Le 24 avril 1976, la Tchécoslovaquie battait l'URSS en quart de finale aller de l'Euro. Un exploit qui allait en appeler d'autres dans les semaines à venir.
Quand Václav Ježek est nommé sélectionneur de la Tchécoslovaquie en 1972, il reprend une équipe en pleine déconfiture. Secouée par l’affaire Adidas-Puma, pendant laquelle les joueurs ont été payés pour porter les chaussures de l’un ou l’autre équipementier à la Coupe du monde 1970, s’attirant le courroux du régime communiste, la Reprezentace a perdu ses trois matchs à Guadalajara. Sa campagne de qualification pour l’Euro 72 s’est achevée sur un autre fiasco : une défaite en Roumanie à l’ultime journée, alors qu’un point suffisait pour se qualifier en quart de finale.
Václav Ježek entreprend donc de reconstruire le collectif de la sélection en bâtissant une équipe autour des cadres de l’époque. Dans les buts, le gardien du Dukla Prague Ivo Viktor est confirmé comme titulaire. Il est le dernier rempart de l’une des meilleures équipes du pays. Dans le champ, le sélectionneur décide de s’appuyer sur l’excellente génération slovaque du moment. C’est ainsi que s’installe durablement le défenseur du Slovan Bratislava Anton Ondruš, 22 ans et futur capitaine de la sélection. Il est accompagné de ses coéquipiers du Slovan, le gardien Alexander Vencel et les défenseurs Jan Pivarník et Koloman Gögh et sera bientôt rejoint également par l’attaquant Ján Švehlík.
Cette ossature s’étoffe avec d’autres Slovaques : le défenseur du Spartak Trnava Karol Dobiaš et l’attaquant de l’Inter Bratislava Jan Petráš. Quelques Tchèques complètent le noyau dur : Zdeněk Nehoda, du Dukla Prague, et Antonín Panenka, qui évolue chez les Bohemians Prague.
C’est ce groupe qui tente de se qualifier pour la Coupe du monde 1974. Les Tchécoslovaques finissent nettement devant le Danemark mais échouent un point derrière l’Ecosse et voient leurs ambitions stoppées net. Alors, quand débutent les qualifications à l’Euro 1976, les commentaires optimistes se font plutôt rares.
Et comment pourrait-on penser autrement, alors que la Reprezentace débute les qualifications par une défaite sans appel en Angleterre (3-0) ? Avec une seule équipe qualifiée par groupe, personne ne voyait la Tchécoslovaquie aller bien loin. Et pourtant… Une victoire contre Chypre (4-0) permet de relever la tête. 10 jours plus tard, c’est le Portugal qui se fait fesser à Prague (5-0), puis la Tchécoslovaquie prend sa revanche face à l’Angleterre à Bratislava quelques mois plus tard (2-1). Un nul au Portugal (1-1) et une victoire à Chypre (3-0) parachèvent le travail : la Tchécoslovaquie obtient le droit de disputer le quart de finale de l’Euro face à l’URSS.
Dans Rudé Pravo, la voix du Parti communiste tchécoslovaque, l’article sur le quart de finale aller de l’Euro est relégué en bas de la page sports, principalement consacrée au succès des hockeyeurs face à la Suède (5-3) dans le cadre du championnat du monde 1976. Les autres journaux font également la part belle à la glace et au triomphe de la Reprezentace. Les Tchécoslovaques retrouvent le toit du monde quatre ans après leur dernier succès et après trois podiums (troisièmes en 1973, puis deux fois deuxièmes). C’est le quatrième titre mondial pour la Tchécoslovaquie.
A côté, la rencontre des footballeurs fait pâle figure, tant l’enjeu semble moindre. Rudé Pravo consacre tout de même un long article à l’avant-match et souligne que les Soviétiques se présentent avec une forte ossature ukrainienne, puisque 11 joueurs sélectionnés évoluent alors au Dynamo Kiev : Rudakov, Matvienko, Fomienko, Zvyahintsev, Rechko, Trochkine, Konkov, Kolotov, Veremeev, Onitchenko, et surtout l’ailier Blokhine. L’URSS se présente en cette fin avril avec une équipe presque identique à celle qui a affronté la Tchécoslovaquie en amical un mois et demi plus tôt à Košice. Lors de cette répétition générale, la Reprezentace a tenu tête à la Sbornaïa et les deux équipes se sont séparées sur un nul (2-2) dans un match plaisant.
Le sélectionneur soviétique, Valeri Lobanovski, déplore uniquement l’absence d’un joueur clé, Leonid Buryak. Côté tchécoslovaque, c’est l’état de santé d’Ondruš qui pose question. S’il est bien sélectionné, le défenseur n’est pas sûr de disputer la rencontre.
Vainqueure en 1960 et finaliste en 1964 et 1972, l’Union soviétique compte bien remonter sur le trône européen. La Sbornaïa a été absente de la Coupe du monde 1974 après avoir refusé d’affronter le Chili en qualifications pour protester contre le coup d’Etat de Pinochet.
Disputé dans un stade de 48 000 places plein à craquer, le match est âpre et animé. L’URSS se montre dangereuse d’entrée, mais les Tchécoslovaques parviennent bien à contrer le jeu soviétique, basé sur des montées de balle rapides et des contre-attaques. Des occasions sont à noter de part et d’autre du terrain, et c’est finalement Jozef Móder, attaquant du Lokomotiva Košice, qui ouvre le score à la 35e minute, d’un tir de l’extérieur de la surface qui glisse sous le ventre de Prochorov. Il s’agit du premier but en sélection pour l’attaquant slovaque.
En deuxième mi-temps, Panenka double la mise à la 47e. Surnommé « Rivelino » par le quotidien Lidová demokracie, le milieu des Bohemians frappe un coup-franc à travers le mur qui surprend le gardien soviétique. Le score n’évoluera plus, malgré de nombreuses occasions de part et d’autre du terrain.
Ce résultat met la Tchécoslovaquie sur de bons rails avant le match retour et la presse souligne la qualité de la prestation de la Reprezentace. Après l’Angleterre lors de la phase de poules des qualifications, c’est l’URSS, un autre ogre du football, qui tombe en terre tchécoslovaque. Un exploit qui se conjugue à une impressionnante série de 18 matchs sans défaite, entamée à l’automne 1974.
La belle performance des hommes de Ježek ne suffit toutefois pas pour faire la une des journaux. Le match se déroule un samedi et il faut attendre les éditions du lundi pour lire les compte-rendus du match. Mais là encore, c’est le hockey sur glace qui prend la lumière. La Reprezentace est revenue invaincue de Katowice en Pologne, où avait lieu le championnat du monde, et c’est le principal événement des pages sports du pays. Le football est relégué au second plan.
Après la victoire des footballeurs, le quotidien tchécoslovaque Pravda s’interroge : « l’avance de deux buts sera-t-elle suffisante à Kiev », où aura lieu le match retour un mois plus tard ? Le journal vante la prestation d’ensemble, dans un match viril mais spectaculaire. Lobanovski, lui, affirme que « la meilleure équipe a gagné. »
Českloslovenský Sport revient, de son côté, sur l’occasion manquée par Kroupa, qui avait une balle de 3-0, et souligne que rien n’est fait avant le match retour. Les médias insistent sur les performances de patrons de Viktor et Ondruš, qui ont permis de faire déjouer l’attaque adverse et principalement Blokhine, en vue pendant toute la rencontre mais pas en réussite ce soir-là. L’espoir est grand de voir la Tchécoslovaquie réaliser « sa plus grande performance de ces 20 dernières années » (Českloslovenský Sport), même si la prudence reste de mise étant donné la réputation de l’adversaire et le fait de jouer le match retour à l’extérieur, le 22 mai.