Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 6/9 Des adieux au sport.
Après l’entrée en vigueur de la Constitution de l’État Nouveau en avril 1933, le régime d’António Salazar s’engage rapidement dans un processus de structuration autoritaire visant à encadrer strictement la société portugaise. L’une des premières cibles de cette politique est le mouvement ouvrier. En septembre 1933, l’adoption d’un nouveau statut du travail marque une rupture nette : il s’agit désormais de placer les relations professionnelles sous contrôle étatique et de neutraliser l’autonomie syndicale.
Face à cette offensive, les syndicats — qu’ils soient anarchistes, communistes ou socialistes — refusent de se soumettre. Une riposte s’organise dans la clandestinité, et le 18 janvier 1934, une mobilisation d’ampleur éclate à l’échelle nationale. Dans plusieurs villes, les actions prennent des formes spectaculaires. À Coimbra, des explosions visent la centrale électrique, perturbant l’approvisionnement en énergie. Dans le Sud, les ouvriers déclenchent des grèves localisées et occupent les sièges des syndicats dissous par le régime. Mais c’est à Marinha Grande que le mouvement atteint son point culminant. Dans cette ville étroitement liée à l’industrie verrière, les ouvriers passent à l’action dès l’aube. Ils s’emparent de la caserne de la Garde nationale républicaine et du bâtiment de la poste. Dans le même temps, des sabotages sont menés sur les infrastructures ferroviaires : les lignes sont coupées, isolant la ville du reste du pays. Pendant plusieurs heures, les insurgés contrôlent effectivement la cité. L’expérience va jusqu’à prendre une dimension symbolique forte avec la proclamation du « soviet de Marinha Grande ».

Malgré cette intensité, le mouvement ne parvient pas à s’étendre suffisamment pour menacer le pouvoir central. Faute de coordination nationale efficace, la dynamique insurrectionnelle s’essouffle rapidement. Le régime reprend le contrôle de la situation et organise une répression d’une grande brutalité. Les arrestations se multiplient dans tout le pays. C’est dans ce contexte que se noue l’un des épisodes les plus révélateurs des pratiques de la police politique. Parmi les personnes arrêtées figure le jeune militant communiste Edmundo Pedro.
Conduit sous escorte dans les locaux de la Section internationale de la PVDE, au Largo da Trindade, il est interrogé dans une pièce exiguë qu’il décrira plus tard comme une « petite salle avec un bureau dans un coin ». Là, un agent nommé Serra le soumet à un interrogatoire violent, ponctué de coups de matraque. Dans un autre coin de la pièce, deux hommes assistent à la scène. Leur attitude est détachée, presque amusée. Edmundo Pedro ne reconnaît pas immédiatement l’un d’eux, qu’il identifiera plus tard comme Henrique Seixas. L’autre, en revanche, lui est familier : il s’agit d’António Roquete, dont il a déjà vu le visage dans la presse. Dans sa tentative d’éviter les coups, le prisonnier perd l’équilibre et est projeté contre les deux observateurs. L’un d’eux le repousse alors vers Serra d’un coup de pied, avec une certaine désinvolture. Cet épisode, que Pedro racontera par la suite, constitue un témoignage direct de la présence de Roquete dans un cadre de violence policière. Il ne le recroisera jamais durant sa longue détention.
La présence de Roquete à Lisbonne, alors qu’il est affecté au poste frontalier de Valença, s’explique probablement par la mobilisation générale de la PVDE consécutive à l’échec de la grève. Dans ce contexte d’urgence politique, tous les agents, y compris ceux en poste aux frontières, sont appelés à participer aux opérations de répression. Roquete, déjà considéré comme un agent expérimenté, a ainsi pu être rappelé temporairement dans la capitale. De retour à Valença, il reprend ses fonctions dans un environnement où la frontière devient un espace stratégique de contrôle. L’activité de la PVDE y est particulièrement intense. Les agents sont chargés d’intercepter les réfractaires au service militaire, d’expulser les étrangers jugés indésirables et de surveiller les flux de Portugais expulsés d’Espagne.
À partir de juin 1934, la lutte contre l’émigration clandestine s’impose comme une priorité. Un décret confie explicitement à la police politique la répression de ces réseaux. Dans ce cadre, les arrestations se multiplient. Les affaires strictement politiques restent relativement rares, mais certains opposants continuent d’être visés, comme l’avocat António Augusto Ribeiro da Gama. Le fonctionnement interne du poste de Valença n’est pas exempt de tensions. Un agent subordonné, Mário Lusitano, demande sa mutation en invoquant des raisons de santé, tout en accusant Roquete d’abus d’autorité et d’humiliations. Une enquête est ouverte. Elle conclut finalement à l’indiscipline de Lusitano, décrit comme immature et conflictuel. L’affaire se retourne contre lui. Son passé — marqué par des expulsions de Belgique et d’Espagne ainsi que par des comportements violents — est mis au jour. Il est suspendu puis révoqué pour manquements graves à la moralité exigée d’un agent de la PVDE. Il est cependant important de noter que malgré cette décision, la carrière de Roquete est émaillée d’incidents de ce type.
À l’inverse, Roquete voit sa position renforcée. Le chef de la police politique loue publiquement le « chef de poste António Fernandes Roquete », saluant « l’énergie et le bon sens » dont il fait preuve dans l’exécution des ordres venus de Lisbonne. Il est également souligné qu’il agit sans se laisser affecter par « l’hostilité manifestée par certains éléments », habitués à utiliser les passages frontaliers pour asseoir leur influence. Dans ce climat tendu, Roquete doit néanmoins composer avec des rivalités locales, notamment avec certains responsables de la Garde fiscale. Ces conflits, portés jusqu’au niveau de Salazar lui-même, témoignent des luttes d’influence qui entourent le contrôle d’une frontière stratégique.
Parallèlement à ces responsabilités policières, la trajectoire sportive de Roquete connaît une phase d’incertitude. Alors que l’équipe nationale portugaise prépare les éliminatoires de la Coupe du monde 1934, la Fédération s’enquiert de sa disponibilité. Il répond qu’il continue de jouer afin de maintenir sa condition physique, mais qu’il ne peut quitter Valença. Ribeiro dos Reis envisagea néanmoins de venir observer la forme de Roquete lors d’un entraînement de la sélection, mais l’indisponibilité de l’agent de la PVDE conduisit à la convocation des gardiens Amaro, du Benfica, et Soares dos Reis, du FC Porto, pour le match d’essai disputé à Porto le 8 février.
Les deux portiers firent partie de la délégation portugaise qui se rendit, sous la direction de Ricardo Ornelas — Ribeiro dos Reis étant resté à Lisbonne en raison du décès récent de sa mère — à Madrid pour disputer, le 11 mars au stade de Chamartín, le match aller de l’éliminatoire. Le titulaire Soares dos Reis fut remplacé dans les buts portugais par Amaro dès la 15ᵉ minute, alors que la sélection de la FPFA était déjà menée 3-0. Le score enfla jusqu’au 9-0 final, la plus lourde défaite jamais subie jusque-là par l’équipe des Quinas. Parmi les causes de cette débâcle, la critique souligna le faible niveau des gardiens utilisés, très inférieurs à Roquete, dont l’absence fut remarquée par le public espagnol. Face à cette débâcle, les dirigeants cherchent à le faire revenir pour le match retour. La presse soutient cette initiative. Pourtant, la situation se révèle confuse. Bien qu’Agostinho Lourenço affirme avoir autorisé Roquete à quitter son service, aucune convocation officielle ne lui parvient dans l’immédiat. De son côté, le joueur exprime ses doutes quant à sa condition physique, estimant ne pas pouvoir répondre aux attentes.

L’épisode prend une tournure encore plus ambiguë lorsqu’il est révélé que Roquete a demandé 900 escudos pour participer à la rencontre, somme destinée à couvrir ses frais. Cette exigence irrite les dirigeants. Bien qu’il se déclare finalement prêt à jouer gratuitement une fois arrivé à Lisbonne, le sélectionneur considère qu’il est trop tard. Roquete assiste donc au match retour en simple spectateur, après avoir voyagé avec des supporters venus de Vigo et de Valença. Le Portugal s’incline à nouveau (1-2), malgré une prestation plus honorable. Cet échec entraîne la démission de Ribeiro dos Reis et contribue à faire du 9-0 de Madrid un symbole durable du retard du football portugais. Cet épisode marque une rupture importante dans la trajectoire sportive de Roquete. Tandis que son avenir dans le football devient incertain, son engagement dans la police politique se renforce.

Parallèlement, plusieurs affaires viennent nourrir une réputation de brutalité autour du poste de Valença. L’arrestation du journaliste Guillermo Vicente Santiago en constitue un exemple emblématique. Détenu six jours à Porto, il est interrogé sur l’origine de tracts attribués à l’opposition. Il nie les accusations et est finalement libéré. Selon son témoignage, sa dénonciation aurait été transmise par Roquete, sur la base d’informations fournies par un informateur régulier, José Alves Branco, dit « Zé da Boavida ». La presse d’opposition s’empare de l’affaire et met en cause les méthodes de la PVDE. Un article de Tribuna affirme notamment que trois Portugais arrêtés à Tui puis remis à la police auraient été maltraités le 18 avril 1934. L’un d’eux aurait été hospitalisé dans un état grave, et Roquete y est qualifié de « criminel ». Si un certificat médical contredit l’existence de sévices graves, le journal maintient que des violences — notamment des gifles — ont été utilisées pour obtenir des informations.Dans ces récits, Roquete apparaît comme un chef particulièrement dur, notamment envers les Galiciens franchissant la frontière. Ces accusations, bien que contestées, participent à la construction d’une image publique ambivalente, entre agent efficace et figure brutale de la répression.
Dans le même temps, sa trajectoire personnelle se consolide sur le plan social. En juillet 1934, ses fiançailles avec Maria da Silva Bacelar sont annoncées. Le mariage est célébré le 15 août à Viana do Castelo. Issue d’une famille influente, proche des milieux politiques et économiques locaux, Maria renforce l’intégration de Roquete dans les élites régionales. Le mariage de Roquete avec Maria da Silva Bacelar marque une étape importante dans son ascension sociale. L’union ne relève pas seulement de la sphère privée : elle l’inscrit durablement dans un réseau d’influences locales, où se croisent intérêts politiques, économiques et administratifs. Dans une région frontalière comme le Minho, où les rapports de pouvoir sont étroitement imbriqués, cette intégration renforce sa position autant que son autorité. Cette consolidation personnelle intervient à un moment où le contexte ibérique connaît une évolution rapide. À partir de 1935, les tensions politiques en Espagne s’intensifient, annonçant les bouleversements majeurs à venir. La frontière de Valença, déjà zone sensible, devient un observatoire privilégié des recompositions en cours. Les flux de population s’intensifient, mêlant migrants économiques, opposants politiques et individus cherchant à fuir un climat de plus en plus instable.
Dans ce cadre, les missions de la PVDE se complexifient encore. Il ne s’agit plus seulement de contrôler l’émigration clandestine ou de surveiller les opposants portugais, mais également d’anticiper les répercussions des événements espagnols. Les autorités portugaises redoutent en particulier la contagion des mouvements révolutionnaires, dans un contexte où la mémoire des insurrections récentes reste vive. Roquete se trouve ainsi au cœur d’un dispositif de surveillance élargi. Son expérience et sa réputation d’efficacité contribuent à faire de lui un rouage important de ce système. Mais cette montée en responsabilité s’accompagne aussi d’une exposition accrue, tant aux critiques locales qu’aux tensions internes entre services. En effet, les rivalités entre corps administratifs persistent. Les conflits avec certains éléments de la Garde fiscale ne disparaissent pas, révélant des désaccords profonds sur la gestion des contrôles frontaliers et, plus largement, sur la répartition des prérogatives. Dans un espace où circulent marchandises, informations et individus, le contrôle de la frontière représente un enjeu stratégique autant qu’un levier de pouvoir.

Ces tensions sont d’autant plus sensibles que les pratiques de la PVDE continuent de susciter controverses et accusations. Les méthodes employées — arrestations préventives, interrogatoires coercitifs, recours à des informateurs — alimentent une défiance persistante dans certains milieux. Si le régime valorise l’efficacité et la fermeté, la frontière entre maintien de l’ordre et abus reste floue. Dans ce contexte, la figure de Roquete cristallise une partie des critiques. Pour ses supérieurs, il incarne un agent énergique, capable de faire respecter l’autorité de l’État dans une zone difficile. Pour ses détracteurs, il symbolise au contraire les dérives d’un appareil répressif prêt à recourir à la violence pour atteindre ses objectifs. Cette ambivalence se retrouve dans les témoignages et les sources de l’époque. D’un côté, les rapports internes de la PVDE soulignent son sens de l’initiative, sa loyauté et son efficacité. De l’autre, la presse d’opposition et certains récits individuels mettent en avant des pratiques brutales, voire arbitraires. Entre ces deux visions, la réalité apparaît plus complexe, inscrite dans un contexte où la violence politique est largement banalisée.
Côté sport, malgré son éloignement de Lisbonne, António Roquete demeure, en 1934, une figure médiatique suivie. En septembre, le magazine O Notícias Ilustrado lui consacre un reportage qui met en avant à la fois sa discipline professionnelle et son mode de vie personnel. Il y est décrit comme un agent rigoureux, appliquant strictement les règles à la frontière en interdisant tout passage sans papiers, mais aussi comme un homme menant une existence austère, tournée vers l’effort physique et l’entretien de sa condition. Dans ce cadre, Roquete affirme ne pas envisager de retour au football de haut niveau, privilégiant la stabilité de sa situation sociale et professionnelle. Cette position, cependant, n’est pas aussi tranchée qu’elle le paraît. D’autres témoignages viennent en effet la nuancer. Interrogé par le journaliste Armando Moreira Rato, il évoque notamment une offre du Benfica, financièrement très avantageuse — d’autant plus significative pour un homme qui se décrit lui-même comme pauvre. S’il ne s’engage pas clairement, il laisse néanmoins ouverte la possibilité d’un retour.
Il se plaignit également du manque de reconnaissance de la part des dirigeants du Casa Pia : « je n’ai rien reçu, aucun hommage ne m’a été rendu et je ne possède ni médaille ni le moindre souvenir que je méritais autant que les autres ». Il demeurait néanmoins supporter de ce club, qu’il avait quitté durant une période de « grande crise » des « Gansos ». Environ deux mois avant cette interview, le 21 juillet, le CPAC avait élu Cândido de Oliveira comme nouveau président lors d’une assemblée générale marquée par l’apparition de Roquete, alors en congé. Ovationné, le gardien avait promis de servir à nouveau le Casa Pia lorsque sa vie professionnelle le lui permettrait.
À l’automne 1934, ces éléments alimentent de nombreuses spéculations sur son avenir. Plusieurs scénarios sont envisagés : un maintien à Valença, un transfert vers le Benfica ou encore une réorientation plus large de sa trajectoire. L’incertitude domine. La tentative de recrutement du club de Cosme Damiao échoue finalement, probablement en raison de doutes portant sur sa condition physique ou de résistances internes au sein du club. C’est finalement l’Académico de Porto n où joue encore Carlos Alves, qui parvient à le convaincre. Roquete accepte de rejoindre le club, séduit par une proposition combinant rémunération et promesse d’un emploi — probablement dans l’administration municipale. Cette décision s’inscrit aussi dans un contexte personnel : son mariage récent et l’influence de son beau-père jouent un rôle déterminant, marquant un tournant à la fois professionnel et géographique dans sa trajectoire.
Le 3 novembre 1934, Roquete quitte ainsi Valença pour Porto. Ses débuts avec l’Académico sont annoncés dès le lendemain, à l’occasion d’un match amical contre le FC Porto. Dans la presse, il explique avoir refusé l’offre du Benfica afin de rester dans le Nord, « auprès de sa famille », et affirme son intention de retrouver sa meilleure forme, avec en perspective un éventuel retour en sélection nationale. Depuis Porto, Roquete adresse un télégramme à Agostinho Lourenço pour solliciter sa démission de la police, invoquant des raisons personnelles urgentes. Le directeur de la PVDE accepte immédiatement. Ce qui semble alors constituer un tournant décisif — l’abandon de la carrière policière au profit d’un retour au football de haut niveau — ne se concrétise cependant pas.
Le public, venu nombreux au Campo da Constituição pour assister à la rencontre entre le FC Porto et l’Académico, constate en effet l’absence de Roquete. L’équipe est battue 4-1, et c’est le gardien habituel, Levy, qui occupe les buts. Cette absence alimente rapidement les rumeurs. Certains évoquent un rappel d’urgence à la frontière, tandis que la presse annonce sa participation au match suivant. Quelques jours plus tard, revenu à Valença et à sa routine quotidienne, il justifie son départ précipité de Porto par un ordre direct de Lourenço. S’il n’exclut pas totalement de jouer pour l’Académico, il devient rapidement évident qu’il ne rejoindra pas le club et qu’il ne quittera pas la police. Ce revirement est confirmé dans les semaines suivantes : Roquete reprend pleinement ses fonctions au poste frontière, où il continue de signaler les incidents, comme le survol suspect d’un avion militaire en octobre. Son maintien est d’ailleurs soutenu par sa hiérarchie. Manuel Gomes loue son discernement, son zèle et sa courtoisie, tout en reconnaissant qu’il s’est attiré des ennemis. De son côté, Agostinho Lourenço souligne officiellement son dévouement, sa compétence et son énergie — exercée « sans violence » — et le promeut, le 13 décembre 1934, inspecteur de frontière. Cette promotion consacre un choix de carrière désormais clair : Roquete s’inscrit durablement dans l’appareil policier, à rebours des hésitations de début novembre. L’hypothèse d’une intervention directe de Lourenço, promettant cette promotion, peut expliquer ce brusque changement de trajectoire.
Bien qu’éloigné de la pratique régulière, Roquete , qui vient d’être muté à Coimbra, la grande ville universitaire du Portugal, est envisagé par Cândido de Oliveira pour le match Portugal–Espagne du 5 mai. Le sélectionneur justifie ce choix en mettant en avant ses « qualités naturelles » et sa volonté, soulignant qu’il s’entraîne à Coimbra avec Rudolf Jenny, l’entraineur hongrois du grand club de la ville, l’Academica. Malgré une condition encore imparfaite — « encore un peu lourd » — il conserve « de remarquables ressources ». Lors de la préparation, Roquete participe partiellement à un entraînement à Lisbonne après une arrivée tardive, mais laisse une impression positive. Toutefois, contrairement à l’année précédente, sa possible titularisation divise : la presse critique la convocation d’un gardien inactif au détriment de Soares dos Reis. Oliveira maintient pourtant son intention de le titulariser, invoquant son expérience internationale.
Pour tester sa forme, Roquete joue deux matchs contre le Wacker : une victoire 3-1 avec la sélection probable, puis un succès 4-1 avec le Benfica. Ses performances suscitent des jugements contrastés, entre sérénité et « ennui » ou « détachement ». Finalement, malgré la confiance du sélectionneur, il n’est pas retenu, en raison des critiques et du risque de favoritisme. Roquete lui-même aurait alerté sur ce point et renoncé. Oliveira estimera plus tard qu’ « un peu plus d’un an d’inactivité avait suffi à réduire considérablement » ses qualités. Les gardiens retenus sont finalement Soares dos Reis et Dyson, pour un match conclu sur un score de 3-3. Parallèlement, à Coimbra, Roquete diversifie ses activités : il reprend la natation et devient entraîneur de l’Union de Coimbra, sans en être le gardien titulaire faute de temps. Sous sa direction, l’équipe progresse mais souffre d’un manque à ce poste et termine deuxième du championnat régional derrière l’Académica.
Son expérience à Coimbra est interrompue par une nouvelle mutation. Remplacé mi-novembre, il est affecté au siège de la PVDE à Lisbonne. Sa demande de congé est refusée par Agostinho Lourenço, malgré son souhait d’assister à la fin du championnat et d’accompagner sa femme en fin de grossesse. Leur fille, Olga Adelaide Bacelar Roquete, naît le 22 novembre 1935. Le retour de Roquete à Lisbonne fut mis à profit par le Casa Pia, où le joueur ribatejano n’évoluait plus depuis deux ans. Durant cette période, le club présidé par Cândido de Oliveira — également responsable de l’entraînement des équipes du CPAC — avait rencontré des difficultés face à la nouvelle organisation des championnats de l’AFL, rebaptisés Division d’Honneur et Iʳᵉ Division à partir de 1934/35. La dernière place en Division d’Honneur en 1934/35 provoqua la relégation des « gansos », qui joueraient en Iʳᵉ Division la saison suivante. Le club du Restelo ne pouvait pas compter sur le remplaçant de Roquete dans les cages, Cândido Tavares, transféré au Benfica. Roquete reprit la défense des buts casapiens, alors que le CPAC occupait la troisième place du championnat. À la presse, il déclara vouloir seulement « contribuer à sauver le Casa Pia », en apportant aux autres joueurs « la force morale de ma présence », tout en n’excluant pas totalement un éventuel retour en sélection, compte tenu de l’amélioration récente de sa condition physique.
Le 5 janvier 1936, Casa Pia — avec Roquete dans les cages — va battre Chelas 5–4 et devenir champion de la Iʳᵉ Division lisboète. La montée en Division d’Honneur fut ensuite acquise après un barrage contre União Lisboa, dernier de l’élite. Mais à ce moment-là, Roquete avait déjà quitté les « noirs », après seulement trois matchs où, selon la presse, il eut peu de travail mais se montra loin de son meilleur niveau. Ce bref retour au Casa Pia marqua la fin de la carrière footballistique d’António Roquete, alors âgé de 29 ans. Interrogé sur son retrait précoce, il invoqua des « raisons d’ordre personnel » ainsi que son activité professionnelle, qui l’avait obligé à vivre à la frontière et à perdre le rythme d’entraînement. Ainsi s’achevait une carrière d’environ douze ans, durant laquelle le joueur du Ribatejo laissa son empreinte dans le football portugais. Quant au CPAC, il connut en 1936 une transformation statutaire qui modifia le nom officiel de l’institution en « Casa Pia Atlético Clube – Ateneu Casapiano » et lui donna, sous la présidence de Cosme Damião, une vaste activité sociale et culturelle destinée aux anciens élèves de la Casa Pia. Les années suivantes furent toutefois difficiles pour le club, dépourvu de ressources suffisantes pour rivaliser avec les principales équipes de Lisbonne, et qui subit un coup dur en 1940 en devant quitter le Campo do Restelo.
Alors qu’il est un jeune retraité, Cândido de Oliveira le considère comme le seul gardien portugais « ayant atteint une classe véritablement internationale ». Toutefois, certaines limites sont également relevées, notamment dans ses sorties hors des buts, en particulier sur de longues distances à l’entrée de la surface de réparation. Sur ce point, il est jugé inférieur à Ricardo Zamora, référence absolue du poste.
Zamora lui-même, que Roquete considérait comme « l’incarnation du vrai sportif » et avec lequel il échangeait des méthodes d’entraînement, déclare en 1967 se souvenir de lui comme d’un joueur doté de « bons réflexes, grande souplesse et, surtout, beaucoup d’attention ». D’autres joueurs et journalistes proposent des comparaisons différentes, notamment avec le gardien du FC Porto, Siska, souvent jugé supérieur. Roquete lui-même reconnaît être plus à l’aise sur les ballons hauts, tout en refusant de se considérer comme faible dans l’interception des tirs à ras terre. Il insiste également sur un aspect plus personnel de son jeu : le souci de l’esthétique dans la réalisation de ses arrêts, révélant une conception du poste qui ne se limite pas à l’efficacité, mais intègre aussi une dimension de style. Quoiqu’il en soit si son niveau face aux autres gardiens internationaux est difficile à déterminer, il est indéniable qu’il aura été le meilleur gardien portugais d’avant-guerre.
Ce retrait marque la fin d’une double trajectoire — sportive et policière — qui avait jusque-là coexisté. Désormais, son identité se confond pleinement avec sa fonction au sein de la PVDE. Ce basculement illustre plus largement les choix imposés par le contexte politique de l’époque, où les engagements individuels sont souvent réorientés par les exigences du régime. À mesure que la situation en Espagne se dégrade, la frontière devient un espace de plus en plus militarisé. Les autorités portugaises renforcent les dispositifs de contrôle, craignant à la fois l’infiltration d’opposants et la circulation d’armes ou de propagande. Dans cette dynamique, les agents de la PVDE jouent un rôle clé, en lien avec d’autres forces de sécurité.
Roquete participe pleinement à cet effort. Son poste, situé à un point de passage stratégique, l’amène à gérer des situations de plus en plus complexes, où se mêlent enjeux politiques, sécuritaires et humains. Les décisions prises à ce niveau peuvent avoir des conséquences immédiates, tant pour les individus concernés que pour les relations entre les deux pays. Cette période voit également se renforcer l’importance du renseignement. Les informateurs, déjà présents dans les années précédentes, deviennent des éléments centraux du dispositif. Leur rôle est d’identifier les suspects, de signaler les passages clandestins et de fournir des informations sur les réseaux d’opposition. Ce recours accru à des sources informelles contribue à entretenir un climat de suspicion généralisée.
À la veille des grands bouleversements qui vont secouer la péninsule ibérique avec la guerre civile espagnole, sa trajectoire apparaît ainsi à la croisée de plusieurs dynamiques : consolidation autoritaire au Portugal, montée des tensions en Espagne, et transformation des appareils de sécurité. Dans ce contexte, la période suivante va confronter Roquete à des évènements violents qui vont marquer sa réputation et l’opposer à certains de ses plus vieux amis.
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Serais tu en train de nous dresser le portrait d’un fonctionnaire zélé sans grande conscience politique mais désireux de se faire bien voir de ses supérieurs pour glaner quelque promotion administrative ?
Il m’inspire pour ma part, physiquement (regard et bouche) et dans ses déclarations, un je ne sais quoi de mesquin. La générosité n’est pas ce qui ressort spontanément du gaillard, et pas l’impression que ça va s’arranger, éhéh.
Ca existe, des photos où on le voit souriant?? 🙂
Ahah non j’en ai pas trouvé mais je pense qu’en fouillant les journaux ça doit exister. J’ai lu certaines de ses ITW, notamment celles au Brésil et ça avait l’air d’être un gars habile avec les mots. Je ne vais pas divulguer la suite mais j’ai moi-même du mal à cerner le personnage malgré toutes mes recherches. A ce moment de l’histoire, je le vois comme un gars plus « bourré de principes » qu’un pur opportuniste. Un bon soldat qui est loyal envers ses chefs. Mais aussi un mec violent, il l’était déjà sur le terrain. Et il ne faut pas oublier que pour l’époque c’est une armoire à glace.
Eheh je vous conseille vraiment celui de mercredi, on arrive dans les histoires qui ont même inspiré un film.
C’est un autre profil que Villaplane, moins roublard et débrouillard que le français.
Si j’en crois mes lectures, la relation entre Carmona et Salazar que l’on voit sur la photo d’en tête n’est pas linéaire. Après le coup d’état militaire, en tant que président, Carmona choisit Salazar pour redresser les finances publiques. Puis ayant mené à bien sa mission, ce dernier prend l’ascendant sur le vieux général. C’est sans doute aussi une des forces de Salazar d’avoir réussi à diriger le pays en étant un civil et tout sauf un va-t-en-guerre.
Comme tu le dis, Carmona a appelé Salazar à la rescousse, qui a su devenir indispensable.
Mais Salazar n’avait pas beaucoup de considération pour l’armée, il va cependant tisser sa toile pour se créer un réseau de soutien dans l’état major portugais.
Carmona dès 1933 n’est plus réellement au pouvoir.
Je pense que 90 ans après Salazar est sans aucun doute le dictateur le plus intéressant à étudier pour les fans de géopolitique car il est très singulier dans le style « dictateur du 20ème ».
Une ordure comme les autres mais une ordure singulière!
Tiens ! Tu parles du mouvement ouvrier portugais.
Y avait-il un sport ouvrier structuré au Portugal ? C’était le cas en France, en Espagne, en Allemagne, en Autriche, et dans presque toute l’Europe en fait. Mais la mise en place des dictatures y mettra un terme en Allemagne, en Autriche, etc.
Je ne crois pas que Gounot en parle dans sa synthèse européenne, très centrée sur l’Allemagne évidemment (le plus grand mouvement ouvrier et là où le sport ouvrier était le plus développé en Europe, avec l’Autriche, et parce que Gounot en est un spécialiste) mais abordant aussi l’Espagne, par exemple. Mais je ne crois pas le Portugal. Je regarderai, mais si t’as une idée…
En écrivant cet article je me suis posé la question mais sans trouver une réponse claire, j’en déduis que le monde ouvrier est moins structuré et fourni qu’ailleurs en Europe et que le foot est le sport populaire sans ne jamais être structuré comme dans d’autres pays. C’est un des nombreux facteurs qui ralentira les progrès du foot au Portugal.
il y a CUF Barreiro comme club de foot d’entreprise connu. Mais bon le Portugal n’a pas beaucoup d’ouvriers …
Remplacement du gardien pendant le match lors d’une rencontre de compétition ? Pour quel motif ?
Nullité extrême si j’ai bien compris, bon l’autre en prend encore plus. 9-0 c’était la plus grosse branlée jamais prise, et en plus contre l’Espagne républicaine…
Oui, mais c’était impossible de changer. Non ?
L’émigration portugaise, ça représente quoi à l’époque ?
C’est déjà important mais surtout vers le Brésil et les colonies je pense. D’ailleurs j’en parle lors des tournées au Brésil il y a une sacrée foule qui attend les portugais. La deuxième destination était les USA, je crois beaucoup en provenance des Açores. En Angola il y avait déjà beaucoup de portugais même si l’émigration explose après la guerre vers les colonies(je crois qu’à la fin il y a 1 million de portugais en Angola) et le reste de l’Europe (comme mes grand-parents/parents).
Jusqu’en 1984 je crois, où ils sont dépassés par les Algériens, c’est la première communauté d’immigration en France.
Les plus pauvres ou les déserteurs (3 ans de service pour rappel, voire 4) allaient en Europe, parfois à pied ou en train, mais de manière souvent illégale. Ceux qui avaient un peu plus d’argent partaient au Brésil ou au Venezuela (le taux de change était intéressant, l’escudo étant une monnaie forte), ou encore au Canada / USA (côte Est /Californie voir meme Hawaï) de manière légale, par accord entre les deux pays et en raison de la proximité (3 à 4 jours de bateau). L’Afrique, c’était surtout des postes de fonctionnaires, du tourisme ou des emplois qualifiés dans l’industrie et l’agriculture / mines .
Il était puissant le mouvement anarchiste au Portugal ?
Magnifique épisode ! Très intéressant de lire les liens et les répercussions des conflits entre les deux voisins.