Emmanuel Kundé est parti le 15 mai dernier, sans prévenir, surprenant son monde. Il paraissait inextirpable, profondément ancré dans sa terre. Un baobab[1] immense et silencieux autour duquel s’organisait la vie des Lions. Le baobab est tombé, « la forêt tout entière tremble et résonne du bruit de sa chute[2]. »

« Les baobabs, avant de grandir, ça commence par être petit » fait dire Saint-Exupéry à son Petit Prince. Emmanuel Jérôme Kundé voit le jour à Ndom en juillet 1956. Son nom ne doit rien au hasard : kundé signifie indépendance en langue bassa. Un mois avant sa naissance, la France a créé l’« État sous tutelle » du Cameroun pour tenter d’éteindre la fièvre indépendantiste, en particulier celle de l’Union des populations du Cameroun (UPC). La manœuvre politique pérennise la mainmise française et ne fait qu’accentuer les violences entre la structure paramilitaire de l’UPC et l’armée du pays colonisateur. Cadre de l’UPC, le père de Kundé est arrêté en 1957 et disparaît dans les eaux du fleuve Sanaga, probablement prisonnier d’un sac en toile de jute transformé en linceul. L’absence du père et les conditions de sa mort imposent à Emmanuel Kundé un air de componction et une économie de mots qui ne le quitteront plus.
Fils unique, Emmanuel grandit sous l’emprise d’une mère enseignante que l’on dit possessive. Après l’indépendance, et malgré la guerre civile, il fréquente plusieurs établissements religieux en tant que pupille de la nation. C’est au sein du prestigieux collège évangélique de Libamba qu’il révèle des prédispositions pour le football. Il s’aguerrit par la suite avec le Mbankomo Club, puis avec la Tempête de Nanga-Eboko avant de signer en 1977 au Canon Yaoundé. Il se fond parmi une exceptionnelle génération, Thomas Nkono, Grégoire M’Bida et Théophile Abega, alors que le club soigne son identité en accueillant des pépites indigènes partageant la même langue et les mêmes usages.


Kundé entre dans la grande histoire du Kpa-Kum à l’occasion du match retour de la Coupe des clubs champions africains 1978 face aux géants continentaux que sont les Guinéens du Hafia FC. Expulsé à l’aller, le Docteur Abega est suspendu à Yaoundé. Alors l’entraîneur Laurent Edoa Bengono lance ce milieu de 22 ans au visage impassible, figure clivée entre détermination et douceur, physique d’airain et toucher délicat. Selon les récits qui nous sont parvenus, Kundé règne sur l’entrejeu, réalise une passe décisive pour M’Bida, expédie un ballon sur le montant et conquiert un premier titre africain (le second pour le Canon après celui de 1971).
Avec l’Union Douala et le Canon, le football de club camerounais connaît son apogée[3]. En 1979, le Kpa-Kum s’attribue la Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupe face à Gor Mahia. Un succès écrasant, techniquement et physiquement. Le virevoltant ailier René Essuie-glaces Emana et Emmanuel Kundé impressionnent particulièrement la presse kényane. Sur une offensive de Gor Mahia, Kundé se jette les pieds en avant et propulse son malheureux adversaire au milieu de la piste d’athlétisme du Nairobi City Stadium. « Si le ballon passe, le joueur ne passe pas » devient une devise. En 1980, en finale de Coupe des clubs champions, le Kpa-Kum s’impose encore et fait dire aux Zaïrois de l’AS Bilima qu’il s’agit de l’œuvre de sorciers (Banaba Cameroun ! Bazalaki Sorcier !).

Milieu défensif du club africain dominant, Emmanuel Kundé se fait désormais appeler Benetti, un modèle de mediano italien complet et méchant dont on dit qu’il donne bien plus qu’il ne reçoit. Le sadisme en moins, la comparaison ne manque pas d’à-propos. Qui se priverait d’un Romeo Benetti en sélection ? Certainement pas les techniciens yougoslaves à la tête du Cameroun. Kundé apparaît pour la première fois avec les Lions en mars 1979, le commencement d’une histoire longue de 13 années et 102 sélections. Des débuts douloureux puisque la Guinée s’impose 3-0 en match qualificatif à la Coupe d’Afrique des nations 1980. Au retour, Roger Milla inscrit un triplé et permet aux siens d’espérer. Kundé transforme son tir au but mais trois échecs – dont un de Milla – condamnent les Lions.
Avec Branko Žutić, le Cameroun réussit les campagnes ouvrant la voie aux phases finales de la CAN en Libye et du Mundial en Espagne. Trois nuls à Tripoli, un misérable but inscrit, un autre possiblement décisif de Roger Milla refusé et une élimination dès la phase de poule créent le chaos à l’aéroport de Douala où la délégation est accueillie par des jets de pierre et des insultes. Žutić limogé, Jean Vincent le remplace le temps de la Coupe du monde. Trois nuls à Vigo et La Corogne, un misérable but inscrit, un autre possiblement décisif de Roger Milla refusé[4] et une élimination dès la phase de poule créent l’enthousiasme. Comme quoi… Sentinelle du milieu avec Ibrahim Aoudou, Kundé protège la défense centrale, impose sa force et n’affiche que trop rarement ses qualités balle au pied, contraint par les schémas d’une équipe excessivement prudente. Qu’importe, la députation camerounaise est reçue en grande pompe par le Président Ahidjo peu avant qu’il ne démissionne au profit de l’indémodable Paul Biya.

Vainqueur des CAN 1984 et 1988 (unique buteur de la finale sur pénalty contre le Nigeria), Ballon d’or camerounais 1985, Emmanuel Kundé ne cesse de grandir sans bruit[5], arbrisseau devenu baobab sous lequel la jeune génération de Lions vient s’abriter. D’ailleurs, n’est-ce pas de lui dont parle Kirikou quand il dit à sa mère « derrière le baobab, le fétiche sur le toit de Karaba la sorcière ne peut pas nous voir[6] » ?
Avec Thomas Nkono, Joseph-Antoine Bell et Roger Milla, il appartient au clan des anciens, ceux qui ont connu le Mundial 1982 et qui vont écrire un nouveau chapitre de l’histoire des Lions en 1990. Cela commence par un long stage en Yougoslavie au cours duquel Kundé pallie les défaillances de la fédération et achète sur ses propres deniers des tenues officielles pour l’ensemble de l’effectif, soucieux que le Cameroun se présente en Italie sous un jour favorable. En ouverture contre l’Argentine, il apporte son écot au travail de destruction des siens. Par la suite, à 34 ans, Benetti offre une image contrastée. Défenseur central ou milieu défensif selon les circonstances, sa présence sécurise le cœur du jeu et assure des transitions de qualité mais il souffre d’un déficit de vitesse, notamment face à l’URSS. Dépassé par les combinaisons soviétiques, il est remplacé précocement et reste sur le banc contre la Colombie.

Kundé effectue son retour face à l’Angleterre en tant que libero. Durant ce quart de finale, il touche un nombre incalculable de ballons. Premier relanceur, il alterne passes courtes et longues transversales. Quand les Lions obtiennent un pénalty, son pied ne tremble pas et le ballon se loge dans la lucarne de Peter Shilton (1-1 à ce moment du match). Sa célébration lui ressemble, minimaliste, planté dans le sol, le tronc bien droit alors que ses équipiers s’agrippent à ses membres comme s’il s’agissait de branches épaisses. Une extraordinaire qualification pour le dernier carré se profile jusqu’à ce que l’inexpérience des Camerounais ne les condamne. Sur le coup franc amenant le premier pénalty anglais, Kundé monte pour que ses adversaires soient en position illicite mais deux défenseurs ne le suivent pas, à tort. Durant la prolongation, sous le poids des ans, il faillit à sa réputation en laissant filer et Gascoigne et le ballon sur l’action conduisant au pénalty de la victoire des Three Lions (3-2).
1982-1990, huit années dorées pour les Lions alors que le Président Biya scande déjà prospérité, démocratie et souverainisme comme s’ils étaient autoréalisateurs. Puisque l’essor économique promis ne survient pas et que son leader politique prend les traits d’un despote sans idée[7], ce sont les Lions indomptables qui se chargent de nourrir le roman national sur cette période. Les chroniqueurs camerounais célèbrent des joueurs formés au pays que de prestigieuses sélections, Italie en 1982, Argentine en 1990, n’ont pas réussi à mater. « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours les chasseurs » écrivait Chinua Achebe. Désormais, les Lions disposent de leur propre histoire que des générations de patriotes s’appliquent à transmettre inlassablement. Et comme le mentionne Joseph-Antoine Bell à l’occasion d’un hommage mortuaire, « il n’y a pas une partie de la gloire des Lions, pendant qu’il était footballeur, à laquelle Emmanuel Kundé n’a pas participé ».

[1] Rigobert Song a comparé Kundé à un baobab à sa mort.
[2] Propos de l’écrivain sénégalais Louis Camara à la mort du Nigérian Chinua Achebe, considéré comme un maître de la littérature africaine moderne.
[3] L’Union Douala gagne la Coupe des clubs champions africains 1979 et la Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupe 1981.
[4] Contre la Libye dans les derniers instants du match, l’arbitre refuse pour de sombres raisons un but qui aurait qualifié le Cameroun pour la demie finale de CAN. En Coupe du monde, le match en question est celui contre le Pérou.
[5] Las de promesses non tenues à propos de la professionnalisation du football camerounais, Kundé signe en D1 à Laval en 1987 en compagnie de François Omam-Biyik sur les conseils de Claude le Roy. Outre son absence durant la CAN, il joue par intermittence, devancé par Yvon Pouliquen et Didier Rabat. La saison suivante, il évolue à Reims en D2 puis revient au pays en 1989.
[6] Kirikou et les Bêtes sauvages de Michel Ocelot et Bénédicte Galup (2005).
[7] A 92 ans, Paul Biya a obtenu l’an passé un huitième mandat à la tête du Cameroun.
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