Il était une fois en Belgique – Toup Pou Yo

Amérique Europe

52 ans après, les Grenadiers haïtiens retrouvent le Mondial. Et si j’ignore à l’heure où j’écris ces lignes quel sera leur sort, je ne peux que souhaiter un dénouement à la Emannuel Sanon. Un instant léger, flottant aveuglement dans l’air pour cette terre maudite, mère des Indépendances, prise en tenaille entre folie des hommes et nature capricieuse…

1142 minutes

« Il aimait préciser que c’étaient son équipe et son argent qui nous avaient amenés là où nous étions. Il se présentait à l’entraînement et me téléphonait régulièrement ainsi qu’à plusieurs autres joueurs pour vérifier que nous allions bien. Certains gars estimaient qu’il était dangereux d’avoir Jean-Claude trop près de l’équipe. Bien qu’il soit jeune, il était comme un père à l’ancienne, qui nous a donné la vie, mais pouvait aussi nous punir s’il le souhaitait.” Emmanuel Sanon.

La carrière d’Emmanuel Sanon est indissociable de la dictature des Duvalier. Né à Port-au-Prince le 25 juin 1951, il n’a qu’une semaine d’ecart avec Jean-Claude, le futur Baby Doc. Ayant perdu jeune ses parents, il est élevé par les Salésiens de Don Bosco, congrégation religieuse, tenue par un néerlandais Sjaak Diebels qui fonde un club éponyme et qui offre à Sanon ses premières rencontres d’importance. Repéré pour ses aptitudes inédites sur l’île, il remporte, à 13 ans, le championnat de quatrième division, ainsi que celui de la ligue scolaire, au sein du lycée de Pétion-Ville. Emmanuel est une boule d’énergie, tant dans le football que dans le quotidien. Sa bonhomie légendaire, son désir ardent de victoire, sa vitesse et ses qualités athlétiques exceptionnelles en font immédiatement un des favoris de la foule. Sélectionné dès 1970, celui que l’on surnomme désormais Manno épouse la courbe ascendante des Grenadiers qui rêvent de sortir indemnes de la nébuleuse de la CONCACAF.

L’intellectuel François Duvalier ne prêtait que peu d’intérêt pour le football. L’ancien médecin des pauvres, qui sut si habilement manipuler les espoirs légitimes de la plèbe, aime à s’inventer un triplé de jeunesse lors d’un derby entre le Racing et le Violette Athletic ou fourrer parfois son nez dans les rouages de la Fédération, mais regarde avec dédain ce spectacle d’hommes en short. Toute à sa répression des mœurs et des oppositions, par le biais des funestes Tontons Macoutes, à son alliance de circonstance avec les États-Unis ou à déjouer les complots en tout genre, l’unique legs de Papa Doc au sport haïtien est la rénovation du vétuste stade Sylvio Castor, si l’on omet pudiquement l’assassinat commandité sur la personne de Joe Gaetjens, le héros du Mondial 1950. Son héritier désigné Jean-Claude voit les choses différemment.

La défaite en match d’appui face au Salvador, lors du dernier tour des éliminatoires pour le Mondial 1970, lui reste en travers de la gorge. Moins en proie aux délires psychotiques de son père, Baby Doc simule une politique de démocratisation, qui lui permet de montrer patte blanche auprès de ses convoyeurs, s’enrichit en détournant les fonds publics et obtient l’organisation, contre quelques faveurs, de la phase finale de la zone, dans l’objectif avoué de rejoindre l’Allemagne en 1974. L’équipe caribéenne, chapeautée par l’italien Ettore Trevisan, est de valeur, comprenant Henri Françillon le gardien et Philippe Vorbe, le seul joueur blanc de l’éffectif, milieu de terrain élégant, vestiges du match face au Salvador. Ainsi que Wilner Nazaire le capitaine, qui joue à Valenciennes, et notre perle en herbe, Emmanuel Sanon. Une génération superbe qui se paie, à la surprise générale, le scalp du Mexique. Mastodonte azteque prisonnier des parties fines de Port-au-Prince et de l’ombre venineuse du Baron Samedi. En forme olympique sur cette compétition, Sanon aura scoré cinq fois en autant de rencontres et reçoit une Fiat 147 de la part du régime.

Trevisan, remplacé avant la grande messe mondiale par son adjoint Antoine Tassy, dit Zoupim, Haïti débarque dans un groupe castard. On leurs prédit raclée sur déroute, personne ne croit en eux. Pas même Sanon : « Pour nous, affronter ces pays qui partagent le groupe, c’est comme déclarer la guerre aux USA. Nous avons 11 bons joueurs. La Pologne, l’Italie et l’Argentine en comptent peut-être 4 000. C’est très bien de dire que le jeu se joue à 11 joueurs mais personne n’est dupe de telles pensées. » Le score, lors du match inaugural face à la Nazionale, est néanmoins vierge à la pause, lorsqu’une passe soudaine prend la défense italienne à revers. Luciano Spinosi est incapable de rattraper la flèche Sanon qui pénètre dans la surface de réparation et trompe Zoff. Le gardien de la Juventus n’avait pas encaissé de but en 1 142 minutes de matchs internationaux… Une piqûre de rappel pour les Italiens qui reprennent l’avantage par la suite, Sanon est entré dans l’histoire, au grand soulagement de Dino : « Un tel record ne m’a jamais intéressé. Pourquoi cela ? Je fais simplement mon travail. Mais j’espérais que quelqu’un marquerait contre moi à Vienne lors du dernier match de préparation contre l’Autriche ou lors de ce match d’ouverture. Désormais, peut-être que les gens cesseront de me demander ce que je ressens à propos de cet exploit, car il n’est plus. »

La joie est de courte durée pour les Haïtiens. Ernst Jean-Joseph, un des compagnons de Sanon, est contrôlé positif à l’issue de la rencontre. C’est le premier cas de dopage déclaré lors d’une Coupe du Monde. Le médecin de l’équipe nationale a beau affirmer que « Jean-Joseph n’est pas assez intelligent pour comprendre ce qu’est le dopage », lui-même déclarera par la suite qu’il s’agissait de médicaments contre l’asthme, le mal est fait. Ernst disparaît. Et pas de la manière la plus discrète qui soit : « Mon pauvre coéquipier a été presque emmené de force, ou plutôt, presque sans violence, par des Tontons Macoutes, puis embarqué dans une Mercedes alors qu’il criait son innocence, son désespoir, sa terreur. Il a été conduit à l’aéroport et rapatrié en Haïti, et ensuite… je ne peux qu’imaginer ce qu’ils lui ont fait. » Si en marquant à nouveau face l’Argentine, Emmanuel s’assure la reconnaissance éternelle de son peuple, il sait que le moindre faux pas peut instantanément tout lui reprendre…

Les rats de Kiel

« Des femmes venaient spontanément et se sont offertes à moi. » Emmanuel Sanon

A l’instar de son gardien, Henri Françillon, qui reçoit une proposition de contrat de la part de Munich 1860, Sanon est désormais convoité. Écoutant, selon la légende, les conseils avisés des vieux missionnaires de Don Bosco, il rejoint Anvers et Beerschot, pour le plus grand plaisir du vice-président André Suys. L’adaptation est difficile. Vivant isolés dans un petit appartement, près du stade Olympique, Emmanuel et sa femme enceinte, Suzie, peinent à trouver leur équilibre, tandis que Sanon affronte sans broncher les méandres du monde professionnel. Quasi-inconnu dans son pays d’accueil, Manno n’est plus qu’un matricule parmi d’autres, il se réfugie dans le travail, sacrifice son inventivité au tableau noir, à la recherche d’une opportunité que lui offre enfin le grand Rik Coppens lors de sa deuxième saison.

Coppens connaît les qualités de l’Haïtien. Travailleur, réceptif, accrocheur, disposant d’une technique excellente et d’une pointe de vitesse inégalable, il a néanmoins les pires difficultés à se défaire du piège du hors-jeu. En face d’une direction qui souhaite s’en débarrasser et d’un joueur pas assez mâture pour le haut niveau européen, Rik plaide la patience. La suite des événements lui donnera raison… Un samedi soir à La Louvière, Coppens utilise son joker de luxe, en tant que latéral droit. Emmanuel ne laisse pas passer sa chance, le stade Olympique découvre enfin son Haïtien.

Sanon, joueur au fair-play irréprochable, se mue un Anversois d’adoption, aimant flâner dans les musées et les bars, et apporte sa pierre à l’édifice, au sein de la dernière grande génération de Beerschot. Walter Meeuws, le défenseur d’élite, le finlandais Arto Tolsa au milieu, rejoints sur la fin de la décennie par Julien Cools et le gardien renommé, Jan Tomaszewski. Mais celui qui crève l’écran et qui se lie amicalement à Sanon, c’est bien l’élégant Juan Lozano. Si Beerschot ne matérialise pas ses belles prestations par des titres, les affronter n’a rien d’une sinécure et Sanon multiple les exploits. Comme lorsqu’il mystifie le portier d’Anderlecht, au Parc Astrid, après un service millimétré de Lozano ou lorsqu’il envoie une magistrale reprise de volée de l’extérieur dans la lucarne du gardien du RWDM, Nico de Bree, qui beau joueur, l’invite à boire du champagne toute la nuit, dans son restaurant après la rencontre.

Beerschot, pas verni ni protégé par les instances de la Ligue, qui suspendent Lozano pendant 10 rencontres, pour avoir savaté un Johan Boskamp qui lui avait préalablement malaxé les testicules, touche enfin au but, en accédant à la finale de la Coupe 1979. Cette rencontre porte le sceau de Sanon. A l’issue d’un formidable raid solitaire qui met aux abois la défense de Bruges, Emmanuel sert sur un plateau Johan Coninx qui ajuste Birgen Jensen. La fête du sacre est inoubliable, Sanon joue l’Europe face au Rijeka mais le voyage en Yougoslavie se transforme en fiasco. Lozano se blesse sérieusement, Cools rate un penalty, avant que Tomaszewski ne se troue complètement. La belle mécanique anversoise est brisée…

En manque de liquidité, Beerschot accepte le départ de son joyau Lozano pour la NASL, bientôt rejoint par Sanon, furieux d’avoir vu son transfert à Anderlecht refusé par la direction. Lui qui avait eu le privilège de porter le maillot des Mauves lors d’une tournée en Algérie. Jouant pour les Grenadiers jusqu’en 1981, en étant bien proche de vivre l’édition du Mondial argentin, Manno forme désormais un duo tonique avec Hugo Sánchez sous les couleurs des San Diego Sockers et s’établit, à la fin de sa carrière, du côté d’Orlando. Globe-trotter amoureux transi de sa terre, il crée une fondation à son nom qui lutte contre la pauvreté endémique dans son pays. Jusqu’à son dernier souffle, Sanon, homme généreux, attaché à la bienséance, n’aura de cesse de remercier la Belgique pour lui avoir laissé démontrer son talent, qualifiant sans ironie aucune son but inscrit face au Standard en 1979 de bien plus précieux que celui face à Zoff. Sans ne jamais oublier de saluer chaleureusement son île, comme l’illustre cette citation tirée de son autobiographie : « Je tiens à exprimer un grand merci à Dieu, de m’avoir permis de voir le jour sous le ciel de ce pays si beau, si unique, si original. Ce pays que j’aime tant ! Ma carrière glorieuse que vous venez de revivre avec moi, c’est grâce à ce pays que j’ai pu la poursuivre. Car il a fallu que je fusse Haïtien, pour arriver à survivre, en traversant les obstacles et les difficultés des débuts de ma carrière en Belgique. Et finir ainsi en beauté ! Alors, mille mercis à mon pays ! Haïti Chérie, je te dois beaucoup ! »

1 seul commentaire pour "Il était une fois en Belgique – Toup Pou Yo"

  1. Alexandre dit :

    Elle est belle, sa citation dernière. L’on devrait toujours pouvoir aimer de la sorte le pays où l’on est né, a grandi.

    Yep, c’est comme back droit qu’il brisa les ultimes réserves à son encontre. Ce repositionnement se prêtait mieux à ses qualités naturelles et à son tempérament. Après cela, le joueur ne fut plus qu’apprécié.

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