L’homme qui ne valait pas deux milliards

En mars 1975, le Napoli débourse deux milliards de lires pour s’offrir Giuseppe Savoldi — record mondial. Une somme indécente dans une Italie qui tremble. Beppegol assume : le football, c’était d’abord un métier.

Europe Portrait

Le décès de Giuseppe Savoldi nous renvoie à l’Italie des années 1970, une décennie sombre qui n’épargne pas le calcio. Les violences politiques se propagent aux stades, les résultats sportifs déçoivent, le spectacle décline chaque année un peu plus, les fuoriclasse vieillissent… Cela ne rebute pas les tifosi à qui la presse vend du vent, des affaires montées en épingle, des rumeurs de transferts et des stars qui n’en sont pas. Une chance pour Beppe Savoldi, propulsé au premier rang sans que ce ne soit sportivement justifié.

Fils de cheminot, d’un milieu modeste, Giuseppe Savoldi grandit dans les environs de Bergame. Alors qu’il se passionne pour le basket, il décide à l’adolescence de devenir footballeur professionnel, un choix motivé par les seules perspectives matérielles. Il postule naturellement à l’Atalanta qui ne détecte pas immédiatement le potentiel du joueur d’oratoire qu’il est encore. Il tente à nouveau sa chance quelques années plus tard et la Dea lui ouvre enfin les portes de sa Primavera. Plusieurs saisons avec les jeunes sous les ordres du Hongrois Mihály Kincses révèlent une détente et un jeu de tête supérieurs à la moyenne lui permettant de prétendre progressivement à l’équipe première. Ses entraineurs l’accoutument doucement à la Serie A à partir de 1965, le plus souvent sur une aile de laquelle il observe le positionnement de son modèle, l’avant-centre Gerry Hitchens. Au départ de l’Anglais, en 1967, Savoldi revêt les habits du bomber et inscrit une douzaine de buts, une performance remarquable quand le meilleur réalisateur du championnat plafonne à 15 buts (Pierino Prati).

Beppe Savoldi, sans moustache, avec le maillot de l’Atalanta pose entre Franco Cresci (futur Bolognais lui-aussi) et Pietro Anastasi, alors à Varèse. Ils sont alors tous les trois sélectionnés avec les Espoirs italiens.

Sélectionné avec les Azzurini, Savoldi attise les convoitises. Les frontières du calcio sont fermées depuis le désastre de la World Cup 1966 et créent une bulle spéculative autour des denrées rares que représentent les jeunes Italiens aux profils offensifs. Le Bologna FC, en retrait depuis le scudetto 1964, acquiert l’espoir dans un deal impliquant l’Italo-Brésilien Sergio Clerici. Pour Savoldi, il s’agit d’une satisfaction financière avant tout et il ne le cache pas. « A mes débuts, l’Atalanta me versait un peu plus de cent mille lires par mois. La première année, je n’ai joué que quatre matchs, je ne la prends donc pas en compte. La seconde, en revanche, j’en ai disputé 26, marqué cinq buts, et j’ai conservé le même salaire. Il me semble donc logique et humain que, lors des négociations pour ma prolongation de contrat, j’aie tenté de récupérer l’argent qui ne m’avait pas été versé. Certes, nous sommes payés d’avance : simplement, une partie de la somme perçue sert toujours à compenser le manque à gagner de l’année précédente. »

Malgré des douleurs dorsales récurrentes qui le handicapent à ses débuts avec les Rossoblú, Savoldi savoure la vie bolognaise, trouvant matière à satisfaire son goût pour le basket avec les derbys entre la Virtus et la Fortitudo. Sur le plan sportif, le Bologna FC demeure un second couteau, alternant flops et coups d’éclat (victoire en Coppa Italia en 1970, Savoldi inscrivant le doublé offrant le titre aux siens lors du match décisif contre le Torino).

A partir de 1972, le flamboyant président Luciano Conti relance un cycle ambitieux. L’entraineur italo-argentin Bruno Pesaola et le directeur sportif Carlo Montanari, les hommes clés du scudetto de la Fiorentina trois années plus tôt, apportent leur savoir-faire. Construit autour de l’indéracinable Giacomo Bulgarelli et de Beppe Savoldi, l’effectif est bonifié par la venue de Bob Vieri (le père de Bobo) et les promesses que constituent Eraldo Pecci, Vittorio Caporale ou Aldo Maldera. Pour mener les Rossoblú au sommet, Pesaola fait preuve d’imagination. Il confie la préparation physique des joueurs à court de condition à un autre Italo-Argentin, Juan Carlos Duran, un boxeur extrêmement populaire, champion d’Europe en titre, ayant combattu des pointures comme Emile Griffith, Nino Benvenuti ou Jean-Claude Bouttier. Duran est connu pour absorber des substances mystérieuses importées de Bolivie et supposées développer son agressivité. L’expérience prend fin quand Duran frappe un journaliste à l’issue d’une conférence de presse.

Contre la Fiorentina au stade Dall’Ara.

Avec ou sans Duran, Bologne ne parvient pas à tutoyer les cadors de Serie A sans que rien ne puisse être reproché à Savoldi. Au contraire, il tient son rang en étant l’auteur de nombreux buts, souvent de la tête. Doté d’un timing parfait, il s’élève dans les airs en dominant son défenseur et, comme suspendu, propulse puissamment du front le ballon en direction des filets adverses. Capocannoniere en 1973 (à égalité avec Paolino Pulici et Gianni Rivera), surnommé Beppegol, il pourrait rejoindre un club plus huppé mais Conti fait le nécessaire pour le retenir en revalorisant son contrat plusieurs années consécutivement.

La patience du président de Bologne finit par s’effilocher malgré une seconde Coppa acquise – pour ne pas écrire volée – au forceps contre Palerme en 1974[1]. L’année suivante, Conti fait le premier pas auprès de Corrado Ferlaino, son homologue du Napoli. Il propose de lui céder Savoldi en contrepartie de Sergio Clerici (encore lui) et une somme d’argent. Malgré l’hostilité menaçante des tifosi bolognais vis-à-vis de Conti, les négociations aboutissent : pour l’équivalent de deux milliards de lires[2], record mondial, Savoldi prend la direction de Naples. Désireux d’enfin conquérir le scudetto, Ferlaino brise tous les tabous de l’époque. L’enthousiasme des supporters azzurri est bien réel mais ne peut être comparé à la folie observée pour la venue d’Omar Sívori, 10 ans plus tôt. A cela, deux raisons. Pourquoi choisir un pur bomber, statique et égoïste, a priori peu compatible avec le jeu collectif préconisé par le coach, Luís Vinício ? Et comment justifier un tel investissement quand les Napolitains manifestent depuis des mois contre la pauvreté dans une ville submergée d’ordures et d’immondices, conséquence d’une grève des éboueurs en lutte pour le paiement de leurs salaires, faisant craindre une nouvelle épidémie de choléra après celle de 1973 ? Beppe Savoldi conçoit ce transfert comme une opportunité professionnelle et surmonte la vague d’hostilité, médiatique avant tout, il faut bien le dire. « Bien sûr, mon transfert a fait des vagues. Il y avait déjà le problème des déchets, mais l’indignation générale ne m’a pas affecté. » Savoldi désirait une nouvelle augmentation, il l’obtient et fait penser à un des personnages caricaturés par Rino Gaetano dans la chanson de l’été 1975, Ma il cielo è sempre più blu.

Ferlaino doit se satisfaire de campagnes d’abonnement exceptionnelles car le Napoli ne franchit aucun cap sportif avec Savoldi, toujours aussi régulier dans la surface de réparation et toujours aussi peu impliqué dans l’élaboration du jeu (une troisième Coppa figure malgré tout à son palmarès). Peut-être impressionnés par le montant de la transaction, Fulvio Bernardini et Enzo Bearzot l’appellent enfin en sélection mais lui préfèrent rapidement des attaquants plus mobiles comme Graziani, Pulici ou Bettega[3].

Rare image de Savoldi avec la sélection et Enzo Bearzot.

A 32 ans, ayant renoncé à tout espoir de scudetto, Beppe effectue son retour au stade Renato Dall’Ara de Bologne alors que Mauro Bellugi fait le chemin inverse. Pourquoi ne sommes-nous pas surpris de le trouver impliqué dans le scandale du totonero de 1980, cette gigantesque affaire de paris clandestins et de matchs truqués ? Malgré ses dénégations, il plonge avec son coéquipier Carlo Petrini et son président Tommaso Fabretti. Suspendu trois ans et demi fin juillet 1980[4], son malheur s’efface rapidement derrière le drame du 2 août, l’épouvantable attentat de la gare de Bologne (85 morts, 200 blessés).

Alors qu’il vient de disparaître, on se souvient avant tout de la fortune du premier Beppegol rossoblú[5], un joueur ayant su profiter de la pénurie de bombers dans la péninsule et de l’absence de concurrence venue de l’étranger. Qui pourrait le lui reprocher ?


[1] Mené 0-1 par Palerme, club de Serie B, le Bologna FC égalise à la 90e minute sur un pénalty transformé par Savoldi et s’impose finalement aux tirs au but. Savoldi lui-même reconnaîtra que la faute à l’origine du pénalty est peu évidente.

[2] 1,4 milliards de lires, Clerici et la copropriété de Rampanti, soit l’équivalent de 2 milliards de lires.

[3] Quatre sélections en 1975, un but sur pénalty en amical contre la Grèce.

[4] Partiellement gracié après la victoire de l’Italie au Mundial 1982, il achève sa carrière sur une dernière saison à Bergame, en Serie B.

[5] Surnom de Giuseppe Signori, buteur de Bologne au tournant des années 2000.

18 commentaires pour "L’homme qui ne valait pas deux milliards"

  1. Khiadiatoulin dit :

    Avant de te connaître, je m’étais fait avoir par ce titre honorifique de transfert de Savoldi. Bon, c’était loin d’être une buse et il quand-même planté à Naples mais c’est certainement un des choix les plus étonnant depuis Suarez à l’Inter en 61.
    Je ne le mettrais pas sur le podium des erreurs de casting sur cette période. Harald Nielsen, pourtant très efficace avec Bologne, en numéro 1. Il n’a quasiment jamais joué avec l’Inter. Suivi de Denilson et Lentini. Deux profils assez similaires, des espoirs que l’on a vus trop beaux et qui ont échoué.
    Me remets pas de ce choix du Betis. La seule fois où on a voulu flamber, un four. Pas uniquement la faute de Denilson.

    Le retour de Pogba à Manchester est aussi une déception dans son ensemble.

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    1. Alexandre dit :

      Que veux-tu dire, concernant Suarez?

      Lentini ne valait pas tant d’argent, c’est vrai. Ceci dit ca restait je trouve un excellent footballeur. De memoire, il eut un accident de voiture, et plus jamais le meme joueur apres. Mais au Toro je le trouvais vraiment bon.

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      1. Alexandre dit :

        Et j’aimais bien cette equipe, Martin Vazquez (superbe joueur)-Scifo-Lentini, c’etait sympa a regarder.

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      2. Verano82 dit :

        Oui, un accident au volant d’une Porsche qui le foudroie alors qu’il s’installe comme un pilier du Milan.

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      3. Khiadiatoulin dit :

        Je prenais Suárez comme début d’analyse, pas en tant que transfert rate. Haha
        Pour moi, Suárez est le meilleur joueur de champ espagnol de l’histoire.

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      4. Khiadiatoulin dit :

        Oui, ce Toro qui aurait fait un beau vainqueur de l’UEFA en 92. Avec Casagrande, Marchegianni. Un podium également et la Coupe l’année suivante. Le dernier grand Toro.

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      5. Alexandre dit :

        Suarez m’a bluffé quand j’ai commencé à m’intéresser à lui, j’entends toujours dire qu’il a spolié Puskas, blablabla…………mais il est peut-être plus légitime de se demander s’il ne méritait pas un BO de plus au fond, un crack.

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      6. Khiadiatoulin dit :

        J’ai beaucoup aimé Xavi et Iniesta mais Suarez était aussi intelligent dans la construction que le premier et plus doué pour conclure que le deuxième. Il était vraiment tres fin techniquement. Je vois pas mieux en Espagne.

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  2. Verano82 dit :

    Juan Carlos Duran, ou Carlo Duran en Italie, a le malheur de voir un de ses adversaires mourir à la suite d’un combat. Plus tard, Bouttier le battra pour le titre européen à Roland Garros.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Son fils a également une belle carrière. C’est celui que je connaissais, Massimiliano Duran. Champion du monde en lourds-légers, après avoir vaincu une référence de la catégorie De Leon. Il a des affrontements avec Anaclet Wamba. Une victoire par disqualification, avant de perdre son titre face au franco-congolais.

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      1. Khiadiatoulin dit :

        Et pour rester dans la thématique boxe, y a une belle école au Congo. Wamba dont je parlais, Bakole qui avait mis sa première raclée à Yoka. Il s’en est jamais remis d’ailleurs… Ilunga Makabu, le frère de Bakole mais le meilleur a combattu pour l’Italie, Sumbu Kalambay. Champion du monde chez les moyens et des victoires prestigieuses face à Iron Barkley, Herol Graham ou le magnifique jamaicain McCallum. Battre McCallum dans les années 80, c’est autre chose que le battre dans la décennie suivante comme Tiozzo. Et très beau style.

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Gerry Hitchens aura eu finalement la plus belle carrière italienne parmi les Britanniques arrivés dans la calcio en 1961. Les Greaves, Law et Baker.

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  4. Khiadiatoulin dit :

    Virtus et la Fortitudo, un des plus beaux derby, aucun doute. A l’époque de Savoldi, les pionniers du basket italien que sont la Virtus et l’Olimpia allaient subir la féroce concurrence de Varese et Cantu. Fortitudo a commencé à briller vers le début des années 90 jusqu’à mi-2000. Depuis quelques années, il n’est plus dans l’élite. Mais le niveau du championnat a drastiquement baissé depuis 20 ans. Alors qu’il a dominé l’Europe pendant 30 ans. Petit parallèle avec la Serie A.

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  5. Verano82 dit :

    Ah, j’espérais t’appâter avec le basket ! Rigaudeau est un des grands noms de la Virtus, j’aimais bien ce joueur, encore un Choletais.
    Sinon, Cantu, Olimpia, Pesaro et Varèse, ça me rappelle Antonello Riva, Mike D’Antoni, Bob McAdoo, Walter Magnifico et Dino Meneghin en Coupe d’Europe dans les années 1980. Ces joueurs-là, ils ont souvent fait mal à Limoges, Antibes ou Orthez.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Haha. Le basket italien a été la 3ème force au niveau continental, derrière les Yougos et les Soviétiques et le premier championnat des années 70 au début des années 2000. D’ailleurs le championnat et la sélection ont commencé à décliner en même temps. Après l’argent olympique à Athènes.
      La Virtus est mon club italien préféré mais mes premiers souvenirs de basket de club sont bien avec le Tracer Milano que tu cités. McAdoo, c’était pas n’importe qui. C’est un MVP, un triple meilleur scoreur de NBA. Riva, gloire de Cantu, arrive à Milan après les titres européens. Magnifico, c’est Pesaro avec les débuts de Carlton Myers qui sera décisif dans la victoire à l’Eurobasket 99.
      L’Espagne, la Grèce, la France ou l’URSS et feu la Yougoslavie pouvaient avoir des locomotives mais personne n’avait la densité du championnat italien. Caserte avec Oscar Schmidt, Trevise avec Kukoc, Rome championne d’Europe en 1984, Varese, les clubs de Bologne… On a jamais fait mieux en Europe. Même pas les Yougos avec leur Cibona, Jugoplastika ou Partizan. En talent oui mais pas en compétitivité.

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      1. Alexandre dit :

        Premier basket continental dont je me rappelle avoir vu des images. Parmi les noms cités, dont peu m’envoyaient du rêve toutefois, mon préféré était peut-être encore bien Magnifico, fluidité appréciable vu son gabarit!

        Riva : j’avais du mal…………. Ce profil bodybuildé, bof..

        Y avait un meneur que j’aimais bien aussi, mais alors le nom??

        J’ai l’impression d’avoir toujours connu ces deux Bologne, et cependant je n’imaginais pas que ces clubs fussent aussi « vieux ».

        Rigaudeau : facile, la classe.. J’aimais beaucoup, lui!

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      2. Alexandre dit :

        C’est même mon basketteur français préféré all-time, pas faute pourtant qu’il y ait eu des Français que j’aimais vachement bien (Bonato, Digbeu..) et de l’avoir bcp suivi depuis les 80’s. Mais lui, je le mets aujourd’hui encore au-dessus : intelligent, élégant, complet.. Top joueur, un de mes Européens préférés sans problème. Je le voyais aller plus haut.

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      3. Khiadiatoulin dit :

        Alex. Nando Gentile ? Si tu parles de la génération de Riva et Magnifico, celle qui va en finale de l’Euro 91, c’est certainement lui. Un gaucher, tres fort. Sinon, plus vieux, parmi les champions d’Europe 83, Pierluigi Marzorati qui est l’emblème du Cantu champion d’Europe avec Riva. Et oui, Riva, c’était un bulldozer. Il était surnommé Superman.

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