Dans l’ombre de Josef Bican : l’histoire du génie sans buts

Tandis que Josef Bican faisait trembler les filets d’Autriche puis de Tchécoslovaquie, un joueur plus méconnu mais au moins aussi talentueux est resté dans l’ombre, au point d’être oublié.

Football à Vienne, 1930 Carrière ratée Europe Portrait

Quartier de Favoriten, Vienne, 1917. L’atelier de Sebastian Vedle résonne des coups de ciseau qu’il donne dans une pièce de bois. Un poteau d’un mètre et demi de haut, qui rejoindra l’autre qui, déjà terminé, est posé contre un mur au fond de la pièce. Restera encore à construire une dernière pièce pour relier les deux poteaux, et son fils Otto disposera du meilleur matériel pour s’entraîner au football dans la cour intérieure de l’immeuble.

Certes, le garçon devra toujours slalomer entre les flaques de boue, le tas de charbon et les chutes de bois que son père, menuisier, garde sous la main, au cas où, et surtout éviter de tirer trop fort contre la porte des toilettes, qui risque de s’ouvrir sur le visage rougeaud de Franz Schlossmacher, le voisin. Mais la situation est similaire dans les cours des immeubles voisins et, ici, Otto peut jouer du matin au soir sans que sa mère s’inquiète de le voir parti trop loin. Les rues sont de moins en moins sûres depuis quelque temps, la faute à une agitation politique de plus en plus visible en ville.

Tandis que les nationalistes allemands défilent pour une victoire décisive, les ouvriers de Favoriten descendent dans la rue pour réclamer la fin de la Première Guerre mondiale. Régulièrement, les rues de la capitale résonnent des cris des nationalistes allemands et des revendications des minorités slaves.

Eva Vedle ne craint pas tant les manifestations que de voir son unique fils arrêté par des policiers de plus en plus à cran ces derniers temps. Les origines moraves de la famille sont le plus souvent cachées, avec un mot d’ordre : surtout, pas de vagues. Otto Vedle vit dans la pauvreté en compagnie de ses parents et de ses quatre sœurs, comme tout le monde ou presque à Favoriten. Le garçon trouve refuge dans le football, qu’il pratique du matin au soir, faisant parfois l’école buissonnière avec ses camarades du quartier.

Un talent précoce

Est-ce parce que son père lui a fabriqué une cage de football, une vraie, en bois, qu’Otto devient si bon ? Ou parce qu’il a appris à dribbler entre les flaques de la cour pour ne pas salir ses souliers ? Nul ne le sait. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le jeune Otto développe un talent certain pour le football et qu’il est devenu l’attraction de la rue.

La légende raconte même que sa sœur Hansi, voulant rapporter un peu d’argent à la famille, voulut organiser en 1920 une exhibition du talent du garçon dans la cour de l’immeuble, invitant les visiteurs à admirer son jeu pour quelques groschen. Un projet découvert par Eva Vedle, qui eut tôt fait de le noyer dans l’œuf, craignant que la police autrichienne ne confonde l’événement avec un rassemblement nationaliste.

Le talent de footballeur d’Otto lui vaut aussi quelques ennuis ponctuels. Il est ainsi vivement critiqué par son professeur, qui voit en lui une graine de cancre car le garçon refuse d’étudier sérieusement, en plus de parler un mauvais allemand. A ses yeux, son avenir est tout tracé : il travaillera à l’atelier de son père, qui lui apprend déjà les rudiments du métier, et il en deviendra propriétaire un jour. Ses sœurs font déjà des travaux de couture en compagnie de sa mère.

En 1929, Otto a 18 ans. Il évolue depuis plusieurs années dans les équipes jeunesse du SK Slovan Wien, le club de la diaspora tchèque dans la capitale autrichienne. Il se sent ici à sa place, n’ayant plus besoin d’utiliser l’allemand pour communiquer. Et il s’installe peu à peu à son poste de prédilection, dans un rôle de milieu offensif.

Remous politiques

Capable de faire la différence aussi bien par la passe que par le dribble, Otto Vedle n’a qu’un point faible : son jeu de tête. Sa petite taille, qui serait en partie due à une sous-nutrition pendant son enfance, est handicapante dans le jeu aérien, mais le jeune homme compense cette lacune par une vision du jeu hors du commun. Il semble toujours savoir avant les autres quelle direction prendra le ballon. A croire qu’il a cartographié les touffes d’herbe inégales du stade, le České srdce (littéralement le « cœur tchèque », qui deviendra par la suite le Franz-Horr-Stadion, antre de l’Austria Vienne).

Un stade où, semaine après semaine, il réalise des miracles. Mais l’instabilité de l’époque marque un tournant dans sa vie. Les tensions entre les chrétiens sociaux et les sociaux-démocrates culminent en 1927, avec des affrontements entre les deux camps en hiver, puis la Révolte de Juillet l’été suivant et l’incendie du palais de justice de Vienne. Jour après jour, un fossé se creuse entre les habitants de la capitale et chacun est sommé de prendre position. Les clients de Sebastian Vedle mettent l’artisan sous pression. Certains lui tournent le dos, critiquant son manque d’implication dans la vie politique du pays, d’autres menacent de venir détruire son atelier.

Sebastian Vedle merut en 1929, renversé par un tramway, et c’est son fils qui reprend l’atelier. Etoile montante du football et figure connue du quartier, il subit d’autant plus de pressions que son père. Et plus l’on lui demande de choisir son camp, plus il refuse de prendre une décision. Renvoyant chaque faction à ses limites, il se renferme sur lui-même, délaissant les entraînements et sortant peu de son atelier.

C’est l’entraîneur du Slovan Wien qui le convainc de reprendre le football, en lui promettant une place de titulaire dans l’équipe senior, avec laquelle Otto n’a pas encore joué jusqu’à présent. Le jeune homme finit par accepter, mais sa vision du football est changée à tout jamais. Voyant les courants politiques se déchirer sur l’avenir du pays et insister sur la nécessité de dominer son adversaire, Otto Vedle ne cache plus son dégoût pour la compétition.

Une philosophie unique

« Dominer son adversaire ne peut être le but ultime », aurait-il déclaré à l’un de ses coéquipiers selon un journal intime de l’époque. « Le football est un jeu et doit le rester à tout prix. » A partir de cette date, Otto Vedle débute sa carrière de footballeur senior et développe rapidement sa particularité : il ne marquera aucun but au plus haut niveau.

Ce n’est pas un manque de talent. Ce n’est pas un manque de précision, ni même un manque d’occasions. C’est une philosophie. Le jeu avant tout. Il fait siens les mots de Robert Musil : « Ne savez-vous pas que toute vie parfaite serait la fin de l’art ? » Pour faire vivre le jeu, privilégie la passe plutôt que le tir pour conclure les actions. S’il est forcé de le faire, il ne tire que pour faire briller les gardiens adverses.

Une statistique résume bien la carrière d’Otto Vedle : environ 80 matchs joués, zéro but. Le nombre de passes décisives n’étant pas relevé à l’époque, nul n’est en mesure de confirmer les exploits collectifs du jeune homme. Mais tous les témoins de l’époque s’accordent à dire qu’il est le joueur le plus extraordinaire qu’ils aient vu évoluer. Avec ses dribbles comme des arabesques et ses passes millimétrées, il dessine un chef-d’œuvre éphémère sur la pelouse, match après match.

Dans l’ombre de Josef Bican

La carrière d’Otto Vedle atteint son paroxysme entre 1930 et 1932. Fer de lance du SK Slovan Wien, il dispute la première division du championnat autrichien pendant deux saisons avec son club de toujours. Il croise alors la route d’un certain Josef Bican, l’autre star de Favoriten, l’homme qui marque comme il respire.

Les deux hommes se connaissent vaguement, s’estiment un peu, se détestent cordialement. Ils représentent des visions du football diamétralement opposées. A Bican l’efficacité, la victoire, les statistiques affolantes. A Vedle le romantisme, le jeu par et pour le jeu, les émotions avant toute chose.

Ils s’affrontent pour la première fois lors de la saison 1931-1932. Bien que connu à Vienne depuis plusieurs années, Josef Bican découvre le plus haut niveau, un an après son alter-ego. Bican reste sur une saison avec la reserve du Rapid en D2 et doit confirmer qu’il est capable de faire aussi bien au niveau supérieur. Buteur 10 fois en huit apparitions, le prodige du Rapid marque rapidement les esprits. La rencontre avec le SK Slovan Wien d’Otto Vedle tourne au massacre : 10-0 pour le Rapid, le 27 septembre 1931. Le match retour sera plus équilibré (3-2), mais le Slovan s’incline une nouvelle fois. Le club de la diaspora tchèque n’a pas les moyens financiers ni sportifs de se maintenir au plus haut niveau et il quitte l’élite à la fin de la saison sur un triste bilan.

Qui sait ce qu’il aurait pu se passer si Vedle et Bican avaient été associés dans le même club ? L’art de la passe de l’un, couplée à la finition clinique de l’autre, aurait pu faire des étincelles. Mais tandis que Pepi Bican remplissait les fiches de statistiques et marquait l’histoire, Otto Vedle retournait à un relatif anonymat, le public du Slovan se lassant peu à peu de sa philosophie de jeu.

L’anonymat comme seul avenir

Désavoué par les siens, décrié au sein du club, Otto Vedle joua de manière plus sporadique lors des saisons suivantes, jusqu’à quitter son club de toujours. Les tensions politiques du pays l’encourageaient à s’enfoncer toujours plus dans son choix de ne pas choisir un camp. L’austrofascisme puis l’Anschluss lui valurent des ennuis avec les autorités, lui qui refusait de prendre parti.

Surveillé par les autorités autrichiennes puis par la Gestapo, il est porté disparu quelque temps après le début de la Seconde Guerre Mondiale. A-t-il été enrôlé de force dans la Wehrmacht ? A-t-il été arrêté, et si oui, pour quel motif ? Nul ne le sait. Otto Vedle disparaît comme des milliers d’autres anonymes.

La Seconde Guerre mondiale, avec son lot de drame, coûta probablement la vie à Otto Vedle, bien qu’aucune nouvelle confirmant son décès n’ait pu être confirmée. Porté disparu, le prodige viennois ne brillerait plus et, surtout, il ne ferait plus jamais briller les autres, tandis que Josef Bican continuerait de faire trembler les filets avec une régularité de métronome.

1 seul commentaire pour "Dans l’ombre de Josef Bican : l’histoire du génie sans buts"

  1. AlphaBet17 dit :

    Je me demandais c’était qui ce gonze avant de me rappeller de la journée, bravo Modro 😁

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