Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 8/9 l'exil
« J’aurais pu suivre la voie ambiguë que l’on observe aujourd’hui chez des personnes en responsabilité — qui veulent être en bons termes avec DIEU et avec le DIABLE — et c’est pourquoi ma présence ici ne leur plaît peut-être pas, car ils ne se sentent pas à l’aise, en ma présence, à côtoyer dans leurs bureaux les ennemis de l’État nouveau, afin de mener la politique chérie des “braves gens” ! »
(António Roquete, lettre à Agostinho Lourenço du 14 septembre 1954)
La victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale et le nouveau contexte international issu du conflit en 1945 créèrent une conjoncture dangereuse pour l’Estado Novo . La chute des régimes fascistes et leur discrédit renforcent l’espoir démocratique, remobilisant l’opposition portugaise. Dès 1943, alors que la diplomatie de Salazar cherchait à obtenir le soutien anglo-américain et à assurer la survie du régime, ses adversaires reprenaient l’initiative et retrouvaient la conviction qu’une transition vers la démocratie était possible. Dans ce contexte, les opposants s’unissent au sein du Mouvement d’unité démocratique (MUD) pour participer aux élections de 1945. Malgré une forte mobilisation, les restrictions imposées les conduisent à se retirer, et la répression s’intensifie ensuite.

La situation géographique du Mozambique, très loin du Portugal et proche de l’Afrique du Sud permet un mouvement d’opposition assez vigoureux. Si celle-ci est principalement portée par des intellectuels originaires d’Europe, elle devient de plus en plus inspiré de l’idéologie communiste qui voit dans l’Afrique colonisée un terreau idéal à son développement. La mobilisation politique s’intensifie en 1949 autour de la candidature présidentielle de Norton de Matos. Réunions, meetings et publications se multiplient, attirant un public nombreux, en particulier parmi les jeunes
C’est dans ce contexte d’opposition que Roquete arrive finalement à Lourenço Marques en septembre 1947 pour prendre ses fonctions de chef de section du Corps de police du Mozambique. Les colonies remplissaient, pour le régime, une double fonction : elles permettaient à la fois d’écarter des profils jugés encombrants et d’offrir des perspectives de promotion à des agents zélés mais cantonnés à des positions subalternes dans la hiérarchie métropolitaine. Dans ce cadre, la trajectoire d’António Roquete semble, à première vue, relever de la seconde logique. Son départ pour le Mozambique intervient en effet à un moment où, malgré la confiance que lui accordent ses supérieurs, ses perspectives d’avancement au sein de la police politique restent limitées, notamment en raison du monopole des officiers de l’armée sur les postes de direction. Toutefois, cette lecture mérite d’être nuancée. Les nombreuses plaintes et critiques formulées à son encontre au cours de sa première décennie de service invitent à s’interroger sur les véritables ressorts de son affectation. Si son zèle et son engagement dans la répression ont pu justifier qu’on lui confie davantage de responsabilités dans un espace colonial en recomposition, son profil controversé a également pu faire de lui un candidat commode à l’éloignement.

Sur place, il dirige des effectifs réduits, ce qui limite ses moyens et le rend dépendant vis-à-vis des officiers commandant le Corps de Police. Malgré ces contraintes, il participe activement à la répression politique. Un rapport de 1948 montre qu’il enquête sur des publications hostiles au régime, surveille la diffusion de tracts d’opposition et suit les activités de militants communistes. Les méthodes employées incluent surveillance, perquisitions et exploitation d’informations secrètes. La presse communiste accuse notamment Roquete et les responsables du Corps de police de mener une politique répressive active. Malgré le retrait de Norton de Matos, celui-ci recueille une minorité de voix lors du scrutin, tandis que le régime conserve une large majorité. Les autorités reconnaissent néanmoins une progression de l’opposition, surtout chez les jeunes.
Face à cette montée de l’agitation politique, le gouvernement procède en 1949 à des changements dans la hiérarchie policière au Mozambique. Les principaux responsables sont remplacés, notamment le commandant Machado da Silva, écarté pour des raisons politiques. Les nouveaux dirigeants, liés au régime et parfois expérimentés dans la police politique, renforcent le contrôle. Malgré l’échec de la candidature de Norton de Matos, les jeunes du MUD Juvenil (MUDJ) poursuivent leur engagement au Mozambique à travers des activités culturelles et associatives. Ils investissent des organisations locales, organisent conférences, événements et publient articles et poèmes, tout en continuant à diffuser clandestinement des tracts. En 1949, certains militants sont arrêtés en flagrant délit, ce qui déclenche une vague de répression. Face à cette agitation, le gouverneur Gabriel Teixeira durcit sa politique : il ordonne arrestations et déportations des principaux opposants, accusés d’appartenir à une organisation clandestine, le Mouvement des Jeunes Démocrates du Mozambique (MJDM). Plusieurs figures importantes, comme la militante féministe et politique Sofia Pomba Guerra sont arrêtées. La répression s’accompagne de rafles visant des dizaines de jeunes, souvent détenus brièvement. Des témoignages évoquent humiliations et violences, particulièrement contre les Noirs et les métis.

Dans un rapport de septembre 1949, Roquete décrit le MJDM dont les membres, des « jeunes sans distinction de couleur », organisés en cellules selon le modèle du PCP, promouvaient des « réunions secrètes » et des « distributions clandestines de tracts » contre l’État Nouveau, réalisées dans la rue ou par voie postale. Ce qui inquiétait le plus dans cette organisation était le fait que ses membres allaient au-delà des revendications de l’Opposition traditionnelle et manifestaient des «idées séparatistes » marquées par la « haine et le manque de respect envers le gouvernement central et ses institutions », ainsi que par une « indifférence et un désintérêt délibéré pour tout ce qui se passe dans la Mère-Patrie ». À partir de juillet, le MDJM avait intensifié la production de tracts contenant des « informations fausses et tendancieuses ». Le rapporteur mentionne la fin récente de la « bienveillance imméritée » à l’égard de la « demi-douzaine de déments » responsables de l’agitation politique au Mozambique. La répression policière, « d’ailleurs bénigne », conduisait, selon Roquete, les opposants au régime à un « désespoir spectaculaire », perceptible dans les tracts diffusés après les arrestations de ce mois-là.
Cette répression affaiblit durablement l’opposition mozambicaine : départs, mutations, surveillance accrue et divisions internes marquent les années suivantes. Le régime consolide ainsi son contrôle, et l’opposition entre dans une phase de recul. Cependant, l’action du MUDJ et du MJDM laisse un héritage important. Elle contribue à politiser une nouvelle génération, à diffuser des idées critiques envers la domination coloniale et à former certains futurs acteurs du nationalisme mozambicain, qui joueront un rôle dans la lutte pour l’indépendance.
En 1949, António Roquete aurait interrogé une future grande figure de cette opposition, Eduardo Mondlane après son retour d’Afrique du Sud, où il avait dû interrompre ses études. Soupçonné d’activités politiques, notamment liées à la création d’une organisation étudiante africaine (NESAM), Mondlane est brièvement détenu. L’interrogatoire révèle le mépris des autorités coloniales envers les capacités politiques des Africains. Faute de preuves, il est libéré après trois jours, puis quitte le Mozambique en 1950 pour poursuivre ses études à l’étranger, tandis que les autorités cherchent à infiltrer et surveiller les milieux étudiants.

Sur le plan administratif, Roquete consolide sa position : reconduit en 1949, il devient en 1951 adjoint de la nouvelle Police internationale du Mozambique, créée dans le cadre d’une réorganisation de l’appareil colonial. Cette police, chargée à la fois de la répression politique et du contrôle des frontières, voit ses effectifs renforcés. Après cinq ans de service, Roquete est ainsi confirmé définitivement dans ses fonctions. Son activité repose notamment sur un réseau d’informateurs, certains anciens militants communistes retournés, qui fournissent des renseignements sur l’opposition. La surveillance s’étend aussi aux communications (courrier, déplacements) et aux frontières, où les agents contrôlent les voyageurs à l’aide de listes de suspects (« livre noir »). Malgré des moyens limités, la police intensifie sa présence, y compris dans d’autres régions du territoire. Certains épisodes illustrent les pratiques de la police, allant de la surveillance étroite — parfois arbitraire ou intrusive — à des interventions plus ambiguës, comme la confiscation de correspondances pour des intérêts privés.
Parallèlement, Roquete mène une vie relativement discrète hors de ses fonctions : il fréquente le théâtre, investit dans des terrains près de Lourenço Marques et cherche à diversifier ses revenus, en investissant dans l’immobilier par exemple. Roquete réussit également à pratiquer à nouveau du sport, surtout grâce à ses liens avec la Casa Pia. En 1949, il participe à des matchs de football entre anciens élèves et à des compétitions de natation à Lourenço Marques. Malgré son âge (43 ans), il obtient de bons résultats, remportant notamment une épreuve de brasse et contribuant à la victoire de son équipe en relais, montrant qu’il conserve un niveau sportif remarquable.
Après le démantèlement du MJDM, la police maintient une surveillance étroite sur les jeunes politisés de Lourenço Marques, notamment des lycéens engagés dans des cercles d’études marxistes. Ces groupes, composés d’étudiants issus de milieux divers, diffusent des idées interdites à travers la lecture d’ouvrages prohibés. Plusieurs d’entre eux sont arrêtés ou interrogés, tandis que d’autres, tels que Rui Knopfli, sont convoqués par la police. Malgré cette pression, beaucoup poursuivent leurs études en Europe. Les milieux culturels deviennent également des espaces d’expression politique. En 1953, lors d’un événement à l’Association africaine, le poète Rui Nogar est arrêté après une récitation jugée provocatrice. Son interrogatoire révèle les préoccupations raciales et politiques des autorités, notamment face aux interactions entre Blancs et Noirs dans des milieux contestataires.

Sur le terrain judiciaire, l’arrivée de l’avocat António de Almeida Santos introduit une nouvelle forme d’opposition. En défendant avec succès un libraire poursuivi pour la diffusion d’un ouvrage anti-salazariste, il met en difficulté la police. Ses relations tendues avec Roquete illustrent les limites, voire les dysfonctionnements, de l’appareil répressif. L’installation durable de l’ancien gardien international au Mozambique coïncide avec un durcissement global de la répression : multiplication des arrestations, perquisitions, saisies d’ouvrages, surveillance du courrier et recours accru aux informateurs. Cette politique ne vise plus seulement les opposants traditionnels, mais s’étend à une nouvelle génération, née sur place et plus radicale, qui conteste à la fois la dictature et la domination coloniale.

À partir de 1954, l’extension de la PIDE aux colonies renforce encore ce dispositif. Bien que sa mise en place effective au Mozambique soit tardive, les échanges entre Roquete et Agostinho Lourenço à Lisbonne montrent une coordination étroite et une volonté d’intensifier le contrôle. António Roquete déplorait la faible politisation de ses supérieurs et subordonnés au CPM, dont beaucoup ne défendaient que leurs intérêts particuliers, sans « s’exposer ouvertement pour défendre l’idéal politique qui nous gouverne ». Sur un ton plus personnel, Roquete rappelait : « J’ai beaucoup travaillé à l’amélioration de notre chère Police internationale », tant « dans le domaine du contrôle des étrangers » que « dans celui de la répression politique », un engagement qui lui avait valu « de profondes inimitiés ». Loin d’être « attaché au Mozambique », le Ribatejan se disait prêt à accomplir « la mission que Votre Excellence jugerait opportune ».
Se percevant comme un acteur central de la lutte contre l’opposition, Roquete développe de manière autonome son réseau d’informateurs, parfois financé sur ses propres ressources. Il cherche notamment à collecter et analyser la propagande communiste afin de mieux comprendre ses adversaires. Pour cela, il s’appuie sur divers intermédiaires, tels que Celeste Gomes Coelho, qui lui donne accès à des publications anticoloniales venues d’Inde, ou Joaquim Coelho, fournisseur de documents clandestins liés au PCP. Ces réseaux restent néanmoins fragiles et parfois compromis. Roquete entretient également des contacts indirects avec des services étrangers en Afrique australe, notamment en Rhodésie et au Nyassaland, transmettant à la PIDE des informations issues de ces échanges. Cette activité conduit la police politique à le considérer comme un informateur interne, sous le pseudonyme « Seabra », emprunté au nom du maire de sa commune d’origine.
Ses critiques dépassent le cadre policier et visent également les autorités coloniales. Il met en cause le gouverneur Gabriel Teixeira et d’autres responsables, qu’il accuse d’entraver les enquêtes, de couvrir des abus — y compris des violences mortelles — et d’être impliqués dans des affaires de corruption. Il dénonce aussi les restrictions imposées à la surveillance de certaines missions religieuses ou des populations africaines, ainsi que les conflits d’autorité entre administrations. Roquete insiste sur les tensions croissantes dans la colonie, alimentées par les inégalités sociales et les abus de pouvoir, qui favoriseraient la diffusion d’idées anticoloniales. Ses rapports contribuent à alimenter des enquêtes à Lisbonne, même si celles-ci sont parfois atténuées.

Ses activités de surveillance débordent parfois le cadre strictement politique pour prendre un caractère particulièrement intrusif. Ses rapports évoquent notamment la vie intime de certaines personnalités de Lourenço Marques. L’un des exemples les plus marquants concerne la surveillance de la fille du gouverneur général, Maria, mariée au fils de l’ambassadeur du Portugal au Brésil, lors de ses rencontres avec son amant, le peintre français Hugues André Jouvencourt ; les agents furent relevés de leur mission après les « saletés » auxquelles ils assistèrent. Le scandale, largement commenté dans les milieux consulaires de la ville, accentue le discrédit du gouverneur Gabriel Teixeira. Ces pratiques contribuent à nourrir un climat de méfiance à l’égard des autorités coloniales à la fin des années 1950.
La visite du président Francisco Craveiro Lopes en août 1956 illustre ces tensions. Officiellement présentée comme un succès par la presse, elle se déroule en réalité dans un contexte de faible mobilisation populaire. Roquete attribue en partie cette situation au mécontentement suscité par le nouveau Statut de la fonction publique d’Outre-mer. Cette réforme, en augmentant les salaires des hauts fonctionnaires tout en maintenant les plus modestes dans une situation précaire, provoque une agitation croissante. Bien que lui-même bénéficiaire de cette revalorisation, Roquete en critique l’injustice et s’inquiète de ses conséquences politiques, évoquant le risque d’une « grève du zèle » parmi les agents. Ce malaise trouve un écho dans la presse, notamment sous l’impulsion du capitaine Manuel Vaz, directeur du journal Notícias, qui relaie les revendications des fonctionnaires. Face à la montée des critiques, le gouvernement colonial est contraint d’apaiser les tensions en concédant certaines mesures, sans toutefois apporter de solution durable aux inégalités salariales.

Parallèlement, la période est marquée par une intensification des circulations entre la métropole et les colonies, favorisée notamment par le développement des liaisons aériennes de la TAP. Le 20 août 1956, l’équipe de l’Académica de Coimbra, entraînée par Cândido de Oliveira, atterrit à Lourenço Marques. À sa descente d’avion, l’entraîneur est accueilli par un groupe nombreux, composé en grande partie d’anciens élèves de la Casa Pia, et salué par le général Raul Martinho, récemment nommé commandant militaire du Mozambique. « António Roquete l’embrassa ensuite avec effusion. » Durant le séjour de l’AAC à Lourenço Marques — marqué par des défaites face au Sporting et au Desportivo locaux, mais aussi par des victoires contre le Ferroviário et une sélection de la ville — Cândido de Oliveira est au centre de plusieurs hommages. Un dîner organisé par les anciens de la Casa Pia réunit notamment Cândido, Roquete et Liberto dos Santos. Le 28 août, le Núcleo Casapiano de Moçambique lui rend également hommage en présence de Roquete. Selon un témoignage ultérieur, Cândido « expliqua certaines situations et dissipa des malentendus » devant environ quatre-vingts « oies », avant d’être raccompagné par Roquete jusqu’à son lieu d’hébergement.
La délégation de l’AAC quitte le Mozambique à l’aube du 1er septembre, après un banquet à l’hôtel Aviz auquel participent notamment Almeida Santos et Raul Martinho, tandis que le président Craveiro Lopes s’envole le 3 septembre pour Pretoria. Entre-temps, dans une lettre datée du 31 août adressée à Ferry Gomes, Roquete signale que plusieurs membres de l’équipe de Coimbra ont diffusé des rumeurs sur une chute imminente du régime et sur la sympathie de l’opposition républicaine envers Craveiro Lopes — « tout cela sent fortement la franc-maçonnerie », écrit-il, avant d’ajouter : « L’entraîneur Cândido de Oliveira fréquente peut-être de nouveau des milieux suspects, comme autrefois, et son influence auprès des étudiants pourrait avoir des effets politiques. »
Roquete ignore alors qu’il ne reverra plus son ancien mentor. Désireux de couvrir la Coupe du monde 1958 pour son journal A Bola, Cândido de Oliveira décide de se rendre en Suède malgré une pneumonie, contre l’avis des médecins. Celui qui fait de son journal un outil d’expression, refuse de renoncer à ce voyage, il embarque néanmoins et succombe à Stockholm le 23 juin 1958, à la veille de la démonstration de Pelé face à l’équipe de France. Décoré à titre posthume de l’ordre du Mérite en 1995, il a donné son nom à la Supercoupe portugaise depuis 1979, il demeure une figure majeure du football portugais et au fil des années son nom a sans cesse était mis à l’honneur, à la différence de celui de Roquete.

Dans le même temps, les relations de Roquete avec la PIDE se complexifient et se chargent d’une prudence croissante. La correspondance clandestine qu’il entretient avec Lisbonne est fragilisée par des soupçons d’interception, le contraignant à redoubler de précautions. Il en vient à craindre d’être surveillé, y compris par certains membres de l’administration locale, révélant un climat de méfiance généralisée au sein même de l’appareil colonial. Le départ, en 1956, de celui qu’il admire profondément, Agostinho Lourenço, de la direction de la PIDE, joue un rôle déterminant dans cet effritement de la confiance. Figure centrale et véritable architecte de la police politique portugaise — indissociable des pratiques de répression, de sévices et de torture qui la caractérisent — Lourenço est nommé la même année à la tête d’INTERPOL, qu’il dirige jusqu’en 1960. Il demeure, à ce jour, le seul Portugais à avoir occupé cette fonction.

Cette vigilance s’étend également au domaine religieux. Dans un rapport de 1956, il s’inquiète de l’implantation d’Églises protestantes, perçues comme des vecteurs d’influence étrangère et de subversion. Fidèle à l’idéologie de l’Estado Novo, il considère le catholicisme comme un pilier de l’ordre colonial et redoute que ces Églises ne diffusent parmi « les masses indigènes » des idées visant à la « désagrégation des fondements de l’Église catholique, à l’ombre de laquelle s’est cimentée l’unité impériale portugaise et dans laquelle les indigènes voient un prolongement de l’autorité portugaise ».
Une lettre anonyme, signée « Un Mozambicain » et adressée au ministère de l’Outre-mer, dresse un portrait particulièrement accablant de Roquete. L’auteur y dénonce des abus de pouvoir et une conduite immorale, évoquant notamment sa relation avec Laura de Oliveira, présentée comme une prostituée dirigeant une maison close à Lourenço Marques, dont il tirerait des revenus. Il est également accusé d’avoir abandonné sa famille et de vivre aux dépens de sa compagne, tout en continuant à verser une pension à Maria Bacelar. Sur le plan professionnel, la lettre évoque un usage détourné des moyens de la police, des fonds opaques destinés à de faux informateurs et un climat de peur empêchant ses subordonnés de dénoncer ses agissements. Malgré la gravité de ces accusations, aucune suite claire ne semble avoir été donnée, et la PIDE, bien qu’informée de certains aspects de sa vie privée, ne paraît pas l’avoir sanctionné.
Parallèlement, Roquete développe ses activités économiques, notamment à travers des investissements immobiliers dans les régions de Lourenço Marques et de Matola. Il obtient plusieurs concessions de terrains, qu’il échange ou revend, tout en lançant de nouveaux projets, notamment dans la région du fleuve Maputo. Ces opérations s’inscrivent dans une dynamique plus large d’appropriation foncière dans les zones de peuplement européen. Fait notable, Laura de Oliveira bénéficie également de concessions importantes, tout comme certains membres des forces de l’ordre, suggérant l’existence de réseaux d’intérêts et de pratiques de favoritisme au sein de l’administration coloniale.
Malgré ces activités, Roquete demeure frustré sur le plan professionnel. La mise en place de la délégation de la PIDE au Mozambique tarde, le maintenant dans une position subalterne au sein de la Police internationale. Dans ses lettres à Lisbonne, il critique ouvertement les limites de son action, qu’il attribue au manque de moyens, à l’incompétence de certains responsables et aux obstacles posés par les autorités civiles et militaires. Il n’hésite pas non plus à pointer certaines failles du régime, révélant une posture ambivalente : fidèle au système, mais lucide quant à ses dysfonctionnements. Ce contexte local s’inscrit dans une évolution plus large de l’Estado Novo à la fin des années 1950, marqué par des tensions internes entre réformateurs, autour de Marcelo Caetano, et conservateurs fidèles à Salazar. La question de la succession présidentielle cristallise ces divisions : Francisco Craveiro Lopes, jugé trop proche des milieux réformistes, est écarté au profit d’Américo Tomás lors de l’élection de 1958, compromettant les espoirs d’une ouverture politique.
Dans ce climat tendu, la candidature du général Humberto Delgado constitue un tournant. Soutenu par une large partie de l’opposition, il mène une campagne spectaculaire, promettant notamment le renvoi de Salazar. Malgré un fort enthousiasme populaire, sa défaite, assurée par la fraude et la répression, met en lumière les limites du système et fragilise durablement le régime. Au Mozambique, ces évolutions trouvent un écho dans un mécontentement croissant, notamment parmi les colons européens, qui dénoncent le centralisme de Lisbonne et les entraves au développement économique local. Certains envisagent même des formes d’autonomie, voire une indépendance sous domination blanche. Parallèlement, un nationalisme africain encore embryonnaire commence à émerger, nourri par les mouvements d’indépendance sur le continent et par l’essor d’élites africaines éduquées. Les tensions sociales et économiques s’expriment également à travers les revendications des fonctionnaires coloniaux, mécontents du nouveau statut et de la hausse des impôts. Roquete observe avec inquiétude ce climat de défiance et signale des cas d’ingérence politique et de corruption, notamment dans les décisions affectant les commerçants étrangers.

Dans ce contexte de tensions multiples, la surveillance s’intensifie. Roquete joue un rôle actif dans la collecte de renseignements, s’appuyant notamment sur son réseau d’informateurs. Il exploite en particulier les informations transmises par Marguerite Lahaye, employée du consulat de Belgique à Lourenço Marques, qui lui fournit des documents confidentiels. Cette collaboration illustre l’importance des circuits informels dans le renseignement colonial, au point que Roquete envisage de lui fournir des armes, signe de la confiance qu’il lui accorde. L’attention portée aux activités diplomatiques étrangères témoigne également des inquiétudes du régime face aux influences extérieures : le consul allemand Christoph von Oidtmann, critique de la domination portugaise et proche des populations africaines, est ainsi étroitement surveillé.
La situation politique du Mozambique devient, dans le même temps, de plus en plus explosive. L’événement le plus marquant est le massacre de Mueda, en juin 1960, au cours duquel une manifestation de populations africaines est violemment réprimée, faisant plusieurs dizaines de morts. Cet épisode, hautement symbolique, alimente la montée du nationalisme mozambicain et annonce les conflits à venir. Il révèle également les limites de l’appareil répressif colonial face à des mobilisations de plus en plus ouvertes. Par ailleurs, les luttes de pouvoir s’intensifient entre institutions coloniales : la montée en puissance d’Afonso Ferraz de Freitas et les conflits de compétence affaiblissent la cohérence du dispositif sécuritaire. La création progressive de la délégation de la PIDE au Mozambique à partir de 1960 marque un tournant, annonçant la fin du rôle central de la Police internationale au profit d’une répression plus structurée et directement contrôlée depuis Lisbonne.

Le retour d’Eduardo Mondlane en 1961 confirme cette évolution. Dans son rapport sur la situation du Mozambique, il décrit une société placée sous surveillance constante, où arrestations, informateurs et contrôle des déplacements sont devenus systématiques, en particulier pour les élites africaines instruites. Les déplacements d’Eduardo et de sa femme Janet Mondlane sont suivis durant tout leur séjour. Le futur leader de la FRELIMO en appelle aux États-Unis afin qu’ils exercent des pressions sur l’Estado Novo et soutiennent financièrement des projets éducatifs dans les colonies portugaises.
C’est dans ce contexte de mutation que Roquete obtient en 1960 un congé prolongé et regagne le Portugal, envisageant soit une retraite, soit une mutation. À distance, il continue néanmoins d’exercer une influence informelle sur les affaires de la Police internationale par l’intermédiaire de subordonnés chargés de gérer ses intérêts et de l’informer de la situation locale. Cette correspondance met en lumière un climat interne tendu, marqué par des critiques, des rivalités et des dénonciations, notamment après la découverte de ses échanges avec la PIDE. Cette période marque ainsi une fin de cycle. Affaibli par les conflits internes et dépassé par les transformations en cours, Roquete se retire au moment où le système qu’il a contribué à bâtir atteint son apogée. Mais cette apparente efficacité dissimule une fragilité croissante : le régime colonial, confronté à la montée irréversible du nationalisme et aux dynamiques de décolonisation, entre dans une phase de remise en cause profonde.
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Merci Rui. Roquete ne croise pas Eusebio ou Coluna durant ces années mozambicaines ? Ou ce fantastique gardien, Costa Pereira eh eh ?
Justement c’était un lien que j’aurais aimé trouvé mais rien, aucune mention nulle part. Ils ont du se croiser forcément, ils étaient sur Lourenço Marques et ces joueurs commençaient à avoir une notoriété avant de partir, et Roquete était encore une ancienne gloire reconnue. Mais impossible de trouver la moindre évocation de telles rencontres. Il n’y a que lorsqu’il va entrainer qu’il dira « il y a plein d’embryons d’Eusebio qui attendent une structure adéquate » mais je ne l’ai même pas mentionné dans l’article suivant car ce n’est pas très intéressant.
Curieux de voir comment il finit.
Projections coutumières à la Mercator obligent, les cartes sont souvent trompeuses..aussi est-ce toujours parlant de transposer les superficies de pays sub-tropicaux sur une carte de l’Europe, une autre vision du monde.
Et idéologiquement même ça n’a l’air de rien, mais.. D’ailleurs au Congo, pays où priment image et musique, l’activisme patriotique aimait à insister là-dessus, en plaquant la taille du pays sur celle des ex-puissances coloniales européennes……………et l’on aboutissait à un territoire (de surcroît massif!) courant de San Sebastian à Vilnius, et d’Athènes à Helgoland, ce qui change vachement la perspective – dont mentale………
Car, pour eux : c’était un moyen par lequel affranchir les esprits, et se libérer de tout complexe.
De notre point de vue : matière aussi à mieux appréhender les difficultés qu’il y a à administrer de tels territoires.
Oui la RDc est le deuxième plus grand pays du continent, juste derrière l’Algérie ce n’est pas rien! A eux deux c’est l’UE plus la grande bretagne, la suisse et la norvege!
Et ta dernière phrase est très juste, on imagine des pays comme l’Inde ou le Brésil administrés par des pays tout petit à côté.
Le Portugal c’est 92000 km², Angola+Mozambique c’était 2 millions, le Brésil 8.5….
Tous ces territoires étaient-ils administrés ou bien la domination portugaise n’était-elle que nominale sur une large partie d’entre eux ? Je veux dire : l’administration portugaise était sans doute plus solidement implantée sur les côtes que dans l’intérieur des territoires brésilien ou angolais…
Globalement, elle s’organisait comment cette domination coloniale portugaise ? Et la décolonisation, pourquoi si tardive ? Même les mouvements nationalistes en Angola et au Mozambique semblent se structurer tardivement, comparés à ceux en Algérie ou en Inde.
Je pense que c’est comme dans toutes les colonies de cette taille, les villes, souvent côtières sont très européennes (d’où mon choix pour la photo de garde) mais dès que l’on s’enfonce dans des zones plus sauvages, les européens sont moins présents. Sauf s’il y a des ressources précieuses bien entendu.
Au Mozambique et Angola ça commence dès l’après guerre, j’en parle dans ce texte, c’est surtout via des intellectuels blancs d’ailleurs. Après des personnages comme Mondlane vont un peu stimuler les populations noires mais l’estado novo ne va jamais lâcher l’affaire, et paradoxalement les colonies vont attirer du monde alors qu’elles sont en guerre. Car économiquement elles vont être plus prospères que le Portugal (c’est vraiment l’exception portugaise, des colonies plus riches que le pays mère). Beaucoup de portugais vont rejoindre l’Angola notamment. Après 74 ça crée un sacré bazar car tu as plus de 10% de la population qui « rentre » au pays après l’indépendance.
Superbe page d’histoire portugaise. Je me tais et savoure.
J’adore la photo de Lourenço Marques : on a vraiment l’impression d’être dans n’importe quelle ville européenne. L’importation du modèle, au mépris complet des réalités locales… On trouve des photos équivalentes dans toutes les colonies européennes, que ce soit en Algérie, au Congo ou en Inde.
La population européenne était-elle nombreuse en Angola et au Mozambique ?
En Angola oui surtout vers la fin. Entre les deux c’est 1 million de portugais, plus quelques dizaine de milliers d’autres européens.
C’est quasiment le nombre de pieds noirs en Algérie.
C’est ça, sauf que le Portugal de l’époque c’est 8.6 millions (pour 92000km²), la France c’est plus de 45 millions. L’impact au Portugal est fou, tu gagnes 10% de population en 2 ans.
Ah oui, en proportion, c’est énorme. Ils avaient pas un surnom comme les Français d’Afrique du Nord ?
Et encore j’ai pris une photo des années 50, au moment de l’indépendance c’est encore plus frappant.
Maintenant que le Mozambique est devenu une sorte de riviera pour sud-africain c’est redevenu encore plus européen.
@Khiadisatoulin
Après les indépendances, oui. Les « retornados ”, assez explicite.
Merci Telmo. Me doutais qu’ils avaient eu droit à leur sobriquet.
Ne pas confondre avec l’Algérie ou le Congo : Lourenço Marques était une création portugaise depuis le 15e siècle, au même titre que d’autres comptoirs comme Macao ou Hong Kong.
Le centre-ville est très mélangé entre Européens, Indiens, Noirs africains et métis. La banlieue / bidonville (appelons un chat un chat) est composée de migrants économiques ou de réfugiés des combats du nord.
Il y a plus d’Africains dans les forces armées portugaises que de Portugais dans les années 70, et plus d’Africains dans les forces armées portugaises que dans le FRELIMO, qui représente 15 000 à 20 000 soldats.
D’ailleurs, la légende de l’armée Portugais le “Rambo portugais” est un Africain noir anti-communiste et ultra-nationaliste portugais. Il était aussi célèbre que Eusebio dans l’armée (torturé ensuite par le PCP). Le MFA, qui a fait la révolution portugaise, n’appréciait guère de voir des Africains ou des pauvres des campagnes portugaises devenir plus gradés qu’eux grâce à leurs faits de gloire au combat, alors que ces messieurs issus de la bourgeoisie ont fait cinq ans d’études (payantes) à Lisbonne pour devenir officiers.
Techniquement, il y a peu de combats : les mines tuent plus que les balles (surtout les mines russes en plastique, donc indétectables), et les communistes tuent plus d’Africains que d’Européens.
Mise à part l’interdiction de la nudité en centre ville, il n’y a pas de lois raciales dans les années 60 comme en AFS. La population est très mélangée et, oui, effectivement, cela ressemble plus à Miami avec des beach clubs en bord de mer qu’à une image classique de l’Afrique ou de l’Europe : ski nautique, bikinis, palmiers, cadillac tout y est.
Pour l’administration, seule la zone sud côtière et quelques villes du nord sont réellement administrées. La grosse erreur est de voir le Mozambique comme un seul peuple : ce sont des frontières coloniales portugaises qui englobent de nombreux peuples aux cultures, intérêts et affiliations différents. Certaines se détestent entre elles et, contre la volonté de l’armée, 50 000 ont été massacrés dans le sud juste après l’indépendance (désarmés par le PCP portugais pour faciliter le travail de l’URSS / FRELIMO).
Au centre et surtout au sud, les Tsonga, Sena et Chewa sont plutôt pro-portugais ou neutres (souvent catholiques) travail dans l’administration, la police et l’armée. Au nord, les Makondé, Makua et Yao vivent dans des régions moins administrées, plus pauvres et hostiles au pouvoir portugais.
Quand on prend Xai-Xai, Gaza ou Lourenço Marques, il n’y a pas de combats : les combats sont principalement au nord et parfois au centre . Cela pose problème à certains, car il n’y a pas eu de référendum sur l’indépendance ou sur une autonomie plus poussée du sud du Mozambique ou de l’Angola.
Pour l’administration dans les régions reculées, elle est inexistante vu qu’il n’y a pas d’impôts à prélever. Cela correspond souvent à une église, un dispensaire de l’Église, parfois une école et un chef de poste toutes les 2 à 3 heures de marche. Les liens se font avec un métis, un Africain portugais assimilé (oui, le terme est moche), qui vient déposer des semences, des outils agricoles ou offrir un groupe électrogène et un congélateur pour les chefs de village les plus influents.
S’il y a un latifundio, appelons un chat un chat : le contremaître ne peut pas être blanc, ni de la même ethnie que l’ouvrier agricole pour éviter les tensions.
Merci pour les précisions! Pour la guerre j’ai eu des récits de mes oncles qui ont combattu au Mozambique et effectivement la réalité est bien plus complexe qu’elle n’y parait.
J’ai eu pas mal de débats avec mes camarades car je pense que le Portugal avait tout pour avoir une équipe de foot aussi forte que le Brésil car les colonies portugaises étaient différentes des autres colonies, ce que tu racontes me conforte plutôt dans cette hypothèse.
Et oui le Mozambique était un pays avec une population hétéroclite, dans les rapports de Roquete que j’ai lu ça se voit, entre les influences sud-africaines, portugaises, tanzaniennes et celles d’avant la colonisation ça faisait un sacré melting pot.
« J’ai eu pas mal de débats avec mes camarades car je pense que le Portugal avait tout pour avoir une équipe de foot aussi forte que le Brésil car les colonies portugaises étaient différentes des autres colonies, ce que tu racontes me conforte plutôt dans cette hypothèse. »
Mais ce qu’il écrit plus haut n’a absolument rien à voir, voyons! 🙂
Ce qu’il vise ici, c’est l’ancienneté de l’installation portugaise, c’est sans rapport aucun avec ce que tu prêtais d’exceptionnalité footballistique au combo Portugal-colonies – de surcroît avec un regard quand même manifestement biaisé (tu ne retenais que ce qui était favorable à ton hypothèse, des éléments d’ailleurs parfois fort douteux..et a fermé les yeux sur le reste ; c’était quand même fort fantasmatique).
Ne refais pas le débat à l’envers, stp..
@Alex si justement et c’est là que je vois que tu n’as pas du tout compris mon point de vue. D’ailleurs nos échanges et tes arguments « contres » allaient tous dans mon sens mais vu que j’étais déjà très occupé par le texte je me suis dit qu’un jour j’écrirais un article dessus ce serait plus clair.
Le nombre de joueurs noirs nés en Afrique qui ont brillé en Europe avant les années 70 reste faible et la grande majorité d’entre eux venaient des colonies portugaises. C’est le point de départ de ma réflexion.
Le point que je défendais c’est que le Portugal était le seul pays qui avait un rapport avec ses colonies tel que les joueurs qui en étaient issus pouvaient s’intégrer au foot européen. Ce que tu as confirmé en disant que malgré des grands talents, les belges, anglais et même français ne le faisaient pas par racisme (là où je croyais que c’était par manque de talents équivalents). Les éliminant de facto de cette possibilité d’avoir une équipe mi-européenne et mi-africaine, cela veut dire que si Eusebio était né au Zaire il n’aurait jamais brillé ainsi.
Le Portugal était probablement le pays où le foot était le moins mis en avant par son gouvernement malgré sa popularité. Les clubs de jeunes étaient interdits, jouer au foot dans la rue était interdit, Salazar n’avait que du mépris pour le foot et même dans ces conditions les clubs se sont développés, même dans ces conditions des dizaines et dizaines de joueurs noirs ont vécu de très belles carrières en Europe.
De plus le Brésil, modèle que je citais est très proche de la culture portugaise, à la différence des efforts mis dans le développement du sport (et du pays qui devient plus riche que le Portugal au 20ème siècle).
Bien entendu, tout cela n’est que « fantasme » car cela n’a pas eu lieu mais je maintiens que si la dictature avait voulu valoriser le Portugal à travers le foot, la sélection aurait été au niveau des meilleures équipes de l’époque. Quand on voit ce qui a été fait sous la seule impulsion de clubs (Benfica et Sporting principalement) qui a amené le foot portugais à briller pendant les années 60 (dix ans après que la dictature ait laissé les clubs plus libres) c’est assez frappant.
Le Portugal n’a pas mis en avant ses footballeurs des colonies par absence de racisme, si ? Vous êtes pas en train de nous donner à voir un paradis multiethnique dans les colonies portugaises, là ? Le lusotropicalisme, c’était avant tout une vitrine, non ?
Parce que si on va par-là, après la guerre, la France emploie pas mal de Maghrébins, notamment dans ses clubs et son équipe nationale. Pas seulement des pieds-noirs, comme dans l’entre-deux-guerres. Qu’en conclure ?
Affirmer que les arguments « contre » (je suis factuel, c’est tout) allaient dans ton sens, c’est quand même particulièrement gonflé, dis! : tu n’as bien au contraire pas arrêté de rétropédaler!
Le cas des autres footballs coloniaux a dû t’être expliqué en off, puisque c’est dans l’antichambre du site que tu avais souhaité poursuivre le débat : oui, Anglais et Belges ont adopté une approche..exclusive, c’est pour ça qu’on n’y a pas vu en sélection de footballeurs issus des colonies, ça n’avait (contrairement à ce que tu affirmais initialement) absolument rien à voir avec les qualités propres à ces viviers – que tu préférais d’ailleurs malmener.
Ton propos initial, je me permets quand même de le rappeler : c’était que ces colonies-là avaient bien peu à apporter au regard de l’inégalable (ton idée – et martelée!) football mozambicain – dont en minorant le fait que, par exemple, un Congolais fut premier footballeur africain intégré en sélection mondiale (dont après avoir montré pourquoi face au Sporting, en CE), qu’un autre fut déclaré supérieur (par un observateur neutre et qui savait quand même de quoi il parlait) à la légende portugaise Peyroteo, ou que le football mozambicain était alors (et est resté) compétitivement très loin de ses pairs coloniaux.
En somme : tu tirais initialement pour conclusion, de la visibilité européenne dont purent bénéficier de grands joueurs mozambicains (au contraire de leurs pairs issus d’autres systèmes coloniaux), qu’ils étaient intrinsèquement supérieurs et que le Portugal aurait singulièrement pu devenir le Brésil de l’Europe. Mais c’était prendre l’équation à l’envers car, oui, un Pelé congolais, ou ghanéen, n’aurait jamais pu se donner à voir au monde tant que perdura la colonisation : la Métropole ne voulait pas de ce spectacle.
Tu avais également travaillé le tournoi de 1928 comme la promesse d’un football qui avait tout pour devenir dominant, en fermant les yeux sur les circonstances pour le moins favorables dont bénéficia le Portugal durant ce tournoi – mieux : tu en faisais la victime de circonstances défavorables (j’en profite car, en la matière, tu remets Salazar dans l’équation : il n’y décidément pas qu’au Portugal que le foot fut perçu et traité avec méfiance voire défiance).. ==> Bref, c’est le tout mis ensemble qui me chatouillait aux entournures.
Plus réaliste que tout cela, me paraît de dire que le foot portugais n’a, aux antipodes de ta thèse initiale, au fond pas le moindre regret à avoir, et bien plutôt matière à se féliciter d’avoir, contrairement à d’autres empires, très tôt bénéficié d’une part de l’expertise tactique venue du Brésil, et d’autre part du talent (qui en soi n’avait rien de si singulier – sinon qu’il était mobilisé, lui) de ses forces vives africaines, le reste??
D’une certaine manière, c’est peut-être précisément parce qu’il devint ce que tu regrettais qu’il n’ait été, à savoir quelque Brésil européen, que le Portugal est sorti des limbes dans les années 60 : en faisant siens le savoir et le talent issus de ses colonies. Il a été tropicalisé et tant mieux pour lui – et tant pis pour les autres.
Et je me demande dès lors vraiment en quoi j’abonde dans le sens que tu poursuivais initialement (et que tu remets sur la table, d’ailleurs).
Et, déjà dit : on discute trop en « off » pour ma part.
Aussi, un point que je t’ai lu mettre sur la table, et qui vaudrait je trouve de figurer ici : pourquoi le football portugais donne-t-il inversément peu de stars noires à voir désormais?
Et depuis quand?
Prosaïquement parce que la décolonisation? Autre?
@alex
Car si le Portugal intégrait ses « autochtones » issus des colonies à la différence de la Belgique ou de l’Angleterre cela rend déjà plus probable une équipe « tropicalisée »…
Ensuite sur Mokuna tu te bases sur un seul témoignage, de valeur certes, pour baser sa réussite au Portugal. Ce que j’en ai lu est plus contrasté. Ses performances contre les autres clubs (Benfica, Porto ou Belenenses) ont été moisn flamboyantes. La comparaison avec l’Angolais Peyroteo est un classique, ce dernier avait 10 ans de plus, avait arrêté sa carrière depuis 4 saisons quand Mokuna arrive…
Et je ne remets pas en cause le vivier d’Afrique noire (peut-être me suis encore une fois mal exprimé), je constate juste que peu d’entre eux hors Mozambique et Angola ont brillé en Europe (c’est mon constat de départ, peut-être mal formulé). Tu me parles de Mokuna et Bonga Bonga mais quelque soit leur réussite cela reste très maigre. Bobby m’a montré qu’en effet la France accueillait plein de joueurs algériens dans les années 50 et qu’avec une indépendance plus tardive, certains auraient brillé en équipe de France.
Je pointe juste que lorsque je fais un top portugais, la grande majorité des « stars » du foot portugais d’avant 1970 sont originaires des colonies, Travassos, Matateu, Jacinto, Vicente, Hilario, Coluna, Eusebio… Qu’au moins 3 (je pensais que Matateu et Vicente aussi mais difficile de trouver toutes les données sur ces matchs).
Et par contre où on ne sera pas du tout d’accord c’est sur « j’en profite car, en la matière, tu remets Salazar dans l’équation : il n’y décidément pas qu’au Portugal que le foot fut perçu et traité avec méfiance voire défiance ».
Dans quelle nation européenne le foot a été aussi peu encouragé? Dans quelle grand nation de foot a été aussi méprisé par son gouvernement? Et vu que toute ma réflexion « fantasmée » (c’est ce qu’elle est car je suis dans « avec de si ») est basée sur cette idée difficile de se mettre d’accord. Si je parle du Brésil ce n’est pas innocent, c’est que c’est ce pays est un Portugal qui serait « tropicalisé », avec des liens très forts entre les deux.
Si la dictature avait, comme d’autres en Europe ou Amérique, investit dans le foot les résultats auraient été bien différents.
Dit, redit et reredit :
Mokuna, c’est au Peyroteo..du même âge que Szabo les compara..
Faible nombre d’Africains : ben évidemment, vu que ces métropoles-là n’en voulaient pas! En Belgique, sitôt acceptés (sauf en équipe nationale, où ils avaient leur place sans problème) : c’est l’indépendance ==> La question ne se pose plus!, la fenêtre a duré trois ans, et au niveau de la sélection (ou des titres honorifiques individuels – dont un Bonga-Bonga fut honteusement spolié) ça restait de toute façon portes closes, symboliquement il était intolérable qu’un noir colonisé se hisse au niveau d’un blanc de la Métropole.
Mais en clubs le succès est immédiat, ils s’imposèrent tous! Et un Bonga-Bonga n’a pas sucé sa sélection mondiale de son pouce : il la dut à ses perfs en CE, où il est d’emblée dominant. Un Congolais, pas un Mozambicain. Rien que ça devrait inviter à relativiser pas mal de trucs. Et au Standard, en dépit de la ségrégation propre à la colonisation belge : il n’y a que Sztani qui pouvait le lui disputer (lequel Sztani avait été rien moins que le successeur désigné de Puskas en Hongrie, avant de se faire la malle), c’était le patron, un crack..dont tu dirais probablement monts et merveilles s’il avait joué au Portugal.
Racisme, je n’ai jamais dit ça pour la France, et ne le dirai certainement jamais : Angleterre et Belgique, ça oui. Et encore : le racisme (bien réel parmi nos institutions) était secondaire, ça tenait primairement à une stratégie coloniale, tous les empires ne font pas les mêmes choix. Des métropoles misèrent sur l’inclusion..et d’autres non. En l’espèce, la France n’est certainement pas susceptible d’avoir choisi l’exclusion – je la proposais d’ailleurs pour relativiser la singularité que tu prêtes au cas portugais, car ce ne sont loin s’en faut pas les joueurs africains qui manquèrent alors en sélection française.
Foots brésilien, portugais, enfin.. Lequel des deux est le plus redevable à l’autre, au final?
@Alex (suite)
J’ai bien compris que c’était au même âge… SI je te dis que Peyroteo est plus vieux c’est dans le double sens (on compare toujours un mec doué à la référence de la génération précédente et surtout le foot évolue. Peyroteo est moins bon que la plupart des attaquants portugais de l’époque de Mokuna. Matateu est souvent considéré comme largement au-dessus de l’idole du Sporting par exemple.)
« symboliquement il était intolérable qu’un noir colonisé se hisse au niveau d’un blanc de la Métropole. » justement c’est de ça que je parle, dans le foot portugais cela semble moins gênant, Travassos, Matateu ou Coluna sont mis en avant dès la fin des années 40/début des années 50 et l’idole nationale est Eusebio.
Je ne dis pas que les joueurs congolais étaient moins bons, je ne les connais pas, je dis juste que lorsque l’on regarde les finalistes de coupe d’Europe des années 50 et 60 il y a peu (aucun même peut-être) de joueurs africains hormis ceux du Benfica et du Sporting.
Mokuna, Bonga Bonga ou même le hongrois Sztani étaient probablement des cracks, je n’ai jamais remis ça en cause. Mais comme Matateu ou Jacinto par exemple, ils n’ont pas eu la chance d’évoluer dans un club du niveau du Benfica donc moins de chances de se mettre en avant en C1.
Mais bon je vois que tu ne saisis pas ce que j’essaye de démontrer, pas que les mozambicains sont les meilleurs africains, que les autres étaient nuls ou autres. Je dis juste que malgré des conditions plutot défavorables, l’arrivée des africains a permis au foot portugais de passer un cap. Qu’avec plus d’investissement , dès les années 30 le Portugal aurait pu prétendre a mieux.
« Foots brésilien, portugais, enfin.. Lequel des deux est le plus redevable à l’autre, au final? »
Factuellement le foot brésilien a bien plus aidé le foot portugais que l’inverse. Je n’ai jamais dit le contraire. J’ai juste souligné que les deux pays étaient (c’est moins vrai aujourd’hui) très proches culturellement.
Je ne saisis pas, je ne saisis pas.. Dis, ce n’est pas ma faute si ton propos évolue constamment ; le moins qu’on puisse dire est que tu étais beaucoup (mais alors vraiment beaucoup) moins mesuré initialement! Et ce n’est pas comme si j’étais le seul à avoir dit avoir du mal à suivre où tu voulais en venir, mais passons.
Il existe des travaux intra-africains sur les footballs pré-indépendance, rares et certainement perfectibles, mais matière à bousculer pas mal de croyances et/ou de ces interprétations hâtives que pourrait suggérer le peu qu’on en a vu en Europe à l’époque – et qui est un piège si l’on ne considère pas le degré d’inclusion/exclusion propre à chaque système colonial. Mais même sans cela, rien qu’à considérer les structures propres à chacune de ces scènes locales, leurs interactions, leurs résultats à l’échelle continentale et ce qu’il advient de chacune d’entre elles au sortir immédiat de la colonisation : il y a quand même pas mal de choses à relativiser.
J’ajoute, avant d’aller voir aujourd’hui ce qu’il reste du stade des Costières (a priori pas grand-chose??) : pour l’Afrique noire, c’est très certainement d’entre Ghana et Nigeria qu’on trouvait alors les scènes les plus développées, structurées, mâtures, autonomes et interconnectées (l’interconnection est le point sur lequel ces footballs de l’Empire brit’ se distinguaient du congolais, davantage fermé sur lui-même en dépit de tournois l’opposant régulièrement à d’autres colonies dès les années 20)..et le plus de grands joueurs??
Voilà un fin mot qui appartient probablement à la tradition africaine, mais s’il fallait épingler plus qu’un autre un coin de l’Afrique noire coloniale ==> A l’Ouest et côté brit’, c’est difficilement contestable.
Le leader de la police politique d’une dictature et tortionnaire notoire à la tête d’Interpol ? Faut pas oublier d’où vient Interpol, ni qu’à l’époque le Portugal était du côté du monde libre…
Quand il est élu, Salazar commence à faire grincer des dents, mais oui il restait pote des UK et USA donc ça aide. Bon 60 ans après continuer à l’assumer ça me surprend plus. Bon globalement personne ne s’intéresse à INTERPOL et encore moins à la police politique portugaise donc ça passe tranquillement.
Tout d’abord, félicitations pour votre série d’articles que j’ai terminée. Mais, comme dit sur SF, il existe une volonté de réécrire l’histoire du Portugal. C’est pour cela que j’ai apporté un peu de mon récit familial.
Je suis bien évidemment pour l’autonomie, l’indépendance ou l’autodétermination des peuples, sous réserve qu’on leur demande au moins leur avis – ce qui n’a pas été le cas. On a abandonné des personnes qui se sentaient parfois portugaises par leur origine ou leur histoire, bien avant leur appartenance au Mozambique, et qui étaient sous la protection du Portugal pour certaines depuis cinq siècles. Tout cela s’est fait dans un contexte d’idéologie communiste et de solidarité avec l’URSS.
Je rappelle que l’indépendance de toutes les colonies a été décidée à Lisbonne par des communistes portugais (arrivés troisièmes l’année suivante aux élections avec 14 % au premier tour), sans aucune consultation démocratique des peuples portugais ou africains, au profit de chefs de guerre angolais et mozambicains sous contrôle direct de l’URSS.
Le 25 avril est une révolution menée par des troupes de second rang, affectées principalement à la logistique ou à la propagande, et par des soldats qui, pour la plupart, n’ont pas été engagés au combat. La situation était critique en Guinée et toutes les troupes de combat étaient en outre-mer. Caetano refuse le conflit, car il n’a aucun goût pour son poste, qu’il n’a au final jamais réellement voulu. Spínola est naïf et victime de son nom de famille, en plus du poids de son échec contre le PAIGC.
Les personnes corrompues ont alors eu le champ libre pour détruire l’économie du pays de manière irréversible, afin de faciliter l’installation du communisme/socialisme après les élections (jusqu’à la distribution d’armes de guerre par milliers aux étudiants communistes et syndicalistes… c’est aussi ça, le 25 avril et le PREC).
Juste une petite précision : si tu te rends en Angola, évite le terme « colonie » et parle plutôt de « province ultramarine ».
Je t’invite à regarder cette série sur YouTube
Por ti, Portugal, eu juro!
https://www.youtube.com/watch?v=78yMKMbWLT0&list=PL1lMVj4wxk_a5OmMUFzuMbW7ijGI4oc1N&index=22et sur le Portugais le plus décoré de l’histoire : Marcelino da Mata.
P.-S. : Humberto Coelho est un fasciste sympathisant nazi (mais sa famille a quand même sauvé des Juifs), militaire ultra du régime salazariste à l’ambition débordante. Salazar l’envoya en exil car il le trouvait trop violent, trop nerveux et trop puissant – ancien leader des Jeunesses portugaises (milice anticommuniste pendant la guerre). Après qu’on l’a envoyé à New York et quelques cafés avec la CIA et un « brainwashing », il devient démocrate centriste. Son assassinat, il reste encore des zones d’ombre.
@Lobos
Merci pour ton commentaire! Originaire d’Angola, du Mozambique, de Bissau? Je pense avoir été objectif, surtout que je ne parle que peu de l’après au Mozambique.
Pour le 25 Abril il faut différencier la situation portugaise et celle en Afrique. Au Portugal cette révolution n’est que positive, personne ne te dira le contraire, même l’extrême droite actuelle ne se revendique pas de Salazar (contrairement à d’autres ED européennes) c’est pour dire le rejet fait à ce régime.
Dans les colonies c’est autre chose, j’ai déjà eu l’occasion de parler avec des retornados angolais, qui avaient leur famille à Luanda depuis plusieurs centaines d’années, bien entendu que pour eux l’indépendance a été une catastrophe. Je suis plutôt d’accord sur toi sur les conséquences sur ces « provinces ultra-marines ».
La réalité était que le Portugal était un nain géopolitique, et cela malgré les années de « fayotage » de Salazar avec les US et UK. Le sort des colonies (pas que portugaises d’ailleurs) se décidaient entre US et URSS, et c’est clairement ce qu’il s’est passé au Mozambique. Les deux se battaient pour gagner un territoire et cela au mépris des populations, noires ou blanches. Je crois que quelque soit le régime au Portugal cette situation était inévitable.
Pour Delgado (tu pensais secrètement au Benfica ou quoi 🙂 )c’est pareil je suis d’accord, le personne est plus complexe qu’il n’y parait. Je ne maitrise pas assez pour en dire plus que toi, notamment sur les raisons de son changement politique.
Rui, je te trouve bien dur avec Salazar et le Portugal. Il ne fayote pas avec les USA, c’est un mec très pénible pour la diplomatie américaine, et il est étudié pour cela dans les universités américaines. Le Portugal, un nain ? Pas vraiment : avec sa position centrale atlantique, le port de Macao, Timor, l’Afrique et les 4 archipels et les 25 millions d’habitants, on est une puissance intermédiaire pour l’OTAN, capable même de coups d’éclat militaires, capable de faire le plus grand barrage du monde ou d’énormes structures en béton, le pont de Porto, le Cristo Rei, en plus d’une industrie moderne avec la CUF en pétrochimie, etc.
C’est ma mère et un de ses frères qui ont travaillé à Lourenço Marques, et j’ai encore de la famille en Angola actuellement du côté de mon père.Sur les photos de familles, on est loin de l’apartheid et, d’ailleurs, pour avoir été plusieurs fois en Afrique, il n’y a pas de ressenti particulier avec la population locale, au contraire… La guerre civile a fait bien plus de mal que la colonisation, et certains ont des regrets de ne pas être portugais.
Les Portugais sont plus proches d’un Angolais ou d’un Cap-Verdien que d’un Brésilien non luso-descendant.
Pour le 25 avril, il est interdit médiatiquement de critiquer quoi que ce soit, mais voir des capitaines qui n’ont pas été au combat passer pour des héros dans les médias déplaît à beaucoup de gens ayant été à la guerre.
Tout comme il faut être aussi objectif : Salazar (considéré comme le plus grand Portugais du XXe siècle d’après les sondages portugais) a fait des erreurs, mais a (re)sorti le peuple de l’analphabétisme en construisant 7 000 écoles pour les pauvres (les siens). Il y avait de la misère, mais pas de famine, contrairement à avant lui sous les Républicains qui ont ruiné le pays entre deux assassinats politiques ou attentats. 48 gouvernements en 16 ans… sans doute un record mondial !
On rajoute les routes, le train, sa volonté de ne pas participer à la Seconde Guerre mondiale comme les dirigeants précédents. Alors oui, il est anticommuniste (le plus drôle étant que les chefs du PCP sont des bourgeois et la droite des campagnes), et il a peur d’une guerre civile à l’espagnole et de l’anticléricalisme.
La PIDE, c’est 200 bonhommes : elle fait plus peur qu’elle ne tue, elle emprisonne et torture par absence de sommeil, et se concentre sur les communistes qui, eux aussi, ont parfois recours à la violence, aux attentats et au sabotage. Ce n’est pas tout blanc ni tout noir des deux côtés.
Personne ne regrette l’Estado Novo dans la nouvelle génération, ce qui est logique, mais la rigueur budgétaire, le côté humble et l’incorruptibilité manquent beaucoup à ce pays, tout comme la projection économique de Caetano.
Je rappelle que le début du système de santé pour les pauvres, c’est lui, ainsi que le début du système de retraites, etc.
La censure n’était pas plus importante que sous Mitterrand ou De Gaulle pendant la guerre d’Algérie, et bien loin de l’URSS.
Quand on demande à l’IA de faire une projection avec la finalisation des plans économiques 3 et 4 de Caetano, on serait dans les années 80 au-dessus de l’Espagne et du sud de l’Italie.
Je rappelle aussi que Salazar est traumatisé par le choc boursier des années 30 et est anticapitaliste vis-à-vis des marchés financiers. Le pays avant le 25 avril avait 860 tonnes d’or en réserve (3e par habitant derrière la Suisse et le Luxembourg). Ce trésor a permis de compenser l’incompétence de la 2e République à deux reprises (500 tonnes manquantes à l’appel depuis).
Donc Salazar était un mal pour un bien… loin de la folie de la famille royale et de leurs 50 palais (patrimoine immobilier supérieur à celui de Louis XIV, il fallait le faire), loin du cynisme des républicains (souvent propriétaires de latifundia) et de leur orgueil bien au chaud dans leurs salons à envoyer les pauvres (pas leurs enfants bien sûr) à la guerre en France par sympathie républicaine.
Pour le 25 avril, qui était un coup d’État marxiste déguisé par des capitaines tous issus de Lisbonne n’ayant été rarement au combat et jaloux que des Africains ou des pauvres gars du nord montent plus en grade par leurs faits d’armes malgré leurs 5 ans d’école militaire payés par papa-maman. La vraie démocratie commence en 1976.
Ensuite Otelo (une belle pourriture mégalomane et militaire raté) fait environ 12 ou 14 %, de mémoire, puis 2 %, pour finir à se salir encore plus dans les braquages de banques, ventes d’armes de guerre à l’ETA, volées pendant la révolution (officiellement 3 000 fusils d’assaut manquent à l’appel) et assassinats (18 morts dont un enfant de 4 mois). Sa peine : 5 ans assigné à résidence, comme avec Casa Pia, merci les copains.
Entre-temps, ils ont nationalisé les 380 plus grosses entreprises du pays et les banques, l’usine de l’oncle de Mourinho qui coule 2 ans après, la CUF et Lisnave (30 000 emplois sur Almada / Barreiro à eux deux). Ma famille y travaillait et vivait très bien dans cette ville (presque) nouvelle qu’était Lisnave (merci le pont Salazar). Bilan : des syndicalistes sont devenus PDG et millionnaires, et au final, le patrimoine de certains communistes (le PCP est le plus gros propriétaire immobilier du pays), les socialistes et le centre droit dans les nationalisations puis privatisations sont devenus également ultra riches.
Juste pour rappel, Lisnave avait un carnet de commandes plein sur cinq ans en construction navale, presque aucun n’a été livré… la grève était devenue une obligation, l’alcool au travail aussi.
Lisnave / Setenave a coulé : les suicides après les licenciements ont fait plus de morts dans cette seule entreprise que la PIDE (entre 50 et 150 morts en détention en 40 ans — les services secrets français ou anglais, c’est combien ?). Je ne parle pas de l’héroïne : 2 % de la population portugaise, 10 % chez les hommes dans certaines villes. C’est à cause de ça qu’on a la loi qui considère les toxicomanes comme des malades pour leur donner de la méthadone.
Ces “zombies maigres sans dents en guenilles” surveillaient les voitures dans les terrains vagues contre quelques escudos — c’était ça notre RSA de l’époque. C’est frappant de voir les photos de familles d’Almada dans les années 70, dans ce qui est devenu un “shithole” à la fin des années 90.
Quand on additionne les 50 000 morts au Mozambique, les suicides et l’héroïne, la transition démocratique a aussi eu un coût humain énorme. Le PREC, qui n’avait aucune légitimité démocratique, a détruit l’économie industrielle du pays, spolié des biens, et l’indépendance des provinces d’outre-mer s’est faite sans consultation des populations.
Tout cela sans réel contrôle démocratique. Alors non, personne ne regrette la dictature ni le 25 avril, mais beaucoup de gens ont des regrets sur ce qui s’est passé à partir du 26 avril…
La vraie démocratie commence en 1976 (2 ans pour faire des élections…). Le vrai héros, c’est Jaime Neves, qui a désarmé et refusé la vengeance. Caetano aussi refuse un bain de sang : il pouvait faire sauter le 25 avril, mais c’était un prof, pas Franco.
D’ailleurs l’Espagne peut presque nous remercier pour la transition après Franco en montrant tout ce qu’il ne faut pas faire. Bilan après les Œillets : -10 % de croissance (après +7 % en 1973 malgré 40 % de budget militaire), le chômage passe de 2 % à 12 %, l’émigration continue encore et encore mais cette fois de travailleurs qualifiés.
Tous les grands projets déjà budgétisés, parfois très modernes (géothermie aux Açores, deuxième pont à côté du pont Salazar, aéroport de Montijo) ne sont toujours pas faits 50 ans après.
Sines avance au ralenti mais avec énormément de retard par rapport à Barcelone ou Anvers… Barreiro et Lisnave sont des friches industrielles, et le pays est devenu un tourisme de masse low-cost. L’Algarve est devenu n’importe quoi, l’émigration continue mais surtout qualifiée, l’Alentejo a perdu sa population.
Alors on devrait plutôt fêter le 23 juillet 1976, qui est la vraie démocratie, et être honnêtes sur nos erreurs, plutôt que de romancer une révolution qui était un coup d’État déguisé et nous a en partie ruiné les espoirs d’avenir radieu à moyen terme.
Aïe, je vais te répondre mais on ne va pas être d’accord.