Nous avons initié l’an passé une série s’intéressant aux entraineurs sudaméricains snobés par les exégètes de France Football et de FourFourTwo dans des rankings publiés ces dernières années et supposés faire foi. Excessivement consensuels – pour ne pas dire paresseux – et discrédités par un nombrilisme proche du mépris pour tout ce qui n’est pas européen, leurs classements révèlent une profonde méconnaissance de ceux qui ont contribué à forger ou faire évoluer les footballs brésilien et rioplatense[1]. D’où cette galerie de portraits destinée à rappeler que Telê Santana, Marcelo Bielsa (!) et Diego Simeone[2] ne sont pas les seuls entraîneurs sud-américains dignes d’intérêt. Aujourd’hui, nous nous penchons sur un technicien uruguayen ayant participé à la grande évolution du football brésilien au tournant des années 1940 : Ondino Viera.
Les quatre premiers portraits sont ici :
Les voyages et les rencontres façonnent les individus, dit-on. Certains s’en nourrissent pour se fondre dans un monde nouveau, épousant sans restriction les codes du pays hôte. D’autres les conçoivent comme un moyen d’exporter un savoir que leurs semblables ne savent pas apprécier à sa juste valeur. Ondino Viera fut une sorte de synthèse. La tentation du lointain l’emmena à Rio où il se confronta avec succès à une génération de techniciens novateurs au point d’être considéré comme un des principaux apôtres du catéchisme tactique brésilien. Il n’oublia cependant jamais ses racines, l’Uruguay, où il revint pour y imposer une doctrine rigoriste en rupture avec le fútbol de potrero qui fit les grands succès de la Celeste.


Ondino Viera nait avec le XXe siècle à Infernillo (le Petit enfer), à proximité de Melo et de la frontière brésilienne, dans le département de Cerro Largo où l’on parle indifféremment espagnol et portugais. Le football uruguayen se résume encore à Montevideo, ou presque, et ne se développe à l’intérieur du pays qu’au rythme de l’expansion du chemin de fer administré par des compagnies britanniques. Les ouvriers du réseau ferroviaire évangélisent peu à peu le territoire et Melo finit par être reliée à la capitale en 1909. C’est à cette époque que Viera observe des gamins taper dans une vessie animale gonflée à la force des poumons avant de se joindre à eux. A l’âge adulte, ses talents ne suffisent manifestement pas à attirer l’attention des équipes de la capitale car c’est avec la sélection de Cerro Largo qu’il inscrit une première ligne à son palmarès en 1928 : champion départemental en tant qu’entraineur. Que recouvre véritablement ce terme d’entraineur en 1928 ? Probablement de rudimentaires consignes apprises au contact des Anglais car, comme Ondino l’explique lui-même, « nous avons créé l’école du football uruguayen sans entraineur, sans préparation physique, sans médecine sportive, sans kinésithérapie. Nous, seuls sur les terrains de l’Uruguay, jouant du matin au soir, éclairés par la lune. Nous jouions jusqu’à 20 ans pour devenir ceux que nous devions être : les maitres absolus du ballon, pour s’en saisir et ne plus le perdre sous aucun motif. » La Celeste domine le continent sudaméricain et le Monde, le Club Nacional émerveille l’Europe et les représentants du football uruguayen jouissent d’un prestige inégalé hors de leurs étroites frontières.
En 1930, Ondino se trouve à Montevideo où il suit un cursus à la Commission nationale d’éducation physique. Il est alors mobilisé pour participer en tant que contremaître à l’édification du Centenario, l’épicentre de la première Coupe du monde de la FIFA. A la fin de cette même année 1930, il dirige Cerro Largo durant le Championnat national des sélections (une sorte de Coupe des provinces) organisé dans le cadre majestueux du Centenario. Un peu plus tard, en janvier 1933, alors que le football uruguayen vient d’officialiser le passage à l’ère professionnelle, la direction du Club Nacional fait appel à lui en tant que préparateur physique. Comme presque tous les clubs sudaméricains, Nacional ne connait pas encore le WM et évolue en pyramide inversée (2-3-5). Viera démissionne avant que le Championnat 1933 n’ait rendu son verdict[3] mais sa présence a correspondu à une période d’excellents résultats de la Máquina Blanca, une équipe de cracks au sein de laquelle se fondent les Brésiliens Domingos da Guia et Patesko. Son action suscite déjà un vif intérêt à Rio puisqu’en février 1934, il est au centre d’un article du Jornal dos Sports intitulé « Football : entrainement et entraineur ». L’envoyé spécial du quotidien carioca rapporte que « parmi les personnalités techniques qui ont attiré notre attention pour la conduite des entrainements du Club Nacional se trouve Monsieur Ondino Viera, professeur d’éducation physique et ancien joueur. » Le papier expose les exigences techniques, physiques et morales qu’un coach se doit de maîtriser. En observant le travail de Viera, le journaliste arrive à « la conclusion logique, indiscutable qu’une direction complète, une direction ample des entrainements ne peut être confiée qu’à un entraineur capable d’exercer en autonomie ses fonctions de technicien, pédagogue, moraliste, psychologue et hygiéniste. » Viera aurait ensuite dispensé son savoir auprès du CA River Plate de Montevideo mais les preuves manquent. Il reprend la direction du Club Nacional de septembre 1936 à novembre 1937. Quand los Bolsos laissent échapper le Championnat lors du superclásico du 12 décembre 1937, (4-0 pour Peñarol), l’Ecossais William Reaside a déjà remplacé Ondino dont le destin s’écrit désormais ailleurs.
En octobre 1938, Fluminense connaît des difficultés dans le Campeonato carioca en dépit d’un effectif premium. Le technicien uruguayen Carlos Carlomagno se repose sur les qualités naturelles brésiliennes, exacerbées par la présence de Romeu Pellicciari et de Tim, sans s’ouvrir aux réflexions tactiques imposées par la venue du Hongrois Dori Kürschner à Flamengo, considéré comme l’importateur du WM ou de sa variante WW à Rio. Ce sont deux écoles de pensées qui s’affrontent alors, les préparateurs peu interventionnistes s’appuyant sur l’intelligence et l’aisance technique des footballeurs brésiliens en opposition avec les penseurs partisans de schémas inédits dans lesquels les joueurs doivent renoncer à une partie de leur liberté. O Globo Sportivo, une parution nouvelle à l’initiative des journalistes Mário Filho et Roberto Marinho, ne cache rien de son inclination pour le courant moderniste et justifie le remplacement de Carlomagno dans son édition du 29 octobre 1938 : « Une équipe vit de son élan initial. Mais une telle campagne peut être brusquement interrompue. Et alors, rien ne sauvera le terrain de la débâcle. Les exemples ne sont pas rares. La preuve en est que les Grands sont arrivés à la conclusion que l’entraîneur est indispensable. Le Flu a fait venir Ondino. ».

Les premiers pas de Viera déçoivent et souffrent d’une lourde défaite à Laranjeiras dans le Clássico das Multidões, 5-2 en faveur de Flamengo. Patesko, désormais à Botafogo, et O Globo Sportivo prennent sa défense. « Rien ne justifie la campagne menée contre Ondino Viera, tout comme l’attaque infâme et acharnée subie par Kürschner. Vous vous souvenez quand le Fla a perdu à l’aller contre le Flu sous la direction du technicien hongrois ? » Pour ce dernier, ce fut la fin de l’histoire avec Flamengo. Viera s’en sort mieux et obtient un répit de la part de ses contempteurs en arrachant un nouveau titre. En dehors de la victoire dans le Championnat local, son influence peine encore à être perçue et il s’en explique dans la presse. « Je ne pouvais travailler que dans le cadre strict du programme de l’ancien staff technique, en me limitant à un effort d’intensification. J’ai trouvé un protocole déjà en place pour la préparation physique, médicale et technique, et je ne m’en écarterai pas d’un iota. Bien sûr, j’ai ma propre méthode, mais je ne pourrai la mettre en œuvre que lors du prochain championnat. Là, j’aurai carte blanche pour élaborer un plan et le réaliser. »
Hors compétition, l’apport d’Ondino se manifeste par l’alternance de séances collectives et individuelles, parfois à huis-clos, le renforcement des exercices physiques mais également l’attention accordée aux soins médicaux. Sans doute est-il le premier à solliciter les services d’un dentiste, en l’occurrence Mário Trigo, futur praticien de la Seleção 1958 dont un des faits d’armes consiste à avoir extrait 118 dents aux 33 membres de la délégation revenue de Suède avec la Coupe du monde. Sur le plan tactique, exit la pyramide inversée, Viera se convertit au WM en même temps que Flávio Costa à Flamengo, disciple de Kürschner bien qu’il s’en défende. Flávio – Ondino, la rivalité naît en 1939 et va rythmer la décennie à venir.

Dans le portrait consacré à Flávio Costa, nous rappelions qu’il avait fait évoluer le traditionnel WM vers un WM en diagonale à partir de 1941 afin de mieux protéger sa défense de la vitesse et de la virtuosité des attaquants argentins, les maîtres étalons de l’époque. Pour certains, la paternité de la Diagonale est moins évidente qu’il n’y parait. Le dispositif tactique aurait germé dans les esprits de Costa et de Viera, réunis à l’occasion d’un match opposant une sélection Fla-Flu à un combiné Buenos Aires-Rosario en février 1941 (défaite 3-1). Quand Flávio en systématise l’usage, Ondino propose une version différente du WM qui évoque une disposition en 3-4-3, le milieu étant semble-t-il disposé en losange. Les premières années du duel entre les deux techniciens tournent le plus souvent à l’avantage de l’Uruguayen vainqueur des Cariocas 1938, 1940 et 1941, ce dernier titre ayant été arraché à l’occasion d’un match mémorable renommé Clássico da lagoa[4].
En mars 1943, en panne de résultats depuis plusieurs années, Vasco da Gama fait appel à Ondino Viera sous l’impulsion de son président Cyro Aranha. Dans O Globo Sportivo, l’Uruguayen demande du temps en imageant son rôle : « un technicien ne coordonne pas une équipe du jour au lendemain, en la faisant bouger sur la pelouse comme les pièces d’un échiquier. » Comme si cela n’était pas suffisamment explicite, il enfonce le clou : « Atteindre cet idéal repose sur une étude patiente, des observations approfondies et des expériences de différentes natures : scientifique, technique, tactique, stratégique, pédagogique, psychologique et morale. L’harmonisation et la fusion de tous ces éléments épars avec les éléments, tout aussi dispersés, d’une réalité qu’il faut préalablement appréhender, sont nécessaires pour parvenir à ce chef-d’œuvre, techniquement parlant, que représente une équipe de onze hommes fonctionnant comme une machine. » Désormais, les choses sont claires : les joueurs sont des pions ou des rouages au service d’une stratégie et d’une mécanisation définies à l’avance par un être supérieur, l’entraineur. Dernier grand club carioca à se prosterner devant ce nouveau type d’oracle, le Vascão va propager ces croyances bien au-delà de Rio avec la foi des convertis[5].

A l’aise avec les mots, prenant plaisir à confabuler avec les chroniqueurs, Ondino aime se présenter en précepteur, parfois avec grandiloquence. « Je forgerai avec mes joueurs un scellement moral et technique inébranlable pour atteindre les objectifs de mon travail. Je leur apprendrai à triompher et à se relever avec fierté des sombres adversités de la défaite. Je ne les laisserai jamais se démoraliser ! Et je ne permettrai à personne de les démoraliser lorsqu’ils accomplissent leurs devoirs. » Alors le maestro commence par se débarrasser de ceux qui s’opposent à ses dogmes, en l’occurrence l’international Zarzur, l’Uruguayen Manuel Figliola et l’Argentin Pepe Dacunto. Il s’appuie sur des talents naissants, malléables et dévots à son autorité, comme Chico, Ademir, Ely ou encore les Trois compères recrutés au sein du modeste Madureira, Jair, Lelé et Isaías. En 1943 et en 1944, à l’issue d’un match décisif marqué par une action controversée, Vasco et Ondino s’inclinent dans le Carioca face à Flamengo et Flávio. Mais en 1945, Ondino assemble toutes les pièces du puzzle cruzmaltino et prend sa revanche sur son concurrent en écrasant le Championnat. Ce sont les débuts de l’Expresso da Vitória. L’approche scientifique d’Ondino balaie tous les obstacles du passé, même les plus abscons, et en novembre 1945, O Globo Sportivo introduit ainsi une tribune d’Ondino : « il entreprend d’analyser les événements passés relatifs au « chemin de croix » de Vasco, du crapaud qu’Arubinha aurait soi-disant enterré au São Januário[6] aux vautours inoffensifs et mélancoliques qui survolent parfois le stade du même nom… Il se révèle un redoutable pourfendeur de croyances et de légendes, plaçant les faits, les convictions et la bonne gestion au-dessus de toute coïncidence extraterrestre. »
Le pragmatisme d’Ondino s’affirme autour d’un système novateur qui favorise le surnombre dans les zones dites de vérité et réduit l’importance du milieu de terrain : le 4-2-4. Le WM en diagonale permet de densifier la défense dans les phases de non-possession, le 4-2-4 le pérennise sur la durée d’un match. Offensivement, les inters disparaissent en tant que tels au profit d’un ponta de lança, en l’occurrence Ademir, en position de second avant-centre cumulant les fonctions de créateur et de finisseur. Le dispositif n’est pas figé, il sert de cadre à l’expression des déplacements conçus par le technicien et répétés à l’entrainement. A titre d’exemple, l’avant-centre Isaías a pour consigne de créer de faux appels pour libérer l’espace au profit d’Ademir, l’ailier Santo Cristo doit se replier pour densifier le milieu sur le flanc droit quand l’adversaire a le ballon etc… A l’époque, personne ne parle de 4-2-4, seuls le WM et la Diagonale sont mentionnés dans les revues spécialisées. Les sémiologues du football traduisant les systèmes en formules chiffrées apparaissent bien plus tard, dans les années 1950. On attribue ainsi fréquemment le 4-2-4 à Martim Francisco, ancien adjoint d’Ondino en 1946 puis coach principal dans les années 1950. Martim Francisco popularise ce système au Brésil, explicite son usage et crée un mouvement de fond qui mènera la Seleção au sacre mondial en 1958 avec Vicente Feola.


La presse des années 1940 n’ayant pas encore formellement déchiffré le dispositif conçu par Ondino, comment exprime-t-elle les différences fondamentales séparant le 4-2-4 de Viera du WM en diagonale de Costa, les deux techniciens autoritaires et hygiénistes dont les popularités sont au zénith dans le Brésil de Getúlio Vargas ? Il faut encore une fois se plonger dans les archives d’O Globo Sportivo, en l’occurrence un numéro d’octobre 1947 alors que Botafogo coaché par l’Uruguayen – il a démissionné de Vasco en 1946 pour protester contre la cession d’Ademir – est à la lutte dans le Championnat carioca avec l’Expresso da Vitória désormais cornaqué par Costa. « Flávio Costa et Ondino Viera sont souvent comparés, de manière peut-être trop simpliste. Lorsque le nom de Flávio Costa apparaît à côté de celui d’Ondino Viera, presque toujours par association d’idées, personne ne cherche à les dissocier, à les distinguer, malgré les différences, pourtant significatives, qui existent entre eux. Or, il est aisé de déceler, dans les performances des équipes dirigées par Flávio Costa ou Ondino Viera, la préoccupation principale de chacun. Celle de Flávio Costa est, indéniablement, de gagner ; celle d’Ondino Viera, tout aussi indéniablement, de ne pas perdre. Gagner et ne pas perdre, n’est-ce pas la même chose ? Une équipe qui entre sur le terrain pour gagner ne se comporte pas de la même manière qu’une équipe qui y entre pour ne pas perdre. L’une s’appuie davantage sur l’attaque que sur la défense, même lorsque sa défense est meilleure que son attaque. Un Flávio Costa organise toujours sa défense pour renforcer son attaque. Un Ondino Viera organise toujours son attaque pour renforcer sa défense. C’est pourquoi les équipes entraînées par Flávio Costa paraissent plus libres que celles entraînées par Ondino Viera. »

Pour Viera, l’ère des triomphes s’achève alors que Costa poursuit sa trajectoire ascendante à la tête de l’Expresso da Vitória et de la Seleção, jusqu’au Maracanaço de 1950. Un traumatisme national à l’issue duquel Flávio est désigné coupable – au même titre que le gardien Barbosa – alors qu’Ondino, considéré par les Brésiliens comme un des leurs, est accusé de traîtrise. Avec Fluminense[7], il s’est rendu au Centenario de Montevideo pour y affronter à deux reprises la Celeste peu avant la Coupe du monde (1-1 et 3-3). Pour les journaux à grand tirage et pour l’homme de la rue, il a nécessairement livré à ses compatriotes des détails tactiques dont ils se sont servis pour faire tomber la Seleção de Flávio Costa.
Bangu, Palmeiras, Atlético Mineiro jalonnent encore le périple brésilien d’Ondino avant qu’il ne se réinstalle aux commandes de Nacional en 1955, à un moment où l’Uruguay peine à maintenir son standing. Ce n’est plus le préparateur physique de 1933 qui se présente au Gran Parque Central mais un technicien aguerri au carrefour de deux esthétiques : les ballets brésiliens obéissant à une chorégraphie prédéfinie d’un côté, les autodidactes faisant la part belle à l’improvisation de l’autre. Ces derniers règnent toujours sur le football rioplatense, convaincus de la supériorité cognitive d’un ensemble de footballeurs autonomes. Les tentatives de Marcelino Pérez – un ancien joueur de la Máquina Blanca – pour imposer le WM se sont fracassées sur le mur érigé par les joueurs eux-mêmes, confortés en cela par le succès de la Celeste en 1950. Encore largement pratiquée, la pyramide inversée ne résiste évidemment pas au retour de Viera et à son 4-2-4 auquel de plus en plus d’équipes succombent de chaque côté de l’Atlantique. Champion en 1955, le Tricolor conserve son titre en 1956 et 1957 malgré des effectifs volatils et rajeunis au fil des ans. Dominer le Peñarol de William Martínez, Julio César Abbadie, Oscar Míguez, Víctor Rodríguez Andrade, Juan Hohberg ou encore Tito Gonçálves en dépit des départs successifs de José Emilio Santamaría (qu’Ondino repositionne au milieu pour son aisance dans les déplacements), Raúl Pini, Julio Pérez ou la retraite de Schubert Gambetta, représente une prouesse sportive. De l’avis des observateurs, ce Nacional est le premier dont les succès doivent plus à l’entraineur qu’aux joueurs. Pour Ondino, enfin prophète en son pays, c’est un accomplissement. Pour les nostalgiques du football uruguayen originel, il s’agit d’une renonciation et d’un reniement.

Ondino achève son histoire avec le Club Nacional à la fin de l’année 1960 alors que Peñarol domine outrageusement le football uruguayen. On le retrouve au Pérou, au Paraguay, au CA Cerro et surtout à la tête de la Celeste quelques semaines avant la World Cup 1966. On l’appelle désormais Don Ondino et le pays mise sur son savoir pour renouer avec les succès du passé. Le vieux sélectionneur tâtonne durant les matchs préparatoires et peine à définir une équipe type en l’absence des expatriés au premier rang desquels figure l’ailier virtuose Luis Cubilla. Toujours aussi méticuleux, Ondino soigne la préparation du match d’ouverture contre l’Angleterre. Bobby Charlton neutralisé, la rencontre s’achève sur un score nul et vierge reçu à Montevideo comme un succès, le journal BP Color titrant « Victoire éclatante à Wembley ». La Celeste tombe lourdement en quart de finale contre la RFA (0-4), victime d’un manque d’ambition encouragé par une pénurie de talents offensifs, et d’un arbitrage britannique particulièrement douteux[8].


En 1967, Ondino se trouve aux Etats-Unis à la tête des New York Skyliners, rien d’autre que le CA Cerro américanisé pour les besoins de l’éphémère United Soccer Association. El Viejo Maestro poursuit inlassablement son sacerdoce jusqu’à 77 ans, réalisant encore quelques coups d’éclats ici ou là, comme avec le Liverpool Fútbol Club qu’il mène à la troisième place du Championnat 1971 sur les talons de Nacional et Peñarol.
Enfin retiré, l’inlassable praticien en survêtement mue en mémorialiste impeccablement vêtu, toujours aussi habile avec les mots. Il témoigne de l’importance de l’entrainement et de l’automatisation du jeu mais n’oublie jamais d’encenser le football de son enfance. « Notre style de jeu est né ici, en Uruguay. Il nous a valu un quart de siècle d’invincibilité. L’Uruguay a été une école de la profondeur, de la quête du but. L’Argentine est morte en recherchant la latéralité et l’a essaimée en Amérique. Nous, nous avons toujours eu la profondeur avec laquelle nous avons vaincu les Argentins. Notre école était très caractéristique, propre à notre petit pays qui, situé entre deux colosses, devait soit s’élever pour être à leur niveau, soit disparaître. » Sans doute se conçoit-il comme un passeur entre deux footballs, celui au sein duquel il a grandi durant l’ère amateure et celui ouvrant l’ère professionnelle dont il fut un fervent héraut.
Sources principales :
[1] Si vous êtes curieux, si vous ne vous satisfaites pas d’affirmations non étayées, alors lisez la série « Ernst, Henk, Ben, Théo…et les autres ». Cela vous permettra de relativiser le ranking de France Football à propos de Rinus Michels et d’Ernst Happel.
[2] Ce sont les 3 entraîneurs sud-américains retenus par France Football dans son Top 50.
[3] Le Nacional remporte le titre 1933 en novembre 1934 grâce à une victoire 3-2 sur Peñarol (triplé d’El Manco Castro) alors que les trois rencontres précédentes n’ont pu départager les deux finalistes. La première est celle au cours de laquelle Peñarol inscrit un but sur une action improbable : la balle sort des limites, rebondit sur la mallette d’un soigneur et revient en jeu.
[4] Le 23 novembre 1941, réduit à 10 et avec son gardien Batatais diminué par une blessure, Flu aurait arraché le match nul lui offrant le titre en gagnant du temps et notamment en expédiant le ballon loin hors des limites, jusqu’à la lagune bordant le stade de Laranjeiras, dit-on !
[5] Vasco remporte le Championnat sud-américain des clubs champions 1948, compétition anticipant de quelques années la création de la Copa Libertadores. Flávio Costa en est l’entraineur.
[6] Arubinha aurait jeté une malédiction en enterrant un crapaud dans le stade de Vasco après une humiliante défaite de son club, Andarahy.
[7] Après un passage à Botafogo marqué par l’éviction de Heleno de Freitas, Ondino retourne à Fluminense en 1948.
[8] Une frappe de Pocho Cortés heurte le poteau et franchit la ligne selon les Uruguayens (5e minute) mais surtout, Karl-Heinz Schnellinger repousse de la main une tête de Pedro Rocha probablement victorieuse (8e minute). En seconde mi-temps, l’arbitre exclut logiquement Horacio Troche puis sévèrement Lito Silva alors que le score n’est que de 1-0 en faveur de la RFA.
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Les analyses tactiques de l’époque, de la part des quotidiens ou des techniciens, c’est quelque chose. Étant plutôt hermétique à ce genre de réflexion, j’ai souvent des difficultés à bien les comprendre. Je ne lis plus vraiment la presse sportive actuelle mais je me demande si ces débats d’idee ont toujours pignon sur rue.
Ademir et son menton à la Habsbourg… C’est quoi son histoire à Recife ?
Martim Francisco, Ondino Viera, que l’on verra officier lors de la United Soccer Association 1967 dont j’avais parlée au début de ce site. Histoire assez triste pour Francisco.
Haha, j’étais pas encore arrivé au moment où tu mentionnes cette compétition.
José Emilio Santamaría au milieu, c’est un peu pour ça qu’il rate le Mondial 1950. Sa direction l’avait dissuadé d’aller au Brésil parce qu’il allait évoluer au milieu.
Superbe texte, merci l’ami ! L’Uruguay en 66, c’est pas folichon.
Les analyses tactiques de l’époque, de la part des quotidiens ou des techniciens, c’est quelque chose. Étant plutôt hermétique à ce genre de réflexion, j’ai souvent des difficultés à bien les comprendre. Je ne lis plus vraiment la presse sportive actuelle mais je me demande si ces débats d’idee ont toujours pignon sur rue.
Oui, pas grand monde ne s’intéresse à ces sujets, encore moins quand ça se passe dans les années 40 au Brésil. C’est bien pour ça que je me suis plongé là dedans eh eh. Comprendre comment l’entraîneur, figure secondaire jusqu’alors, devient essentiel et comment la presse accompagne cette mutation, je trouve ça passionnant. Bon, je comprends que ça puisse rebuter hein !
C’est plus une question d’absence d’esprit logique pour ma part. Haha
Toujours enrichissant à lire ce genre d’article d’histoire tactique. ça se lit en miroir de celui de flavio costa que j’ai relu il y a peu pour mon top flamengo. le duo costa-viera a été à l’avant-garde des changements tactiques opérés à leur époque, ici fort bien relaté dans les deux portraits les concernant.
le football brésilien avait bien plus croyance dans la figure de l’entraîneur tacticien et de leurs apports tactiques, là où le football rioplatense est d’abord l’oeuvre des joueurs-tacticiens. Sauf qu’Argentins et Uruguayens ont du se faire une raison face à la nouvelle domination brésilienne après 4 décennies de domination uruguayo-argentine; et les déboires et baisse des résultats des sélections. Il leur a fallu tourner la page du football rioplatense qu’ils avaient connu de leurs débuts; et laisser la main à des entraîneurs modernes pour faire la transition… côté argentin la désillusion de 58 a parachevé la fin et a servi de pivot pour ce changement, dont plusieurs exemples ont été relaté sur ce site (Lorenzo, Zubeldia, …)
Ce qui est étonnant, et je ne sais pas l’expliquer, c’est la différence entre ce qui se passe à Rio dans les années 1940 et ce qui ne se passe pas à São Paulo, où il n’existe rien de comparable en matière réflexions tactiques. D’ailleurs, le meilleur club paulista de la décennie est le SPFC qui s’en remet à un joueur et non à un entraîneur, en l’occurrence Sastre (cf. ton article récent), un des plus brillants spécimens du football rioplatense.
D’ailleurs, des deux villes, laquelle a le plus apporté au foot brésilien ? Tu t’attendais pas à celle-là ?
Tu fais bien de faire le distinguo entre les 2 villes, pas la même dynamique en effet. L’entraineur du SPFC qui gagne les 3 paulista avec Sastre-Leonidas, c’est le portugais Joreca, un prof d’EPS ++, d’ailleurs Sastre disait qu’au Brésil il accait plus sur la préparation physique, mais avec ce genre de profil pas étonnant. Y’a aussi Osvaldo Brandao qui à la fin des années 40 tournicote dans les clubs de SP, tu disais toi-même que c’était pas une référence tactique… J’ai pas une connaissance outre mesure du football paulista, mais il semble qu’il ait été plus passif dans les changements tactiques qui s’opérait et se concentrait beaucoup plus sur RJ.
@khia,
Je ne sais pas dire. Jusqu’en 1930, les cracks sont quand même le plus souvent issus de São Paulo : Friedenreich, Amílcar, Feitiço… Puis vient l’exode des Italo-Brésiliens de Palestra et du Corinthians qui appauvrissent les clubs leaders des années 20. Rio prend le dessus dans les années 30, plus encore dans les années 40 jusqu’au Maracanaço ou la Seleção est appelée Seleção vascaina car elle est composée d’une majorité de joueurs du Vasco. Ensuite ça s’équilibre, d’ailleurs le tournoi Rio-SP est souvent gagné par les clubs de SP dans les 50es. L’équipe du titre de 58 est un combo. Idem en 62. Pelé et Santos ont face à eux Garrincha et Botafogo même si Rio doit attendre 1981 pour gagner une Libertadores. Puis c’est l’éclosion au plus haut niveau de Cruzeiro, l’Atletico, l’Inter… qui diluent la rivalité. Bref, tout ça pour te dire que je ne sais pas répondre eh eh
Merci pour la réponse. Une autre question, quelles sont les meilleures rillettes, celles du Mans ou de Tours ? Un copain manceau m’avait avoué, quand nous étions seuls et que personne ne pouvait l’entendre, que celles de Tours avaient sa préférence. Mais shut…
Sujet trop tactique, tu ne peux pas comprendre eh eh
Et tes compléments sont top, ajde, la fine équipe.
Dans les « pères » du 4-2-4 au Brésil est souvent cité Solich, l’entraîneur paraguayen dont plusieurs lignes l’évoque dans le top Flamengo. Il arrive plutôt après Viera, comme une seconde vague pour parachever cette révolution tactique au Brésil dans les années 50.
Dans le onze de Flu de 41, on note Renganeschi. Armando de son prénom, un parcours étonnant. Argentin, il n’est pas vraiment connu dans son pays, pour ne pas dire: inconnu au bataillon. Mais au Brésil, il jouissait d’une excellente reconnaissance à son meilleur dans les années 40 comme défenseur. il fait partie de cette vague de joueurs argentins qui a évoluait au Brésil entre le milieu des années 30 et la fin des années 40 (voir article sur Doval).En Argentine,il est passé à Independiente au milieu des années 30, mais pas titulaire. Il a donc a trouvé le succès personnel à Fluminense. Puis à SPFC, où il fait équipe avec son compatriote Sastre. Par la suite, une longue carrière d’entraîneur bourlingueur principalement au Brésil toujours.
Monsieur est trop bon avec la note 1).
Bon.. Tout cela est tellement neuf pour moi, que dire?? Je vais relire, ça s’impose.
Une question déjà, toutefois : subsista-t-il voire subsiste-t-il quelque chose de ces nuances philosophiques d’entre Viera et Costa? Cette différence d’approches qu’on leur prêta à l’époque devint-elle un élément de langage et une grille de lecture durables parmi les analystes du football brésilien? Parmi leurs successeurs, d’aucuns se revendiquèrent-ils explicitement de l’un ou de l’autre? Mode Bilardo-Menotti, tu vois ce que je veux dire et pour le meilleur comme pour le pire?
J’ai le plus grand mal à imaginer les rapports entre ces pays.. L’Uruguay n’est pas un rival naturel comme l’Argentine, géopolitiquement ça ne boxe pas dans la même catégorie. Mais jusqu’en 1950, et ce rôle que d’aucuns lui prêtèrent, avoir tuyauté la Celeste : ses apports ont toujours été perçus favorablement, sans orgueil national mal placé aucun? Genre devoir tant à un si petit pays?
NB : J’avais sollicité cette série et te suis donc particulièrement reconnaissant, c’est infiniment instructif pour moi, merci.
Pour avoir passé du temps à parcourir le Jornal dos sports et Globo sportivo, j’ai des certitudes et des impressions :
– l’impression que la rédaction du Jornal dos sports est longtemps tiraillée entre modernité et tradition, ouverture et nationalisme. Impression car les articles ne permettent pas d’identifier une ligne directrice claire, du moins au début de la carrière brésilienne de Viera. Le journal s’intéresse au rôle de l’entraîneur, se convainc de son utilité à un moment où ce n’est pas encore une évidence (cf. article de 1934 consacré à Viera) mais doute longtemps de l’opportunité de brider les joueurs dans un système.
– la certitude que Globo sportivo est résolument progressiste sous l’impulsion de Mário Filho (j’en parlerai dans le prochain article de la série). Journal créé en 1938, il naît avec le catéchisme tactique carioca et en épouse la cause immédiatement.
À propos d’Ondino Viera, les critiques portent moins sur sa nationalité que sur ses innovations tactiques, du moins au début. Rio et Fluminense sont familiers des coachs étrangers, en particulier uruguayens. La Celeste et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin jouit encore d’un grand prestige à la fin des années 30, l’Argentine ne l’a pas encore supplantée dans les esprits brésiliens. Au fil du temps, et c’est très clairement exprimé dans les papiers que j’ai lus, Ondino est perçu comme brésilien. Né près de la frontière, il a en plus l’avantage de très bien parler portugais. Ça se gâte en 1950 : il ne gagne plus et le Maracanaço fait le reste.
Des filiations ? Martim Francisco, adjoint de Viera à ses débuts, poursuit son œuvre et popularise le 4-2-4 avec le petit Vila Nova vers 1951 je crois. Fleitas Solich (cf. top Fla) s’en est probablement inspiré lui aussi. Plus tard, Telê Santana affirmera à maintes reprises avoir Zezé Moreira pour maître (son coach a Flu), ce dernier s’inspirant de Viera et de Costa dès la 2nde moitié des année 40 avec un système proche du 4-2-4, convertible en 4-3-3 auquel il apporte les notions de libero et de défense en zone. Bref, les influences sont multiples, s’imbriquent et pour beaucoup de ces égos, il est probablement difficile de se déclarer « fils de », il n’est qu’à lire avec quel sérieux, voire prétention, ils exposent leurs réalisations !
J’ai pas forcément lu tous les commentaires, et j’avais lu cet article par la petite porte…
Ajde le note bien : les footballs rioplatense misaient tout sur la liberté des joueurs, quand le football brésilien s’est construit sous la férule de maîtres (dans tous les sens du terme) tacticiens. C’est probablement une vision exagérée, mais elle n’est pas fausse.
La montée en puissance de l’entraîneur va de pair avec la professionnalisation. Le professionnel est un salarié, il lui faut donc un chef, un contremaître. Ce qu’était, à merveille, Ondino (on a parlé de son rôle dans la construction du Centenario). En France, les clubs professionnels (à partir de 1932) ont l’obligation d’avoir un entraîneur. Est-ce le cas en Amérique du Sud ?
La domination de l’entraîneur entraîne une perte de liberté(s) pour les joueurs. De nos jours, les entraîneurs-tacticiens sont plus importants que les joueurs, qui doivent se fondre dans « un système », « une philosophie »… L’entraîneur doit imposer sa férule, ses méthodes. Aux joueurs de s’y plier, qui doivent « respecter l’institution ».
oui ok sur la professionnalisation, par contre sur le dernier paragraphe, au risque d’extrapoler, on est passé dans une nouvelle séquence: les entraîneurs tacticiens j’en vois plus beaucoup, ça disparaît. on est plus à l’ère des entraîneurs-manageurs (pas nouveau) qui sont plus à gérer les relations humaines , à promouvoir tel ou tel joueur comme un produit et la marque du club, et c’est la data qui dicte le reste . Aujourd’hui le tacticien c’est celui qui analyse les données. A part quelques noms, et cas sporadiques, y’ a plus grand chose qui émergent tactiquement dans le football actuel.
Ouais, entraîneur-analyste et gestionnaire, va comme ça.
Ce que je voulais souligner, c’est que l’entraîneur a toujours existé mais dans un rôle de préparateur physique initialement. Les joueurs avaient en charge la tactique, notamment le capitaine. Puis il y a eu une prise de pouvoir de l’entraîneur, devenu le tacticien : c’est par cette méthode que les entraîneurs se sont imposés aux joueurs. Ils sont devenus les maîtres de la tactique : les joueurs ont dû s’incliner. C’est une sorte de coup d’Etat.
Ce sont ces étapes que l’article essaye de montrer, peut être pas assez clairement.
Viera est d’abord un préparateur physique qui élargit ses prérogatives en venant sur le terrain de la psychologie, de la santé etc… ce que remarque le Jornal dos sports dès 1934. La dernière étape, tactique, est franchie à Rio à partir de 1938-39 le concernant avec l’idée de faire des joueurs les éléments d’une machine inventée par ses soins, il est on ne peut plus explicite sur le but recherché. On approche d’ailleurs d’un rôle de manager car il choisit les joueurs dont il veut disposer pour ses systèmes.
À noter également qu’à partir du milieu des années 40, Flávio et Ondino sont débauchés de Fla et de Flu par Vasco en contrepartie de sommes considérables, ils deviennent au moins aussi importants que les joueurs.
bobby, oui sur ça on est d’accord.