Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 8/9 l'exil
« J’aurais pu suivre la voie ambiguë que l’on observe aujourd’hui chez des personnes en responsabilité — qui veulent être en bons termes avec DIEU et avec le DIABLE — et c’est pourquoi ma présence ici ne leur plaît peut-être pas, car ils ne se sentent pas à l’aise, en ma présence, à côtoyer dans leurs bureaux les ennemis de l’État nouveau, afin de mener la politique chérie des “braves gens” ! »
(António Roquete, lettre à Agostinho Lourenço du 14 septembre 1954)
La victoire alliée lors de la Seconde Guerre mondiale et le nouveau contexte international issu du conflit en 1945 créèrent une conjoncture dangereuse pour l’Estado Novo . La chute des régimes fascistes et leur discrédit renforcent l’espoir démocratique, remobilisant l’opposition portugaise. Dès 1943, alors que la diplomatie de Salazar cherchait à obtenir le soutien anglo-américain et à assurer la survie du régime, ses adversaires reprenaient l’initiative et retrouvaient la conviction qu’une transition vers la démocratie était possible. Dans ce contexte, les opposants s’unissent au sein du Mouvement d’unité démocratique (MUD) pour participer aux élections de 1945. Malgré une forte mobilisation, les restrictions imposées les conduisent à se retirer, et la répression s’intensifie ensuite.

La situation géographique du Mozambique, très loin du Portugal et proche de l’Afrique du Sud permet un mouvement d’opposition assez vigoureux. Si celle-ci est principalement portée par des intellectuels originaires d’Europe, elle devient de plus en plus inspiré de l’idéologie communiste qui voit dans l’Afrique colonisée un terreau idéale à son développement. La mobilisation politique s’intensifie en 1949 autour de la candidature présidentielle de Norton de Matos. Réunions, meetings et publications se multiplient, attirant un public nombreux, en particulier parmi les jeunes
C’est dans ce contexte d’opposition que Roquete arrive finalement à Lourenço Marques en septembre 1947 pour prendre ses fonctions de chef de section du Corps de police du Mozambique. Les colonies remplissaient, pour le régime, une double fonction : elles permettaient à la fois d’écarter des profils jugés encombrants et d’offrir des perspectives de promotion à des agents zélés mais cantonnés à des positions subalternes dans la hiérarchie métropolitaine. Dans ce cadre, la trajectoire d’António Roquete semble, à première vue, relever de la seconde logique. Son départ pour le Mozambique intervient en effet à un moment où, malgré la confiance que lui accordent ses supérieurs, ses perspectives d’avancement au sein de la police politique restent limitées, notamment en raison du monopole des officiers de l’armée sur les postes de direction. Toutefois, cette lecture mérite d’être nuancée. Les nombreuses plaintes et critiques formulées à son encontre au cours de sa première décennie de service invitent à s’interroger sur les véritables ressorts de son affectation. Si son zèle et son engagement dans la répression ont pu justifier qu’on lui confie davantage de responsabilités dans un espace colonial en recomposition, son profil controversé a également pu faire de lui un candidat commode à l’éloignement.

Sur place, il dirige des effectifs réduits, ce qui limite ses moyens et le rend dépendant vis-à-vis des officiers commandant le Corps de Police. Malgré ces contraintes, il participe activement à la répression politique. Un rapport de 1948 montre qu’il enquête sur des publications hostiles au régime, surveille la diffusion de tracts d’opposition et suit les activités de militants communistes. Les méthodes employées incluent surveillance, perquisitions et exploitation d’informations secrètes. La presse communiste accuse notamment Roquete et les responsables du Corps de police de mener une politique répressive active. Malgré le retrait de Norton de Matos, celui-ci recueille une minorité de voix lors du scrutin, tandis que le régime conserve une large majorité. Les autorités reconnaissent néanmoins une progression de l’opposition, surtout chez les jeunes.
Face à cette montée de l’agitation politique, le gouvernement procède en 1949 à des changements dans la hiérarchie policière au Mozambique. Les principaux responsables sont remplacés, notamment le commandant Machado da Silva, écarté pour des raisons politiques. Les nouveaux dirigeants, liés au régime et parfois expérimentés dans la police politique, renforcent le contrôle. Malgré l’échec de la candidature de Norton de Matos, les jeunes du MUD Juvenil (MUDJ) poursuivent leur engagement au Mozambique à travers des activités culturelles et associatives. Ils investissent des organisations locales, organisent conférences, événements et publient articles et poèmes, tout en continuant à diffuser clandestinement des tracts. En 1949, certains militants sont arrêtés en flagrant délit, ce qui déclenche une vague de répression. Face à cette agitation, le gouverneur Gabriel Teixeira durcit sa politique : il ordonne arrestations et déportations des principaux opposants, accusés d’appartenir à une organisation clandestine, le Mouvement des Jeunes Démocrates du Mozambique (MJDM). Plusieurs figures importantes, comme la militante féministe et politique Sofia Pomba Guerra sont arrêtées. La répression s’accompagne de rafles visant des dizaines de jeunes, souvent détenus brièvement. Des témoignages évoquent humiliations et violences, particulièrement contre les Noirs et les métis.

Dans un rapport de septembre 1949, Roquete décrit le MJDM dont les membres, des « jeunes sans distinction de couleur », organisés en cellules selon le modèle du PCP, promouvaient des « réunions secrètes » et des « distributions clandestines de tracts » contre l’État Nouveau, réalisées dans la rue ou par voie postale. Ce qui inquiétait le plus dans cette organisation était le fait que ses membres allaient au-delà des revendications de l’Opposition traditionnelle et manifestaient des «idées séparatistes » marquées par la « haine et le manque de respect envers le gouvernement central et ses institutions », ainsi que par une « indifférence et un désintérêt délibéré pour tout ce qui se passe dans la Mère-Patrie ». À partir de juillet, le MDJM avait intensifié la production de tracts contenant des « informations fausses et tendancieuses ». Le rapporteur mentionne la fin récente de la « bienveillance imméritée » à l’égard de la « demi-douzaine de déments » responsables de l’agitation politique au Mozambique. La répression policière, « d’ailleurs bénigne », conduisait, selon Roquete, les opposants au régime à un « désespoir spectaculaire », perceptible dans les tracts diffusés après les arrestations de ce mois-là.
Cette répression affaiblit durablement l’opposition mozambicaine : départs, mutations, surveillance accrue et divisions internes marquent les années suivantes. Le régime consolide ainsi son contrôle, et l’opposition entre dans une phase de recul. Cependant, l’action du MUDJ et du MJDM laisse un héritage important. Elle contribue à politiser une nouvelle génération, à diffuser des idées critiques envers la domination coloniale et à former certains futurs acteurs du nationalisme mozambicain, qui joueront un rôle dans la lutte pour l’indépendance.
En 1949, António Roquete aurait interrogé une future grande figure de cette opposition, Eduardo Mondlane après son retour d’Afrique du Sud, où il avait dû interrompre ses études. Soupçonné d’activités politiques, notamment liées à la création d’une organisation étudiante africaine (NESAM), Mondlane est brièvement détenu. L’interrogatoire révèle le mépris des autorités coloniales envers les capacités politiques des Africains. Faute de preuves, il est libéré après trois jours, puis quitte le Mozambique en 1950 pour poursuivre ses études à l’étranger, tandis que les autorités cherchent à infiltrer et surveiller les milieux étudiants.

Sur le plan administratif, Roquete consolide sa position : reconduit en 1949, il devient en 1951 adjoint de la nouvelle Police internationale du Mozambique, créée dans le cadre d’une réorganisation de l’appareil colonial. Cette police, chargée à la fois de la répression politique et du contrôle des frontières, voit ses effectifs renforcés. Après cinq ans de service, Roquete est ainsi confirmé définitivement dans ses fonctions. Son activité repose notamment sur un réseau d’informateurs, certains anciens militants communistes retournés, qui fournissent des renseignements sur l’opposition. La surveillance s’étend aussi aux communications (courrier, déplacements) et aux frontières, où les agents contrôlent les voyageurs à l’aide de listes de suspects (« livre noir »). Malgré des moyens limités, la police intensifie sa présence, y compris dans d’autres régions du territoire. Certains épisodes illustrent les pratiques de la police, allant de la surveillance étroite — parfois arbitraire ou intrusive — à des interventions plus ambiguës, comme la confiscation de correspondances pour des intérêts privés.
Parallèlement, Roquete mène une vie relativement discrète hors de ses fonctions : il fréquente le théâtre, investit dans des terrains près de Lourenço Marques et cherche à diversifier ses revenus, en investissant dans l’immobilier par exemple. Roquete réussit également à pratiquer à nouveau du sport, surtout grâce à ses liens avec la Casa Pia. En 1949, il participe à des matchs de football entre anciens élèves et à des compétitions de natation à Lourenço Marques. Malgré son âge (43 ans), il obtient de bons résultats, remportant notamment une épreuve de brasse et contribuant à la victoire de son équipe en relais, montrant qu’il conserve un niveau sportif remarquable.
Après le démantèlement du MJDM, la police maintient une surveillance étroite sur les jeunes politisés de Lourenço Marques, notamment des lycéens engagés dans des cercles d’études marxistes. Ces groupes, composés d’étudiants issus de milieux divers, diffusent des idées interdites à travers la lecture d’ouvrages prohibés. Plusieurs d’entre eux, , sont arrêtés ou interrogés, tandis que d’autres, tels que Rui Knopfli, sont convoqués par la police. Malgré cette pression, beaucoup poursuivent leurs études en Europe. Les milieux culturels deviennent également des espaces d’expression politique. En 1953, lors d’un événement à l’Association africaine, le poète Rui Nogar est arrêté après une récitation jugée provocatrice. Son interrogatoire révèle les préoccupations raciales et politiques des autorités, notamment face aux interactions entre Blancs et Noirs dans des milieux contestataires.

Sur le terrain judiciaire, l’arrivée de l’avocat António de Almeida Santos introduit une nouvelle forme d’opposition. En défendant avec succès un libraire poursuivi pour la diffusion d’un ouvrage anti-salazariste, il met en difficulté la police. Ses relations tendues avec Roquete illustrent les limites, voire les dysfonctionnements, de l’appareil répressif. L’installation durable de l’ancien gardien international au Mozambique coïncide avec un durcissement global de la répression : multiplication des arrestations, perquisitions, saisies d’ouvrages, surveillance du courrier et recours accru aux informateurs. Cette politique ne vise plus seulement les opposants traditionnels, mais s’étend à une nouvelle génération, née sur place et plus radicale, qui conteste à la fois la dictature et la domination coloniale.

À partir de 1954, l’extension de la PIDE aux colonies renforce encore ce dispositif. Bien que sa mise en place effective au Mozambique soit tardive, les échanges entre Roquete et Agostinho Lourenço à Lisbonne montrent une coordination étroite et une volonté d’intensifier le contrôle. António Roquete déplorait la faible politisation de ses supérieurs et subordonnés au CPM, dont beaucoup ne défendaient que leurs intérêts particuliers, sans « s’exposer ouvertement pour défendre l’idéal politique qui nous gouverne ». Sur un ton plus personnel, Roquete rappelait : « J’ai beaucoup travaillé à l’amélioration de notre chère Police internationale », tant « dans le domaine du contrôle des étrangers » que « dans celui de la répression politique », un engagement qui lui avait valu « de profondes inimitiés ». Loin d’être « attaché au Mozambique », le Ribatejan se disait prêt à accomplir « la mission que Votre Excellence jugerait opportune ».
Se percevant comme un acteur central de la lutte contre l’opposition, Roquete développe de manière autonome son réseau d’informateurs, parfois financé sur ses propres ressources. Il cherche notamment à collecter et analyser la propagande communiste afin de mieux comprendre ses adversaires. Pour cela, il s’appuie sur divers intermédiaires, tels que Celeste Gomes Coelho, qui lui donne accès à des publications anticoloniales venues d’Inde, ou Joaquim Coelho, fournisseur de documents clandestins liés au PCP. Ces réseaux restent néanmoins fragiles et parfois compromis. Roquete entretient également des contacts indirects avec des services étrangers en Afrique australe, notamment en Rhodésie et au Nyassaland, transmettant à la PIDE des informations issues de ces échanges. Cette activité conduit la police politique à le considérer comme un informateur interne, sous le pseudonyme « Seabra », emprunté au nom du maire de sa commune d’origine.
Ses critiques dépassent le cadre policier et visent également les autorités coloniales. Il met en cause le gouverneur Gabriel Teixeira et d’autres responsables, qu’il accuse d’entraver les enquêtes, de couvrir des abus — y compris des violences mortelles — et d’être impliqués dans des affaires de corruption. Il dénonce aussi les restrictions imposées à la surveillance de certaines missions religieuses ou des populations africaines, ainsi que les conflits d’autorité entre administrations. Roquete insiste sur les tensions croissantes dans la colonie, alimentées par les inégalités sociales et les abus de pouvoir, qui favoriseraient la diffusion d’idées anticoloniales. Ses rapports contribuent à alimenter des enquêtes à Lisbonne, même si celles-ci sont parfois atténuées.

Ses activités de surveillance débordent parfois le cadre strictement politique pour prendre un caractère particulièrement intrusif. Ses rapports évoquent notamment la vie intime de certaines personnalités de Lourenço Marques. L’un des exemples les plus marquants concerne la surveillance de la fille du gouverneur général, Maria, mariée au fils de l’ambassadeur du Portugal au Brésil, lors de ses rencontres avec son amant, le peintre français Hugues André Jouvencourt ; les agents furent relevés de leur mission après les « saletés » auxquelles ils assistèrent. Le scandale, largement commenté dans les milieux consulaires de la ville, accentue le discrédit du gouverneur Gabriel Teixeira. Ces pratiques contribuent à nourrir un climat de méfiance à l’égard des autorités coloniales à la fin des années 1950.
La visite du président Francisco Craveiro Lopes en août 1956 illustre ces tensions. Officiellement présentée comme un succès par la presse, elle se déroule en réalité dans un contexte de faible mobilisation populaire. Roquete attribue en partie cette situation au mécontentement suscité par le nouveau Statut de la fonction publique d’Outre-mer. Cette réforme, en augmentant les salaires des hauts fonctionnaires tout en maintenant les plus modestes dans une situation précaire, provoque une agitation croissante. Bien que lui-même bénéficiaire de cette revalorisation, Roquete en critique l’injustice et s’inquiète de ses conséquences politiques, évoquant le risque d’une « grève du zèle » parmi les agents. Ce malaise trouve un écho dans la presse, notamment sous l’impulsion du capitaine Manuel Vaz, directeur du journal Notícias, qui relaie les revendications des fonctionnaires. Face à la montée des critiques, le gouvernement colonial est contraint d’apaiser les tensions en concédant certaines mesures, sans toutefois apporter de solution durable aux inégalités salariales.

Parallèlement, la période est marquée par une intensification des circulations entre la métropole et les colonies, favorisée notamment par le développement des liaisons aériennes de la TAP. Le 20 août 1956, l’équipe de l’Académica de Coimbra, entraînée par Cândido de Oliveira, atterrit à Lourenço Marques. À sa descente d’avion, l’entraîneur est accueilli par un groupe nombreux, composé en grande partie d’anciens élèves de la Casa Pia, et salué par le général Raul Martinho, récemment nommé commandant militaire du Mozambique. « António Roquete l’embrassa ensuite avec effusion. » Durant le séjour de l’AAC à Lourenço Marques — marqué par des défaites face au Sporting et au Desportivo locaux, mais aussi par des victoires contre le Ferroviário et une sélection de la ville — Cândido de Oliveira est au centre de plusieurs hommages. Un dîner organisé par les anciens de la Casa Pia réunit notamment Cândido, Roquete et Liberto dos Santos. Le 28 août, le Núcleo Casapiano de Moçambique lui rend également hommage en présence de Roquete. Selon un témoignage ultérieur, Cândido « expliqua certaines situations et dissipa des malentendus » devant environ quatre-vingts « oies », avant d’être raccompagné par Roquete jusqu’à son lieu d’hébergement.
La délégation de l’AAC quitte le Mozambique à l’aube du 1er septembre, après un banquet à l’hôtel Aviz auquel participent notamment Almeida Santos et Raul Martinho, tandis que le président Craveiro Lopes s’envole le 3 septembre pour Pretoria. Entre-temps, dans une lettre datée du 31 août adressée à Ferry Gomes, Roquete signale que plusieurs membres de l’équipe de Coimbra ont diffusé des rumeurs sur une chute imminente du régime et sur la sympathie de l’opposition républicaine envers Craveiro Lopes — « tout cela sent fortement la franc-maçonnerie », écrit-il, avant d’ajouter : « L’entraîneur Cândido de Oliveira fréquente peut-être de nouveau des milieux suspects, comme autrefois, et son influence auprès des étudiants pourrait avoir des effets politiques. »
Roquete ignore alors qu’il ne reverra plus son ancien mentor. Désireux de couvrir la Coupe du monde 1958 pour son journal A Bola, Cândido de Oliveira décide de se rendre en Suède malgré une pneumonie, contre l’avis des médecins. Celui qui fait de son journal un outil d’expression, refuse de renoncer à ce voyage, il embarque néanmoins et succombe à Stockholm le 23 juin 1958, à la veille de la démonstration de Pelé face à l’équipe de France. Décoré à titre posthume de l’ordre du Mérite en 1995, il a donné son nom à la Supercoupe portugaise depuis 1979, il demeure une figure majeure du football portugais et au fil des années son nom a sans cesse était mis à l’honneur, à la différence de celui de Roquete.

Dans le même temps, les relations de Roquete avec la PIDE se complexifient et se chargent d’une prudence croissante. La correspondance clandestine qu’il entretient avec Lisbonne est fragilisée par des soupçons d’interception, le contraignant à redoubler de précautions. Il en vient à craindre d’être surveillé, y compris par certains membres de l’administration locale, révélant un climat de méfiance généralisée au sein même de l’appareil colonial. Le départ, en 1956, de celui qu’il admire profondément, Agostinho Lourenço, de la direction de la PIDE, joue un rôle déterminant dans cet effritement de la confiance. Figure centrale et véritable architecte de la police politique portugaise — indissociable des pratiques de répression, de sévices et de torture qui la caractérisent — Lourenço est nommé la même année à la tête d’INTERPOL, qu’il dirige jusqu’en 1960. Il demeure, à ce jour, le seul Portugais à avoir occupé cette fonction.

Cette vigilance s’étend également au domaine religieux. Dans un rapport de 1956, il s’inquiète de l’implantation d’Églises protestantes, perçues comme des vecteurs d’influence étrangère et de subversion. Fidèle à l’idéologie de l’Estado Novo, il considère le catholicisme comme un pilier de l’ordre colonial et redoute que ces Églises ne diffusent parmi « les masses indigènes » des idées visant à la « désagrégation des fondements de l’Église catholique, à l’ombre de laquelle s’est cimentée l’unité impériale portugaise et dans laquelle les indigènes voient un prolongement de l’autorité portugaise ».
Une lettre anonyme, signée « Un Mozambicain » et adressée au ministère de l’Outre-mer, dresse un portrait particulièrement accablant de Roquete. L’auteur y dénonce des abus de pouvoir et une conduite immorale, évoquant notamment sa relation avec Laura de Oliveira, présentée comme une prostituée dirigeant une maison close à Lourenço Marques, dont il tirerait des revenus. Il est également accusé d’avoir abandonné sa famille et de vivre aux dépens de sa compagne, tout en continuant à verser une pension à Maria Bacelar. Sur le plan professionnel, la lettre évoque un usage détourné des moyens de la police, des fonds opaques destinés à de faux informateurs et un climat de peur empêchant ses subordonnés de dénoncer ses agissements. Malgré la gravité de ces accusations, aucune suite claire ne semble avoir été donnée, et la PIDE, bien qu’informée de certains aspects de sa vie privée, ne paraît pas l’avoir sanctionné.
Parallèlement, Roquete développe ses activités économiques, notamment à travers des investissements immobiliers dans les régions de Lourenço Marques et de Matola. Il obtient plusieurs concessions de terrains, qu’il échange ou revend, tout en lançant de nouveaux projets, notamment dans la région du fleuve Maputo. Ces opérations s’inscrivent dans une dynamique plus large d’appropriation foncière dans les zones de peuplement européen. Fait notable, Laura de Oliveira bénéficie également de concessions importantes, tout comme certains membres des forces de l’ordre, suggérant l’existence de réseaux d’intérêts et de pratiques de favoritisme au sein de l’administration coloniale.
Malgré ces activités, Roquete demeure frustré sur le plan professionnel. La mise en place de la délégation de la PIDE au Mozambique tarde, le maintenant dans une position subalterne au sein de la Police internationale. Dans ses lettres à Lisbonne, il critique ouvertement les limites de son action, qu’il attribue au manque de moyens, à l’incompétence de certains responsables et aux obstacles posés par les autorités civiles et militaires. Il n’hésite pas non plus à pointer certaines failles du régime, révélant une posture ambivalente : fidèle au système, mais lucide quant à ses dysfonctionnements. Ce contexte local s’inscrit dans une évolution plus large de l’Estado Novo à la fin des années 1950, marqué par des tensions internes entre réformateurs, autour de Marcelo Caetano, et conservateurs fidèles à Salazar. La question de la succession présidentielle cristallise ces divisions : Francisco Craveiro Lopes, jugé trop proche des milieux réformistes, est écarté au profit d’Américo Tomás lors de l’élection de 1958, compromettant les espoirs d’une ouverture politique.
Dans ce climat tendu, la candidature du général Humberto Delgado constitue un tournant. Soutenu par une large partie de l’opposition, il mène une campagne spectaculaire, promettant notamment le renvoi de Salazar. Malgré un fort enthousiasme populaire, sa défaite, assurée par la fraude et la répression, met en lumière les limites du système et fragilise durablement le régime. Au Mozambique, ces évolutions trouvent un écho dans un mécontentement croissant, notamment parmi les colons européens, qui dénoncent le centralisme de Lisbonne et les entraves au développement économique local. Certains envisagent même des formes d’autonomie, voire une indépendance sous domination blanche. Parallèlement, un nationalisme africain encore embryonnaire commence à émerger, nourri par les mouvements d’indépendance sur le continent et par l’essor d’élites africaines éduquées. Les tensions sociales et économiques s’expriment également à travers les revendications des fonctionnaires coloniaux, mécontents du nouveau statut et de la hausse des impôts. Roquete observe avec inquiétude ce climat de défiance et signale des cas d’ingérence politique et de corruption, notamment dans les décisions affectant les commerçants étrangers.

Dans ce contexte de tensions multiples, la surveillance s’intensifie. Roquete joue un rôle actif dans la collecte de renseignements, s’appuyant notamment sur son réseau d’informateurs. Il exploite en particulier les informations transmises par Marguerite Lahaye, employée du consulat de Belgique à Lourenço Marques, qui lui fournit des documents confidentiels. Cette collaboration illustre l’importance des circuits informels dans le renseignement colonial, au point que Roquete envisage de lui fournir des armes, signe de la confiance qu’il lui accorde. L’attention portée aux activités diplomatiques étrangères témoigne également des inquiétudes du régime face aux influences extérieures : le consul allemand Christoph von Oidtmann, critique de la domination portugaise et proche des populations africaines, est ainsi étroitement surveillé.
La situation politique du Mozambique devient, dans le même temps, de plus en plus explosive. L’événement le plus marquant est le massacre de Mueda, en juin 1960, au cours duquel une manifestation de populations africaines est violemment réprimée, faisant plusieurs dizaines de morts. Cet épisode, hautement symbolique, alimente la montée du nationalisme mozambicain et annonce les conflits à venir. Il révèle également les limites de l’appareil répressif colonial face à des mobilisations de plus en plus ouvertes. Par ailleurs, les luttes de pouvoir s’intensifient entre institutions coloniales : la montée en puissance d’Afonso Ferraz de Freitas et les conflits de compétence affaiblissent la cohérence du dispositif sécuritaire. La création progressive de la délégation de la PIDE au Mozambique à partir de 1960 marque un tournant, annonçant la fin du rôle central de la Police internationale au profit d’une répression plus structurée et directement contrôlée depuis Lisbonne.

Le retour d’Eduardo Mondlane en 1961 confirme cette évolution. Dans son rapport sur la situation du Mozambique, il décrit une société placée sous surveillance constante, où arrestations, informateurs et contrôle des déplacements sont devenus systématiques, en particulier pour les élites africaines instruites. Les déplacements d’Eduardo et de sa femme Janet Mondlane sont suivis durant tout leur séjour. Le futur leader de la FRELIMO en appelle aux États-Unis afin qu’ils exercent des pressions sur l’Estado Novo et soutiennent financièrement des projets éducatifs dans les colonies portugaises.
C’est dans ce contexte de mutation que Roquete obtient en 1960 un congé prolongé et regagne le Portugal, envisageant soit une retraite, soit une mutation. À distance, il continue néanmoins d’exercer une influence informelle sur les affaires de la Police internationale par l’intermédiaire de subordonnés chargés de gérer ses intérêts et de l’informer de la situation locale. Cette correspondance met en lumière un climat interne tendu, marqué par des critiques, des rivalités et des dénonciations, notamment après la découverte de ses échanges avec la PIDE. Cette période marque ainsi une fin de cycle. Affaibli par les conflits internes et dépassé par les transformations en cours, Roquete se retire au moment où le système qu’il a contribué à bâtir atteint son apogée. Mais cette apparente efficacité dissimule une fragilité croissante : le régime colonial, confronté à la montée irréversible du nationalisme et aux dynamiques de décolonisation, entre dans une phase de remise en cause profonde.