L’amant de la Curva Maratona

Le peuple granata attend une victoire contre l’ennemi bianconero depuis 2015. Cela fait si longtemps que les deux rivaux ne jouent plus dans la même cour… Dans un club où le culte du souvenir est un devoir, Paolo Pulici demeure le symbole du Torino regardant la Juventus droit dans les yeux. Même Andrea Belotti n’a pas réussi à offrir un succès à ses supporters, restant dans l’ombre de Pulici. D’ailleurs, peut-on raisonnablement croire que l’on peut supplanter Pupi dans le cœur des tifosi du Torino ?

Le buteur court vers la Curva Maratona où se masse l’exceptionnelle tifoseria granata. Il est de dos en plan large, aucun doute sur l’identité du joueur avec ce numéro 11 bien visible. Il s’agit de Paolino Pulici. Ciccio Graziani est déjà là pour l’étreindre suivi de Claudio Sala et tous les autres. Puis le groupe se désintègre et chacun repart en trottinant vers l’aire de jeu. Paolino ferme la marche. Il semble hésiter, s’arrête et se tourne à nouveau vers la tribune, les bras en V sur la piste d’athlétisme enneigée, seul face à l’immense gradinata encore palpitante avec laquelle il vit une relation charnelle.

Pulici est l’incarnation du Torino des années 1970, celui qui conjure enfin le mauvais œil après la catastrophe de Superga et l’accident de l’astre Meroni. Pulici est plus que cela encore. Dans la longue histoire du club, Valentino Mazzola est évidemment inégalable mais Paolino est son dauphin devant tous les autres, Adolfo Baloncieri, Virgilio Maroso, Guglielmo Gabetto, Gigi Meroni, Renato Zaccarelli, Claudio Sala ou son « jumeau » Ciccio Graziani.

Pulici aurait pu jouer à Milan si Helenio Herrera avait cru en lui. Mais Il Mago ne le conçoit qu’en coureur à pied, le préservant d’un mariage avec l’aristocratique Inter qu’aurait fragilisée la différence de classe sociale. Paolo est un fils du monde ouvrier. A 14 ans, il travaille dans une usine produisant du fil de cuivre, les dents déjà jaunies par les Nazionali sans filtre. Le sélectionneur maudit de 1966, Mondino Fabbri, le repère à Legnano et l’attire à Turin où il a rendez-vous avec un peuple qui lui ressemble et qui vit dans le souvenir. Dans le stade Filadelfia où il s’entraîne, celui du Grande Torino naguère, le coach des espoirs ne cesse de lui répéter « n’oublie pas qu’ils te regardent » en évoquant Mazzola, Maroso, Castigliano ou Gabetto, morts sur la funeste colline.

L’industriel Orfeo Pianelli prend pour modèle Ferruccio Novo, le président du Toro des années 1940. Il édifie peu à peu une équipe capable de concurrencer la Juventus en choisissant de jeunes joueurs talentueux dont Meroni aurait dû être le joyau. A Turin depuis 1967, Pulici voit successivement arriver Claudio Sala, Luciano Castellini, Francesco Graziani, Renato Zaccarelli, Eraldo Pecci, Patrizio Sala et quelques autres encore. Il aurait pu décrocher un premier championnat en 1972 avec la Torre Gianni Bui, grand pivot autour duquel il papillonne. Quelques décisions arbitrales litigieuses l’en privent et la Juventus est encore une fois sacrée.

Capocannoniere à trois reprises, neuf fois buteur contre les Bianconeri (record du Torino), Pupi Pulici redonne des couleurs à la maglia granata et symbolise aujourd’hui encore le Toro encornant la Juve. Ce n’est pourtant pas un surhomme, il n’a pas la puissance de Graziani, il traverse souvent en fantôme les rencontres à l’extérieur et le maillot azzurro de la Nazionale ne l’inspire jamais. Mais dès qu’il foule la pelouse du Stadio Comunale, Paolino se transforme, dévoué au fanatisme de ses tifosi. Il exècre la Juventus et la rumeur prétend qu’il piétine un drapeau bianconero lors de son premier derby. Cuccureddu, son adversaire à de nombreuses reprises, affirme que même ses yeux deviennent grenat.

Avec Luigi Radice aux commandes, le Torino retrouve son lustre d’antan, faisant tomber la Juve de Carlo Parola à l’issue d’un mano à mano étouffant. Le 16 mai 1976, c’est évidemment face à la Curva Maratona que Puliciclone[2] inscrit le but du titre dans une ambiance indescriptible, 27 ans après le dernier scudetto plein de larmes[1].

Le but du titre.

Pulici a 26 ans et est au sommet. La suite est un long et lent déclin avec le Toro rattrapé par le malheur. L’ex-grand capitaine Giorgio Ferrini, mentor sans douceur de Pulici à ses débuts et entraîneur adjoint, meurt prématurément fin 1976, Radice réchappe de peu à un accident de la route[3] puis l’empire de Pianelli s’effondre.

Le Torino ne peut plus suivre financièrement la Juventus. Pianelli consomme d’abord une partie de sa fortune personnelle dans le versement d’une rançon pour la libération de son petit-fils victime d’un enlèvement puis la crise économique frappe son groupe industriel. A la même époque, en grande difficulté, Gianni Agnelli accepte l’aide de Kadhafi et ses pétrodollars pour participer au renflouement et à la restructuration de FIAT. C’est un immense scandale, Kadhafi ayant expulsé sans égards les derniers Italiens présents en Libye en 1970. Les médias parlent de « cheval de Tripoli » pour décrire la peur que suscite cette intrusion au capital du monument national qu’est la FIAT. Mais puisque des dizaines de milliers d’emplois sont en jeu, que l’agitation sociale est forte pendant ces années troubles, la Démocratie-chrétienne au pouvoir laisse faire. Pianelli & Traversa ne bénéficie ni de capitaux étrangers, ni du soutien de l’état et le groupe industriel finit de sombrer en 1981. L’emblématique président du Toro se retire en 1982 sous la pression de tifosi sans mémoire. C’est également la fin de Pulici avec le Torino, poussé dehors par le directeur sportif Luciano Moggi. Mais à la différence de Pianelli, même quand il ne met plus un pied devant l’autre, Pupi demeure adulé de la Maratona.

Que ressent-il lors de son retour au Comunale en février 1983 avec un maillot noir et blanc sur les épaules, fût-il celui de l’Udinese ? Entré à un quart d’heure de la fin de la rencontre, Pulici ne trahit pas, mieux il dévie une frappe de son coéquipier Ivica Šurjak qui semble victorieuse. Après le match, l’émotion est immense. Il embrasse le vieux sage Renato Zaccarelli, dernier héros du scudetto de 1976 encore présent, puis accompagné de son épouse, manifestement peu jalouse, il se rend sous la bouillonnante Maratona pour une longue démonstration d’amour.


[1] Le titre est acquis après la catastrophe de Superga en mai 1949, décimant le Grande Torino et mettant fin à la domination écrasante des Granata.

[2] Surnom attribué par le journaliste Gianni Brera après une prestation étourdissante à San Siro.

[3] Aux côtés de Radice, l’ancien joueur Paolo Barison trouve la mort dans l’accident.

24 réflexions sur « L’amant de la Curva Maratona »

  1. Grand texte Verano. Le Toro était mon club en Italie pendant 2 ans. De 92 à 93. Le temps d’aller en finale de c3 face à l’Ajax et de gagner la coupe en 93 grâce à Silenzi. Tout ça en honneur à Scifo. J’avais même le fanion du Toro dans ma chambre !

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    1. Ferrini est parmi les Azzurri champions d’Europe 1968, un joueur dur, un peu comme Benetti avec lequel il partage la blondeur et des joues crevassées par l’acné.
      D’une absolue fidélité au Toro, il raccroche l’année précédent le scudetto de 1976 pour devenir coach adjoint. Durant l’été qui suit le titre, il est opéré d’une tumeur au cerveau. Il revient vite au soutien de Radice mais la maladie l’emporte et après quelques jours de coma, il meurt durant l’automne.

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  2. Dans cette génération, mon préféré est Claudio Sala. Quelle classe sur un terrain. Ambidextre et technique. Je ne sais pas si je surestime ses qualités ou si il fait parti des grands talentueux qui n’ont jamais réellement explosé avec la Nazionale mais quelle classe!

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  3. Très joli texte effectivement. Malgré sa valeur prouvée en Serie A, il a manqué quelque chose à cette génération du Torino pour réussir en Europe. On l’a lue récemment en victime du Lok Leipzig au premier tour de la C3 1973-74, on la sait victime du Bastia de Papi et Krimau après une victoire de légende des Corses au Stadio Comunale au troisième tour de la C3 1977-78, on le l’a pas vue passer l’hiver une seule fois de la décennie… Une seule finale (C3 1991-92), une seule autre demi-finale (C2 1964-65), quelques quarts épisodiques, le bilan est d’ailleurs maigre en général pour le club. Curieux, tout de même.

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    1. Les meilleures années du Toro correspondent à la période creuse du Calcio (sauf le titre UEFA de la Juve en 1977). L’effet de l’absence d’étrangers se faisait sentir. Mais en effet, aucun quart de finale alors que le club doit disputer 6 ou 7 campagnes européennes dans la décennie, c’est étonnant.
      Je ne sais pas quel crédit il faut accorder à la finale de C3 1992. C’est la décennie où n’importe quel club italien peut gagner une coupe d’Europe, avec des effectifs plantureux, certes, mais une avance considérable en matière de « médecine ».

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    2. Pourtant il me semble qu’il n’y eut pas le moindre adversaire de type « oligarchique », parmi ceux qui éliminèrent le Toro dans la seconde moitié des 70’s : ils tombent toujours face à des clubs peu, mal voire du tout introduits, dénués d’influence réelle.. De quoi avoir des regrets, y avait la place a priori..??

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      1. Parmi leurs bourreaux, il y a quand même Gladbach en C1 en 76-77, saison où le Borussia est champion d’Allemagne et finaliste contre Liverpool.

        Je viens de jeter un œil sur les autres éliminatikns des 70es : les Allemands leur font mal, Lok Leipzig (cf. Article de ggg sur la saison 73-74), Fortuna Düsseldorf, Gladbach et Stuttgart au début des 80es. Mais il y a aussi les Rangers (en 1/4 de C2 1972), Tenerife, Bastia, Grasshoppers, Gijón…

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      2. Ah, sportivement ce n’étaient pas des peintres, c’est certain!

        Mais c’étaient des nains financiers et institutionnels. Même Gladbach : ce club n’a jamais rien pesé dans les instances européennes. Bref : le genre d’affrontements plus susceptibles que d’autres (ça ne veut pas dire charrette) d’être vraiment, peu ou prou, disputés à 11 contre 11.

        Plus synthétiquement : ce n’est pas comme s’ils avaient dû affronter des Juve, Barca, Milan, Inter.. ou même un Ajax ou Bayern vu l’influence dingue que pouvaient impunément (et parfois décisivement) exercer des Cruyff ou Beckenbauer sur de pauvres arbitres livrés à eux-mêmes.. ==> Tomber sur ce genre d’adversaires : c’était partir avec un handicap.

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      3. Si Ferruccio Novo était tout puissant après-guerre, ce n’était pas le cas de Pianelli. Tu as sans doute là un début d’explication : le Toro n’a pas de poids dans les instances. Et quand il essaye de jouer en coulisses avec le jeune Luciano Moggi (un disciple d’Italo Allodi, je ne t’apprends rien), Pianelli est ruiné et l’ère glorieuse de la deuxième moitié des 70es est finie.

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  4. Merci Verano ! Je me suis toujours demandé pourquoi un club aussi populaire que le Torino , LE club de la ville de Turin (la Juve est plus populaire en dehors de la ville qu’à Turin), n’a jamais pu s’imposer durablement dans le top des clubs italiens … l’ombre gênante de sa voisine aux moyens et réseaux très importants ? Sûrement… Mais bon , à Milan il y a bien 2 mastodontes, ça m’arrache le cœur de qualifier les bleus et noirs de mastodontes 😁 …
    Et surtout quelle malchance ! Être « granata » c’est accepter de se faire marabouter à chaque saison !
    Comme Kidhia j’ai un souvenir ému de cette finale Uefa 1992, un aller-retour de toute beauté (tout comme celle de l’année d’avant avec mon « chouchou » Roberto Baggio sous les couleurs de la Fio) . Les 2 équipes étaient superbes : l’Ajax avec Menzo, Blind, Silooy, Winter, De Boer, Jonk, Van’t Ship,Bergkamp, Roy entraînés par Mr tête de c… 1er Van Gaal et un Torino de rêve avec Marchegiani, Bruno, Mussi, Martin Vasquez, Lentini, Casagrande, Scifo et un certain Bobo Vieri sur le banc . Le tout entraîné par Mondonico, entraîneur à la carrière discrète mais toujours apprécié.
    Ça pue la nostalgie et le romantisme tout ça !
    Lentini qui a eu une carrière brisée nette par un grave accident de voiture quand il était au Milan ( il n’a jamais été le même après ça ) qui aurait dû avoir une carrière flamboyante et pleine de titres … la malédiction du Torino sans doute …

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    1. Dans ce Toro du début des années 1990, il y avait Pasquale Bruno en défense. Un des derniers tueurs à avoir sévi sur les pelouses, je pense !!! Ses duels avec Van Basten étaient épiques.
      Le coach était en effet Mondonico à qui nous avons consacré un article sur P2F l’an passé. Scandalisé par un penalty non sifflé à Amsterdam, il avait soulevé une chaise en guise de protestation, l’image est célèbre.

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      1. Le foot mondialisé et uniformisé fait que c’est moins marqué de nos jours . Mais ça toujours été le cas : une Juve qui représente le patron, FIAT, et le Toro les ouvriers turinois .
        D’où , à l’origine, une Curva « à gauche » pour le Toro et une « à droite » pour la Juve .
        La Juve est le club le plus supporté en Italie car dans les années 50-60 les habitants du sud sont venus à Turin pour bosser chez FIAT et ont adopté le club de la boîte .
        Mais la capitale des juventini …c’est Milan ! Lors des Milan-Juve , il y a un paquet de supporters bianconeri dans les travées. D’ailleurs , il y a 10-15 ans , la Juve jouait ces matchs de coupe d’Europe … à San Siro pour faire le plein !
        Ça aussi ça m’arrache le cœur…😁

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    2. Le tournant des 90’s, c’est les meilleures années de Scifo.

      van’t Schip, j’ai l’impression que son déclin était bien entrepris, au mitan des 80’s il est vraiment fort mais après? Roy fut un gros phénomène médiatique mais pour ma part assez surfait – les supporters de Forest en gardent certes un bon souvenir..mais à une époque où le moindre continental se baladait en Angleterre, bref??

      Menzo très bon au retour de la C3 92 (meilleur que lors de son passage, pourtant réussi, en Belgique). Je me souviens avoir été également impressionné par Winter. Bergkamp s’affirmait depuis peu, un an ou deux vraiment (je me rappelle de lui pour la finale de C2 88, il était déjà là..mais pas encore tout à fait fini).

      Toujours dans le groupe ajacide, il y avait un joueur techniquement très doué, Groenendijk. Malheureusement pour lui, il ne répondait pas au cahier des charges local, trop lent. Et il y avait aussi le fameux John van Loen!, fraîchement arraché à l’enfer qu’il avait vécu à Anderlecht – j’aurais apprécié qu’il dispute l’une des deux manches (je n’ai pas souvenir qu’il montât au jeu???), c’eût été un beau pied de nez à l’encontre d’un club où il avait très durement traité.

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  5. Sur le clivage droite-gauche des 2 clubs turinois, j’émets des réserves étant donné que l’un sert de vecteur d’intégration des ‘immigrés internes’, même s’il est adossé à la FIAT (Vujadin Boskov en fit un de ses aphorismes célèbres) depuis les années 1920 et encore plus depuis l’immédiat après-guerre et sa direction effective par l’avvocato Agnelli, tandis que l’autre a tout de même dû son premier essor aux très peu prolétaires Cinzano-Marrone (le vermouth). Par contre le clivage souche local ou pas parmi les 2 tifoserie, ça c’est indéniable (un peu comme Milan et l’Inter).

    En revanche en me remémorant l’accident de Gigi Radice et le malheureux Barison, en pensant à Superga, qui fracasse le football italien plus sévèrement que le conflit mondial, à Gigi Meroni, à Lentini, aux gamins ghanéens du début des années 90, j’ai limite un réflexe superstitieux…

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      1. De mémoire, Luciano Moggi avait recruté trois joueurs internationaux cadets ghanéens (dont Mohamed Cargo) et les avait traités comme du bétail. L’un d’entre eux avait supposément tenté de mettre fin à ses jours, les 3 avaient brièvement fui le club, et je pense que 2 seulement ont fini par être pros (mais dans des clubs de seconde zone). Bon on parle de ce parangon de vertu qu’était le brave Luciano plus que du Toro…

        Au fait le dernier titre des granata, c’est celui attribué par les supporters d’écusson du siècle, pour leur écusson du début des années 1980 🙂 Ca, et le derby de la Môle de 1983

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      2. Merci Claudio. C’était l’époque du titre mondial avec Nii Lamptey, j’imagine.

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