomination est à la fois un pari et un aveu d’impuissance. On ne s’est pas bousculé pour prendre les rênes d’une sélection moribonde et aucune des têtes connues en France, excepté Robert Herbin occupé à exister enfin en Europe avec Saint-Étienne, n’a de toute façon la pointure internationale.

Michel qui ?

Les Verts, justement, viennent d’éliminer le Dynamo Kiev dans un sensationnel quart de finale de C1 et se préparent à affronter le PSV Eindhoven en demi-finale, quatre jours seulement après ce France-Tchécoslovaquie. Ils ont en conséquence demandé et obtenu du nouveau sélectionneur qu’il se passe de tous les Stéphanois : Janvion, Lopez, Bathenay, Larqué, les frères Revelli, Sarramagna, et surtout Rocheteau. Michel Hidalgo compose donc une équipe expérimentale, entre revue d’effectifs et baptêmes du feu.

Il lance en Bleu de jeunes Nantais qui commencent à faire parler d’eux : Patrice Rio en défense centrale, Max Bossis à l’arrière gauche, et Gilles Rampillon au milieu retrouvent ainsi leur capitaine de club et de sélection, Henri Michel. Dans le but, priorité aux automatismes avec un autre Canari, Jean-Paul Bertrand-Demanes, plutôt que le Niçois Dominique Baratelli. Marius Trésor, libero indéboulonnable et impérial, est toujours là. Raymond Domenech à l’arrière droit, Gérard Soler à l’aile droite, et Albert Emon à l’aile gauche se voient offrir de nouvelles chances. Robert Pintenat, très en vue avec Sochaux, fête sa première sélection au centre de l’attaque. Mais le début le plus attendu est celui d’un milieu de 20 ans au potentiel énorme, peut-être celui qui pourra enfin tirer l’équipe nationale de son trou noir, le Nancéien Michel Platini.

Le croiriez-vous ? « Il » porte le numéro 8 ! Et Panenka n’est même pas sur la feuille de match !

L’ensemble est très jeune : au coup d’envoi, Henri Michel compte 46 sélections, Marius Trésor 25, et les autres… 12 au total. En face, c’est une Reprezentace bien rodée qui vient à Paris préparer son quart de finale de l’Euro (en aller-retour à l’époque) contre l’URSS le mois suivant. Moins brillante que la génération finaliste de la Coupe du monde quatorze ans plus tôt, elle relève le nez après avoir manqué de très peu les qualifications à l’Euro 72 et au WM 1974. On n’en est pas encore à imaginer sa victoire à l’Euro trois mois plus tard, mais elle est invaincue depuis dix-huit mois. Les Viktor – Biroš puis Dobiaš, Jurkemik, Ondruš, Gögh – Knapp, Gajdůšek, Masný puis Švehlík – Pollák, Petraš puis Móder, Nehoda sont tous des habitués des Coupes d’Europe, où les affronter n’est jamais une partie de plaisir.

En cette époque sombre de notre football, un match amical de début de saison n’intéresse quasiment personne. Seuls 9 559 spectateurs payants sont présents au coup d’envoi, plus 10 000 scolaires invités en dernière minute par la FFF pour créer un minimum d’ambiance. La télévision, confinée en 1976 à trois chaînes publiques, n’est guère plus chaude. TF1 et Antenne 2 font l’impasse et c’est FR3, la chaîne régionale, qui diffuse le match sur dérogation spéciale à sa charte qui ne permet pas les retransmissions sportives nationales.

Malgré un bon tir de 20 mètres d’Henri Michel cafouillé en corner par Viktor sur l’engagement, les dix premières minutes justifient le scepticisme. On note tout de même que les jeunes Bleus, bien en place dans toutes les lignes, ne s’en laissent pas conter. Ce sont même eux qui placent la deuxième banderille avec un bon centre d’Emon sur lequel Pintenat est trop court (11e). À l’origine, il y avait une belle ouverture de Platini, la première d’une très longue série… Henri Michel fait parler sa frappe de balle de 30 mètres, de peu au-dessus (13e), Petraš jaillit en retour face à Bertrand-Demanes qui gagne le double duel (15e), puis Michel, du rond central, trouve joliment Emon à droite de la surface. Celui-ci centre à ras de terre aux six mètres hors de portée de Viktor, Pintenat devant le but est contré par les centraux, mais Soler est là pour marquer de près (1-0, 17e).

Robert Pintenat dans ses œuvres. Après Hervé Revelli, Marc Molitor, et Christian Coste, lui non plus ne sera pas le « grantatakan » que cherchent les Bleus des années 70, et c’est Bernard Lacombe qui héritera finalement d’un rôle plutôt ingrat vu l’appétit de Platini pour le but.

Le match est lancé maintenant, les deux équipes cherchent la verticalité sur toute la largeur du terrain plutôt que de temporiser dans l’entrejeu. Le milieu tricolore fait bonne impression, avec un Henri Michel en grande forme placé en sentinelle derrière Rampillon à gauche et Platini à droite. Si Rampillon se contente de faire simple et efficace, en 8 relayeur, Platini n’hésite déjà pas à poser sa patte sur le jeu avec quelques piqués au millimètre pour Soler ou Emon qui présagent un avenir glorieux.

Les Bleus entament un temps fort qui ne leur procure que peu d’occasions : Emon écrase une frappe dans les gants de Viktor (24e), celui-ci claque en corner une tête lobée de Pintenat (27e) puis un bel enroulé d’Emon sous la barre, des seize mètres sur la gauche (38). Sur ce dernier coup de coin, la balle parvient à Platini, démarqué dans l’axe, dont la demi-volée finit en drop modèle V Nations. L’action d’Emon avait pour origine une autre première : une montée de Max Bossis, comme on en verra tant par la suite dans les plus grands rendez-vous… À la mi-temps, on est plutôt satisfait. Même si ce n’est qu’un match amical, la défense tient l’eau et ces nouveaux Bleus produisent plus de jeu qu’en qualifications à l’Euro.

Max Bossis en route vers la classe mondiale.

Au retour des vestiaires, ce sont les Tchécoslovaques qui donnent le ton. Pour soulager ses défenseurs, Bertrand-Demanes use et abuse de grands coups de botte qui n’ont finalement pour effet que de rendre la balle à l’adversaire. Mais l’arrière-garde tient toujours ; il n’y a qu’une seule alerte, quand Švehlík entré à la mi-temps envoie une grosse frappe excentrée dans le petit filet bleu (54e). À l’heure de jeu, les débats se rééquilibrent. Les Bleus ont repris leur bon fil, les Tchécoslovaques sont loin d’être dominateurs et ne laissent pas présager leur sacre européen à venir.

Voilà l’équipe de France qui obtient un corner. À peine le ballon est-il parti que Francis Rion pointe Ondruš du doigt et siffle un inhabituel coup franc indirect en pleine surface, à 15 mètres du but légèrement sur la gauche : obstruction. La suite a été contée maintes fois : le « Tu me la décales et je la mets au fond » plein d’assurance du petit jeunot à son capitaine, la passe d’Henri Michel qui met le bizut au défi, un premier coup franc « platinien » qui en appellera bien d’autres, et le premier but en Bleu du nouveau maître par-dessus le mur dans la lucarne gauche de Viktor (2-0, 73e).

Cinq ans et demi plus tard, dans la même cage, ce sera « Oui Michel ! »

Là, nos héros ont taquiné la bête d’un peu trop près. La Reprezentace passe en mode compétition sur la remise en jeu et vient squatter les 30 mètres tricolores. Après une volée du coin de la surface presque cadrée par le remplaçant Móder (76e) et un cafouillage aux six mètres contré au dernier moment (77e), la troisième occasion est la bonne. Bien servi à plat depuis l’aile gauche, Ondruš, monté, surgit devant le but et place un extérieur en finesse juste hors de portée de JPBD (2-1, 78e).

À 23 ans bien tassés, le dernier rempart du FC Nantes n’a pas encore pris la bouteille qui fera de lui un titulaire honnête à son seul grand tournoi. Dans les virages de Marcel-Saupin, l’on retient parfois son souffle… Ce soir-là au Parc, il va offrir un gros cadeau aux Tchécoslovaques. Voyant Dobiaš débouler sur l’aile droite, il anticipe un centre au deuxième poteau et laisse un trou béant au premier. Le latéral droit du Spartak Trnava ne se fait pas prier et y plante un lourd extérieur du droit depuis l’angle des seize mètres (2-2, 83e). On en oublie l’entrée en remplacement de Gérard Soler d’un autre nouveau pressenti depuis longtemps en Bleu, le Valenciennois Didier Six.

Les deux équipes poussent en fin de match pour faire la décision. Gajdůšek, oublié par la défense française aux six mètres, manque le cadre de la tête pour dix centimètres (86e). Pintenat, enfin libre, place son coup de casque un peu trop à gauche (87e). Móder, encore lui, lâche un missile de 25 mètres plein centre sur Bertrand-Demanes (88e). Les défenses se reprennent ensuite et il n’y aura plus rien à signaler.

Au coup de sifflet final et dans la presse le lendemain, les spécialistes émettent un avis somme toute réservé. Ils relèvent l’excellent match d’Henri Michel, la bonne prestation habituelle de Trésor, le début très prometteur de Platini, et les premiers pas encourageants des autres nouveaux Bleus, mais ils n’ont pas manqué de remarquer la remontée rapide des Tchécoslovaques dès que ceux-ci ont haussé le ton. Peut-être faut-il aussi lire entre leurs lignes un certain fatalisme nourri de trop de faux espoirs depuis une décennie, comme par exemple la belle victoire sur l’URSS en 1972 qui n’a débouché sur rien.

« T’inquiète pas, le Grand, tu joueras en Coupe du monde un jour, c’est moi qui te le dis ! »

Pourtant, Michel Hidalgo tient un bon filon. Avec un Rio solide face à Ladislav Petráš, un Bossis qui a éteint tout le monde et surtout Marián Masný dans son secteur pour sa première sélection, un Platini qui a tenu toutes ses promesses, et une volonté affirmée d’offrir du jeu même face à un adversaire de poids, il a déjà de meilleures cartes en main que son prédécesseur. Une fois revenus les Stéphanois et leur vécu européen, qui sait ce qui est possible dans ces qualifications à la Coupe du monde 1978 qui se profilent déjà ?

Cette fois-ci, la greffe va prendre. Après quelques autres matchs amicaux qui écarteront les candidats malheureux (Farison, Meynieu, Pintenat, Rampillon), tourneront la page Larqué au milieu, confirmeront Baratelli dans le but, et uniront Stéphanois et Nantais dans un vrai « style Hidalgo » plein de fraîcheur, l’heure de vérité sonnera le 9 octobre 1976 à Sofia, pour le début des qualifications au Mundial face à l’éternelle bête noire bulgare. Malgré l’arbitrage plus que contestable de l’Écossais Ian Foote, les nouveaux Bleus sauront ramener un point capital (2-2) et surtout des certitudes forgées dans la fournaise de Vassil-Levski.

On connaît la suite et le long fil qui conduira l’éternel perdant des années 70 à une demi-finale de Coupe du monde de légende à Séville, à la consécration – enfin ! – à l’Euro 84, et à mieux encore depuis 1998. S’il est vrai que le match-référence a eu lieu à Sofia, c’est bien au Parc des Princes, il y a un demi-siècle aujourd’hui, qu’un sélectionneur encore inconnu a lâché pour la première fois la main d’un petit nourrisson bleu qui allait grandir jusqu’à devenir un géant du football mondial.

4 commentaires pour "France-Tchécoslovaquie 1976 : le premier pas"

  1. Verano82 dit :

    Pintenat, grand nom du Téfécé, artisan du retour de Toulouse dans l’élite. Un de ces buteurs réguliers qui bourlinguaient dans cette pauvre D1 mais qui n’ont jamais franchi de cap en EdF, comme Jacky Vergnes par exemple.

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  2. Verano82 dit :

    @ggg, sais tu comment la presse avait accueilli la nomination d’Hidalgo ? Militait-elle pour un sélectionneur étranger ? Ou, déçue de Kovacs, elle était résignée ?

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    1. g-g-g dit :

      Je me souviens que les titres annonçaient surtout le départ de Kovacs. La FFF avait annoncé simultanément (décembre 1975, effective 1er janvier 1976) la nomination d’Hidalgo qui était passée un peu inaperçue.

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  3. Alexandre dit :

    Sympa, le clin d’oeil à feu mon camarade Francis Rion – qui en avait assurément conservé un souvenir, dans l’une ou l’autre de ses petites boîtes.

    Je ne m’étais jamais posé la question du parcours, jusqu’alors, de l’entraîneur Hidalgo ; peu dire qu’il venait de loin.. Henri Michel, j’en ai l’idée d’un footballeur formidable, je l’ai toujours trouvé remarquable. Avec un demi-défensif d’une telle classe, et puisqu’il n’y avait rien à perdre après Boulogne, il y avait matière à jouer sur ses forces et à imaginer une strate médiane plus constructive que destructrice, bref : je cerne assez bien la séquence « classique » durant laquelle se construit le fameux carré magique, mais Hidalgo n’en eut pas la tentation plus tôt? L’une ou l’autre tentatives, fussent-elles timides, hésitantes?

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