Boxe et football, des passions argentines – Les hauteurs de Vallecas

Amérique

Fin de notre série sur le lien entre football et boxe en Argentine. Quand la réussite passe par l’exil, quand la route s’étend jusqu’aux portes d’une maison close…

Va, vis et deviens…

Toujours se méfier des apparences… River Plate peut avoir une attitude horripilante. Son élitisme supposé, son apologie suspecte du beau jeu, son appétence pour le clinquant depuis l’acquisition de Bernabé Ferreyra dans les années 1930, El Millonario s’est bâti une réputation sulfureuse qui hérisse les poils autant qu’elle séduit. Mais comme jamais rien n’est linéaire dans l’existence, son histoire est jalonnée d’échecs cuisants, de luttes intestines, de chemins de traverse qui l’ont encore plus rapproché des siens. River n’est plus le bastion unique des beaux quartiers depuis des lustres, l’a-t-il jamais été, ni ce vieux-beau lourdingue qui refuse de se voir vieillir. N’en deplaisse aux bonimenteurs d’opérette, les Gallinas ont des tripes sous l’apparat et des mains cailleuses sous les gants argentés…

Sergio Gabriel Martínez pouvait lui-aussi apparaître présomptueux sur un ring. Ses bras ballants, sa garde basse, invitation sournoise à dégainer le premier, Maravilla en a surpris plus d’un par sa feinte désinvolture. Rien ne le prédestinait pourtant à une carrière dans la boxe. Né en 1975, année où le River familial met fin à une disette de 18 ans sans titre, Sergio grandit dans un milieu ouvier et quitte précocement les études afin de soutenir sa famille : « C’est après avoir trimé dans des boulots mal payés que j’ai découvert le sens du mot repas. » Passionné de football, notre gaucher se débrouille plutôt bien, certains lui trouvent des faux-airs de Claudio Caniggia, et il reçoit une invitation de la part de Los Andes. Un essai qui va changer sa vie : « Comme j’ai eu l’opportunité de faire un essai à Los Andes, je me suis inscrit dans une salle de sport pour améliorer ma condition physique. Au bout de trois jours, je me sentais déjà boxeur. »

A presque 20 ans, Martínez troque les crampons contre des sacs de frappe. Sous la tutelle de son oncle, Rubén Paniagua, il se fait un nom en amateur, avant d’enchaîner 16 victoires professionnelles et de s’ouvrir les portes de Las Vegas. Ce 19 février 2000, au Mandalay Bay, la promesse Sergio subit une véritable correction de la part du mexicain Antonio Margarito. Un Margarito, bandido devant l’éternel, qui défigurera Miguel Cotto huit ans plus tard et dont la probité des gants sera sujette à polémiques. Rentrer avec seulement 900 dollars en poche (alors que sa bourse avoisine les 25 000) et son pays en proie à une terrible crise économique incitent Martínez à traverser l’Atlantique, à 26 ans. Un demi-siècle après un certain Alfredo Di Stéfano, autre Millonario frustré venu chercher gloire et fortune à Madrid. L’Espagne n’est pas un pays de boxe et les premiers pas sont difficiles. Sans-papier, cumulant cinq boulots pour survivre, Martínez, latino errant parmi des millions, trouve en Pablo Sarmiento, son coach, un frère et un alter ego. Le duo écume les réunions de la Péninsule, avant de conclure un deal avec Richard Williams, pour la ceinture IBO des super-welters. Le 23 juin 2003, à Manchester, sous les yeux de son père, il administre un KO terrible à l’Anglais lors de troisième reprise, convaincu« d’obtenir l’occasion de sa vie, et d’arracher la tête de quiconque se mettrait en travers de son chemin. »

L’Europe devient sa chasse-gardée avant que la Mecque de la boxe daigne enfin lui redonner sa chance. Sergio a 32 ans mais sa science du timing, sa précision mortelle en font rapidement une des sensations de la catégorie. Kermit Cintron, le puncheur Kelly Pavlik et sa revanche mythique face au longiligne Paul Williams offrent à Maravilla une reconnaissance tardive mais mondiale. De quoi damer le pion aux légendes vivantes du circuit que sont Manny Pacquiao et Floyd Mayweather. En 2010, pour le prestigieux Ring Magazine, Sergio est bel et bien le boxeur de l’année… Autrefois méconnu en Argentine, il dispose désormais d’une bonne cote de popularité sans qu’elle n’honore totalement l’immense sportif qu’il est ni qu’elle n’atteigne la frénésie des anciens héros de Luna Park. Il n’est pas rare de le voir porter le maillot de River lors des conférences de presse ni d’arpenter la pelouse du Monumental mais cette cour effrénée vers ses racines sonne faux pour beaucoup. Est-il vraiment des notres ?

Coincé dans les cordes, Maravilla doit en faire plus pour conquérir les derniers sceptiques. Descendre le fiston du grand Chávez à Vegas, combattre à nouveau sur ses terres face à Martin Murray mais quasiment quadragénaire, l’ancien soudeur semble à bout de souffle. Pas de bol, c’est son plus grand defi qui s’annonce, le portoricain Miguel Cotto, l’ancienne victime malheureuse de Margarito. L’issue du combat à New York ne fait pas un pli et tout laisse à croire que le beau Sergio va se retirer pour de bon. On se trompe lourdement et c’est ce regain d’énergie qui illustre le mieux la flamme intacte qui l’habite. Cette flamme qui est l’apanage des guerriers, ceux qui refusent de contempler les photos jaunies dans un semi-coma, ceux pour qui la quête est toujours plus belle que l’aboutissement. Un zeste de Passarella et de cran dans les veines, de quoi soulever les montagnes intérieures… A 45 ans bien tassés et n’ayant plus à rien à prouver, Maravilla reprend donc les chemins du gymnase, ce petit coin de Vallecas, à Madrid, où la sueur est une seconde peau et rien ne vous ait jamais offert. Au sein des anonymes, des petits galas obscurs, loin de la supercherie surmédiatisée des exhibitions à la Mike Tyson. Afin de sentir son corps défaillir comme lors d’une première rupture, afin de signer la paix définitive avec Luna Park, trois ans plus tard.

Sous les pavés, la plage…

Notre humanité actuelle, noyée entre guerres de civilisations et conservatisme ambiant, n’offre que peu de perspectives réjouissantes. L’heure n’est plus à l’ouverture, chaque camp compte soigneusement ses troupes, l’imagination, le dialogue, la remise en question des dogmes séculaires n’ont plus voix au chapitre dans les débats publics. Sans en faire un paradis perdu, qui n’a jamais existé, les décennies 1960 et 1970 avaient au moins l’impudence de croire que tout n’était pas déjà écrit. Et à leur manière, Huracán et Oscar Bonavena ont brisé des codes, aussi insignifiants soient-ils. Bonavena, qui doit son surnom Ringo au batteur des Beatles, est un compagnon de route du Globo et de l’escouade de Menotti qui révolutionna le foot argentin en 1973. Mais à l’opposé d’un Flaco qui apprécie autant théoriser que pérorer, Oscar ne vit que de nuits et pages blanches, individualiste forcené, sans chapelle ni cocarde. Fils de son temps, Bonavena croit dur comme fer à l’autodétermination, les portes du grand monde finiront bien par s’ouvrir. Et si ce n’est pas le cas, il lui reste toujours la dissuasion de ses poings…

« Soy del barrio de la Quema, soy del barrio de Ringo Bonavena. » Si vous traînez vos guêtres du côté du Tomás Adolfo Ducó, vous entendrez certainement cette ritournelle. Né en 1942, dans le quartier Parque Patricios, Ringo, tempérament déjà bien affirmé et hermétique aux lois, est un Cuervo dans l’âme et fait de la musculation et de la natation au sein des installations de San Lorenzo. Jusqu’au jour où il décide d’uriner depuis le plus haut plongeoir et se fait lourder. Oscar rejoint illico les rivaux d’Huracán, il a 12 ans. Ce beau bébé gaucher de 100 kilos, relativement mobile pour son gabarit, fait son trou dans les compétitions amateurs et participe aux Jeux Panaméricains 1963 où il est exclu pour avoir mordu le téton de son adversaire Lee Carr. Engoncé dans une société où il ne trouve pas de perspectives, Bonavena découvre en New York une ville à sa démesure, entre noubas anthologiques et paires de baffes échangées. A la suite d’une décision perdue aux États-Unis, face à Zora Folley, un des ténors de la catégorie des lourds, Ringo remporte la ceinture nationale en 1965, contre Gregorio Peralta dans un Luna Park rempli comme un œuf. Une ceinture qu’il s’empresse de présenter aux fans du Globo en lever de rideau du derby porteño.

Si il n’est pas encore une célébrité, son bagout, son irrévérence et la certitude de passer un bon moment attirent de plus en plus la foule. Bonavena l’a bien compris. La mise en scène importe autant que les prestations sur le ring, chacune de ses apparitions crée l’événement. Mais Ringo, qui pousse désormais la chansonnette, n’est pas qu’un géant de papier, l’affronter constitue un réel challenge pour son opposant. Ce ne sont pas George Chuvalo, l’homme le plus dur du circuit selon Ali, ou le jeune Joe Frazier, qui fut proche de la déroute lors de leur première confrontation, qui diront le contraire. Yeux dans les yeux, Bonavena donne absolument tout, il est un spécimen rare pour tout boxeur voulant se jauger ou se relancer. Cela fait quasiment trois ans qu’Ali est sur la touche, suite à son refus d’aller combattre au Vietnam. En 1970, son retour victorieux face à Jerry Quarry a prouvé qu’il en avait encore dans le ventre mais il a besoin d’une étape supplémentaire avant d’affronter le champion, Joe Frazier. Son choix se porte sur Ringo, il ne sera pas déçu. Dès la conférence de presse, le ton est donné. Insultes, menaces, moquerie sur l’absence de patriotisme d’Ali, the Greatest trouve un adversaire à la hauteur de ses outrances. Nos deux catcheurs se livrent une splendide bataille, Ringo cède aux piqûres de l’abeille mais son prestige n’a jamais été aussi grand.

Bonavena, homme superstitieux si il en est, puisqu’il avouera avoir pissé sur les poteaux de la pelouse du Globo, afin de conjurer le mauvais sort, va rater le virage des années 1970. Au lieu de faire fructifier sa nouvelle réputation, Ringo s’enfonce dans la débauche, commet moult délits et n’affronte plus, à l’exception de Floyd Patterson et Ron Lyle, que des boxeurs aux palmarès négatifs. Proche de Daniel Willington, une rumeur lui attribue l’arrivée de l’attaquant au sein de l’escouade de Menotti, en échange de quelques pesos, ce que l’ancien héros de Vélez démentira par la suite. En 1973, année du sacre magique de l’Huracán des Carlos Babington, Miguel Angel Brindisi ou autre René Houseman, Ringo n’aura affronté que des journeymen.

Luis Angel Firpo, figure tutélaire des lourds en Argentine, avait à cœur de partager sa gloire avec ses compatriotes, lui s’y refuse. Il n’hésite jamais à railler la mentalité provinciale de ses contemporains, poussant le bouchon jusqu’à préférer Rome à Buenos Aires, antre des « véritables gladiateurs. » Irascible et bouffi par l’alcool, celui pour qui Aristote Onassis est sénile de choisir des compagnes aussi vieilles et qui jure ne pas courir les jupons avant un combat, n’a plus de garde-fou depuis le départ de ses derniers alliés et accepte sans se méfier de boxer au Mustang Ranch, près de Reno, tenu par un certain Joe Conforte. En un mot, un bordel mafieux… Après une piteuse prestation où Conforte lui reproche de l’avoir plumé et fait perdre une somme astronomique, Ringo se met en tête de séduire sa femme, Sally Burgess. Le Sicilien ne souscrit évidemment pas à la lumineuse idée, un de ses hommes de main, Ross Brymer, abat froidement Bonavena la nuit du 22 mai 1976.

1976, décidément une année charnière pour la boxe argentine. Entre retraite maussade de Nicolino Locche, visage tumefié de Victor Galíndez en plein apartheid et mise à mort d’Oscar Bonavena. Le général Videla et sa clique mettent une pression d’enfer sur l’Albiceleste de César Luis Menotti. Le Mondial 1978 doit célébrer la supériorité du glaive sur la colombe, à l’instar de l’édition 1934, la suite des événements leurs donnera raison. Comme tentent de le démontrer modestement ces quelques portraits, la boxe, discipline cruelle, exacerbant les passions animales et faisant rejaillir les plus bas instincts, n’est souvent que le pâle reflet de son époque. Le déformant ou non, selon que l’on soit proie ou démon…

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