Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 1/9 Naissance et construction.
Premier chapitre, des rives du Ribatejo à celle de Belém
Il y a quelques mois, nous publiions sur ce site un classement des meilleurs gardiens des années 1920. Grâce au lobbying assumé d’un certain rédacteur, António Roquete y apparaissait à la douzième place. Et, scoop : il ne figurera pas dans le futur Top 50 Portugal, dont la publication est prévue dès le mois de mai sur le site. Ces deux classements situent assez bien le personnage : Roquete appartient à l’histoire du football portugais, mais il reste à distance des figures majeures. À la différence de Baía, Azevedo, Damas, Bento ou Rui Patrício, il n’est jamais cité lorsque l’on évoque les grands gardiens portugais. Il n’appartient pas non plus, comme d’autres joueurs de l’entre-deux-guerres tels qu’Artur José Pereira, Cosme Damião ou Francisco Stromp, à la catégorie des fondateurs d’un grand club portugais. Son nom a ainsi peu à peu glissé hors de la mémoire collective et reste aujourd’hui méconnu, y compris au Portugal, pour la grande majorité des suiveurs de football. Et pourtant, peu de joueurs portugais mériteraient autant qu’on s’attarde sur leur trajectoire. Car l’histoire d’António Roquete dépasse largement le football. Sa vie épouse presque parfaitement les secousses du Portugal du XXᵉ siècle. Elle commence sous la monarchie, traverse la naissance de la République, les crises politiques, la Première Guerre mondiale, puis bascule dans l’ombre de la dictature.
Comme l’Enfer chez Dante ou les vies d’un chat, son histoire se déploiera en neuf chapitres. Nous y suivrons à la fois la construction du football portugais — de la sélection nationale à l’organisation du championnat — et le destin singulier d’un homme dont la trajectoire prendra une direction inattendue. Après le sport, Roquete mettra en effet ses talents au service du régime autoritaire d’António de Oliveira Salazar, d’abord au Portugal, puis dans l’empire colonial, au Mozambique. Cette série s’appuie notamment sur une source essentielle : la thèse soutenue en 2017 par l’historien Pedro Miguel Coelho Serra, intitulée Um “ídolo” do desporto nas polícias políticas do Estado Novo (« Une “idole” du sport dans les polices politiques de l’État nouveau »).
Mais avant le gardien international, avant le fonctionnaire du régime, il y a un enfant. Un enfant né dans le Ribatejo rural, dont l’existence va être bouleversée par l’effondrement social de sa famille — et par une institution qui marquera profondément l’histoire du Portugal : la Casa Pia de Lisbonne.
António Fernandes Roquete naît le 8 août 1906 à Salvaterra de Magos, dans la région du Ribatejo, sur les rives du Tage, au nord-est de Lisbonne, au cœur de l’une des plus grandes régions agricoles du Portugal. Il est le troisième enfant de Francisco Ferreira Roquete Júnior et de Judite Fernandes, après Ofélia, née en 1902, et Rafael, en 1904. Derrière cette naissance apparemment ordinaire se cache pourtant une histoire familiale plus complexe. Son grand-père paternel, Francisco Ferreira Roquete (1844-1931), est une figure scientifique reconnue. Formé à l’École des Mines de Paris, il devient ingénieur en chef des Mines, professeur à l’Instituto Superior Técnico — ancien Institut Industrial e Comercial — ainsi qu’à la future Faculté des sciences de Lisbonne. Membre de la Société de géographie, directeur du musée et du laboratoire minéralogique et géologique pendant la Première République, il s’impose comme un scientifique respecté au Portugal comme en France.
C’est d’ailleurs à Paris que naît le père d’António, issu d’une union non officielle. Si cette première compagne est à peine mentionnée dans la biographie de Francisco Roquete, il est en revanche établi que le professeur contracta un premier mariage avec Maria Cristina Cordeiro Roquete, dont il eut une fille qui épousa José António de Campos Henriques, haut fonctionnaire de la Caixa Geral de Depósitos et fils d’Artur Alberto de Campos Henriques, figure politique marquante des dernières années de la monarchie portugaise.

Ainsi, le grand-père d’António Roquete, en plus d’être un scientifique reconnu, évolue dans les milieux d’influence du Lisbonne du début du siècle. Pourtant, tout indique qu’il a tenu à distance son fils illégitime, parti vivre dans le Ribatejo. Lors du décès du scientifique, en février 1931, la presse ne mentionne que son épouse légitime et les enfants issus de ce mariage ; aucune référence n’est faite aux enfants et petits-enfants nés hors mariage, dont António.
Dans les premières années du XXᵉ siècle, la situation du père d’António semble néanmoins confortable. Dans une interview accordée en 1932, Roquete évoque une enfance heureuse : « Je suis né de parents aisés et j’ai connu une enfance abondante et florissante dans des propriétés qui nous appartenaient à Salvaterra. » Mais il ajoute aussitôt que « la fatalité » frappa la famille. Les éléments disponibles permettent de comprendre que son père possédait des terres et que, après le décès de sa première épouse, il s’était mis en couple avec Judite Fernandes, alors divorcée. Ensemble, ils eurent trois enfants hors mariage.
L’instauration de la République en 1910, puis le déclenchement de la Première Guerre mondiale, fragilisent cependant une économie portugaise déjà chancelante. La fameuse « fatalité » frappe alors la famille Roquete, et vite. En 1913, le père du futur gardien a déjà perdu tout son patrimoine ; il se retrouve au chômage et demande à sa femme de vendre ses propriétés familiales. En 1914, l’enregistrement tardif des enfants — non reconnus officiellement jusqu’à cette date — laisse entrevoir la perspective d’un recours à l’assistance publique. En 1915, la mère déclare officiellement que le père a abandonné ses fils. La séparation du couple aggrave encore la situation. Installée à Lisbonne, Judite Fernandes se dit incapable d’assurer la nourriture, les vêtements et l’éducation de ses enfants.

En avril 1915, elle adresse une requête au juge de la Tutoria Central da Infância[1] afin d’obtenir l’internement de Rafael, dix ans, et d’António, huit ans, à la Casa Pia de Lisbonne. Elle estime que, comme élèves internes de la CPL, ses fils pourront devenir « des hommes utiles à eux-mêmes et à la société ». Cette décision constitue un premier tournant dans la vie de Roquete — sans doute celui qui aura les conséquences les plus profondes sur son destin. Avant de poursuivre le récit, il faut comprendre ce qu’est la Casa Pia. Fondée en 1780, cette institution publique est destinée aux garçons orphelins ou sans ressources. Sous la monarchie, elle sert notamment d’atelier pour la marine, tout en offrant à de nombreux enfants nés dans la misère la possibilité d’accéder à des positions sociales élevées. De nombreux intellectuels et artistes y sont passés, tout comme des figures du football portugais telles que Cosme Damião, fondateur du Benfica, ou Cândido de Oliveira.

Il convient également de rappeler que l’institution sera, au début du XXIe siècle, au cœur de l’un des plus importants scandales judiciaires portugais. À la suite de révélations dans la presse, il apparaîtra que la Casa Pia avait été le théâtre de viols de mineurs et se trouvait impliquée dans un réseau d’exploitation sexuelle qui bouleversa l’opinion publique. Présentateurs de télévision, hommes politiques, acteurs : de nombreuses personnalités furent mises en cause. Plus grave encore, des éléments établirent que la police et des responsables gouvernementaux avaient couvert ces crimes pendant plusieurs années.
Mais lorsque Roquete a huit ans, en ce début d’année 1915, aucun scandale n’éclabousse encore l’institution. Depuis mars 1911, elle est placée sous la direction d’un homme aux ambitions pédagogiques très marquées : le médecin António Aurélio da Costa Ferreira. Pour lui, la Casa Pia doit devenir bien plus qu’un simple orphelinat. Elle doit former les citoyens de la nouvelle République. Installée dans un cadre spectaculaire — le monastère des Jerónimos, à Belém — l’institution devient peu à peu un laboratoire éducatif. Costa Ferreira introduit des réformes ambitieuses : les châtiments corporels sont abolis, les méthodes pédagogiques modernisées et l’enseignement complété par une forte dimension civique. Dans les ateliers et les salles de classe apparaît une devise qui résume l’esprit du lieu : Ordem e Trabalho. Pour les élèves — que l’on surnomme les gansos, les « oies »[2],— la discipline est stricte. Mais les perspectives offertes par l’institution sont exceptionnelles pour le Portugal de l’époque. Patriotisme, histoire du pays, chant choral, les jeunes baignent dans le jus républicain.

Costa Ferreira veille également à renforcer le lien entre la Casa Pia de Lisbonne (CPL) et le monde économique, dans l’objectif d’une autonomisation rapide des élèves, qui doivent être « en contact avec la vie ». Les internes sont étudiés selon leurs caractéristiques physiques et psychologiques afin d’être orientés vers des formations adaptées à leurs aptitudes et à leurs préférences. À partir de seize ans, ils entrent en apprentissage et perçoivent un salaire pour le travail effectué dans les entreprises où ils effectuent leur stage — la moitié de cette rémunération étant reversée à la Casa Pia. Les sommes accumulées leur sont remises à leur sortie : à dix-huit ans, ils cessent d’être sous la tutelle de la CPL. Dans le cadre d’un « projet assistanciel et éducatif intégrateur », l’institution développe sous la Première République des expériences pédagogiques novatrices, notamment un enseignement spécifique destiné aux enfants sourds-muets ou atteints de déficiences mentales.

Malgré la pauvreté avérée dans laquelle se débat la mère d’António, son admission à Belém n’en demeure pas moins surprenante. La Première Guerre mondiale entraîne une forte hausse des prix : la dépense moyenne par élève augmente de plus de 30 %. L’instabilité politique — comme le coup d’État de mai 1915 — accentue encore les difficultés financières. Les places à l’internat du Mosteiro dos Jerónimos, à Belém, se raréfient. Selon plusieurs entretiens accordés plus tard par António Roquete à la presse, il n’aurait guère obtenu une place sans l’intervention du chef du gouvernement de l’époque, António José de Almeida. La documentation ne précise pas la nature exacte de cette intervention du futur président de la République. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’une enquête établit l’abandon des enfants par leur père. Peut-être son ascendance familiale joua-t-elle un rôle. Quoi qu’il en soit, à la différence de son frère aîné Rafael, António fait partie des sept internes intégrés cette année-là. Seize ans plus tard, le Ribatejano confiera au journaliste Carlos da Silveira « la souffrance subie par mon âme d’enfant face à la signification douloureuse de ce déracinement », avant d’ajouter combien il s’était « rapidement senti heureux », grâce au soutien de ses camarades et de ses professeurs.
Au cours de son séjour à la Casa Pia de Lisbonne, António Roquete bénéficie d’un suivi physique et scolaire très rigoureux. Son poids et sa taille sont notés régulièrement : il mesure 1,43 m pour 30,4 kg lors de sa première visite en 1917 et atteint 1,77 m pour 68,5 kg à la dernière en 1924. À 17 ans, il dépasse la majorité des Portugais de son époque. À la Casa Pia, on le surnomme « Carapela », désignant un élève « de petite taille mais en train de grandir ». En 1929, un journal rédigé par les élèves mentionne que le footballeur du Casa Pia AC mesure environ 1,85 m, soit près de 20 cm au-dessus de la moyenne portugaise. Cette grande taille aura un impact indéniable sur sa future carrière de sportif, que ce soit en tant que gardien de but ou nageur.
Bien qu’éloignés de leurs familles, les internes jouissent de conditions de vie exceptionnelles pour le Portugal de la Première Guerre mondiale, ce qui se révèle notamment lors de la grippe de 1918-1919. Roquete rapporte que la direction « interdit les contacts extérieurs pour éviter de contaminer les élèves ». Malgré ces précautions, au moins 311 des 440 internes contractent la forme bénigne de la grippe en juin 1918, sans qu’aucun décès ne soit enregistré. Ils sont ainsi immunisés contre la seconde vague, qui sera dévastatrice au Portugal, de septembre. Roquete tombe malade le 23 juin mais est déclaré guéri deux jours plus tard. Les épidémies de typhus entre 1915 et 1917 incitent également la direction à renforcer l’hygiène : lavage régulier des mains, consommation d’eau filtrée ou bouillie. Les vacances de Noël et de Carnaval sont même suspendues à cause de la propagation du typhus à Lisbonne et des mauvaises conditions sanitaires dans les habitations des familles. Les élèves sont vaccinés, Roquete lui-même le 30 novembre 1916 et le 29 juillet 1922.

Le quotidien à la Casa Pia est strict et organisé. Réveil et douche à 5h30, cours de 8h30 à 13h et de 16h10 à 19h, repas à heures fixes, coucher à 20h15. À partir de 14 ans, les élèves peuvent sortir le dimanche jusqu’à 20h, souvent pour jouer ou assister à des matchs de football. La bibliothèque, fréquentée assidûment, propose des lectures populaires comme Jules Verne et Camilo Castelo Branco. Les élèves participent également à des séances pédagogiques autour de films d’époque. Scolairement, Roquete est un élève régulier du Curso Comercial, formation de quatre ans comprenant portugais, langues étrangères, dessin, géographie, arithmétique, mathématiques, physique et chimie, ainsi que calligraphie, comptabilité, dactylographie et sténographie. La dernière année inclut quatre heures quotidiennes de travail pratique en bureau. Les cours durent 50 minutes, 80 pour le dessin. Roquete termine le cursus en 1924 avec une moyenne finale de 12/20, ses résultats s’améliorant légèrement la dernière année.
Entre 1922 et 1924, il suit parallèlement le Cours de Sergents d’Infanterie, proposé par la Casa Pia. Destiné aux jeunes volontaires âgés d’au moins 16 ans, enseigné par deux officiers nommés par le Ministère de la Guerre, ce cursus de deux ans permet d’accéder au grade de second sergent après examen devant un jury de trois officiers. Les nouveaux sergents s’engagent ensuite comme volontaires dans les régiments désignés par le Secrétariat de la Guerre. Une modification législative précise que les élèves de la Casa Pia intégrant ce cours suivront également une formation au Régiment d’Infanterie de Lisbonne. Ce parcours aura une importance majeure dans la seconde vie professionnelle de Roquete.
La pension offre aux jeunes des conditions de vie et de réussite exceptionnelles par rapport à ce qu’ils auraient connu à la rue. À la fin des années 1920, le flux de nouveaux internes augmente : orphelins de la Première Guerre mondiale, victimes de la grippe espagnole, enfants affectés par les révolutions et coups d’État portugais viennent gonfler les rangs. Roquete évoquera plus tard : « Nous étions 400 élèves et nous sommes passés à un millier ». L’histoire de la Casa Pia est également marquée par l’importance accordée à l’éducation physique. Dès 1834, le premier gymnase du Portugal est construit au sein de la CPL. Le Français Darras, arrivé en 1835, donne des cours gratuits de gymnastique, et les élèves présentent leurs exercices lors d’une « Exposition publique » en août 1836. Plus tard, José Maria Eugénio de Almeida, proviseur de 1859 à 1872, rend la gymnastique obligatoire, faisant appel à un autre instructeur français, Jean Roger, qui installe des appareils et répartit les élèves selon âge et condition physique.

La Première République poursuit cette logique : un décret du 4 novembre 1911 impose que l’éducation physique développe harmonieusement les capacités corporelles via gymnastique, exercices militaires, jeux, sports, travaux manuels et même chant. Luís da Câmara Leme dirige alors l’éducation physique à la Casa Pia, assisté de Virgílio Damasceno Simões et d’un groupe variable de collaborateurs. La gymnastique suédoise (méthode Ling) donne lieu à des démonstrations publiques, notamment le 11 juin 1916, lors de la visite du président de la République Bernardino Machado et des participants au Congrès d’Éducation Physique. Une photographie d’époque montre Simões dirigeant une classe de jeunes torses nus alignés en rangs. Outre la gymnastique, les élèves pratiquent spontanément divers sports, le football notamment, introduit en 1893 aux Jerónimos.
Déjà avant l’arrivée du sport britannique, les casapiens jouent d’abord à la cheia, consistant à frapper une balle de chiffons pour la faire monter le plus haut possible. Plus tard, les étudiants Bruno do Carmo et Januário Barreto organisent avec leurs camarades les premières parties rudimentaires de football dans la cour du Pátio das Malvas. L’enthousiasme des jeunes incita le proviseur de l’époque Francisco Simões Margiochi à importer d’Angleterre une balle réglementaire, confiée à Barreto. En 1894, une équipe représentative de la Casa Pia joua son premier match (0–0) contre des élèves de l’École Polytechnique. Les années suivantes consacrent l’affirmation de l’équipe casapienne, notamment avec la victoire historique du 22 janvier 1898 : un succès 2-0 contre le Carcavelos Club, formation composée d’Anglais. L’exploit suscite un immense enthousiasme. La tradition footballistique se perpétue ensuite de génération en génération, plusieurs élèves jouant un rôle majeur dans la fondation de clubs et la diffusion du football au Portugal. Parmi eux, les plus célèbres restent Cosme Damião, futur fondateur du Benfica et Candido de Oliveira, premier sélectionneur, entraineur, dirigeant de club et fondateur du journal A Bola et qui est probablement l’homme le plus important des premières années du football portugais. Ce dernier aura d’ailleurs une importance centrale dans notre texte. Ainsi la Casa Pia de Lisbonne est souvent considéré comme le berceau du foot portugais, le lieu où ce sport va prendre une autre dimension au Portugal. Et sans surprise en ce début de siècle c’est dans cette institution que l’on trouve les meilleurs joueurs de la capitale portugaise.

Fondée en 1910, l’Association de Football de Lisbonne organise des championnats interscolaires où la Casa Pia s’impose presque systématiquement. Le directeur de l’institution, pour qui le football figure parmi les sports « qui produisent le plus de bénéfices physiques et moraux », soutient l’initiative de l’Associação de Futebol de Lisboa (AFL), qui décide en juillet 1914 de créer le Prix Januário Barreto. Ce trophée doit récompenser chaque année l’élève de la CPL s’étant le plus distingué au football. Costa Ferreira décide que le lauréat sera élu en assemblée par les membres des équipes de football — les « teams », selon le terme anglais alors en usage — de l’Association scolaire de la Casa Pia de Lisboa. En 1914, l’élection distingue l’élève n°3466, Cândido de Oliveira, considéré comme le meilleur sportif de l’école. Quelques années plus tard après son mentor, Roquete recevra également ce prix.
La formation de nombreux joueurs à Belém, conjuguée à l’esprit associatif et de camaraderie unissant les casapianos, conduit à la fondation, le 3 juillet 1920, du Casa Pia Atlético Clube (CPAC), dont Alfredo Soares devient le premier président. Destiné aux élèves et anciens élèves de la CPL, le CPAC représente l’aboutissement naturel pour les athlètes formés aux Jerónimos. Le club rassemble des « gansos » issus de divers clubs lisboètes. Leurs qualités sportives permettent au CPAC de briller rapidement : dès sa première saison, il remporte le titre le plus prestigieux de l’époque, le championnat de Lisbonne 1920/21, avec une équipe dirigée par Cândido de Oliveira. Un succès brillant mais qui sera l’unique titre des « noirs » dans cette compétition, à laquelle ils participeront à dix-huit reprises. L’activité sportive des casapianos ne se limite pas au football. La natation occupe également une place importante, introduite dès 1880 lorsque Jean Roger dispense des cours aux élèves sur la plage de Torre de Belém. Dans une interview, Alfredo Soares affirme que la pratique du football, de la natation, de l’athlétisme et d’autres disciplines préserve les élèves de l’oisiveté des «internats bourgeois et aristocratiques », où l’ennui conduirait à des vices influençant les « tendances sexuelles » des jeunes. En 1921, Soares devient le premier président de la Liga Portuguesa dos Clubes de Natação, chargée d’organiser les compétitions de natation et de water-polo — discipline déjà pratiquée à la Casa Pia depuis 1914. L’institution dispose alors de sa propre piscine, inaugurée le 29 mai 1921.


La vocation sportive d’António Roquete s’éveille dans ce contexte privilégié. Dans une école offrant des conditions rares pour le Portugal du début du XXᵉ siècle, les élèves suivent un enseignement structuré en gymnastique et en natation, tout en jouant spontanément au football durant les récréations. Roquete raconte que son intérêt pour ce sport naît « dans les récréations, où ils observèrent que j’avais des qualités ». Il participe alors au championnat interne de la CPL, organisé et dirigé par les élèves. À 15 ans, il dispute le championnat scolaire lisboète comme gardien de but, son équipe atteignant la finale. Les comptes rendus du match le signalent déjà parmi les meilleurs joueurs sur le terrain. Au milieu des années 1920, la pratique du football explose au Portugal. Deux figures issues de la Casa Pia jouent un rôle clé dans ce développement : Ricardo Ornelas et Cândido de Oliveira. Le premier, joueur et entraîneur, devient rapidement l’un des principaux journalistes sportifs de son époque. Le second, nous l’avons déjà vu, s’imposera comme l’homme le plus influent du football portugais dans la première moitié du siècle. En 1923, tous deux sont rédacteurs à la Gazeta Desportiva et relatent les matchs du championnat des lycées lisboètes où le jeune Roquete brille de plus en plus. Mais António n’excelle pas seulement dans les cages. Il pratique également la natation, le water-polo et même le base-ball, introduit à Lisbonne en 1922 par l’Américain Osterlund. Ses performances en bassin le placent dès ses 17 ans parmi les meilleurs nageurs du pays. Spécialiste de la brasse, il remporte de nombreuses courses régionales et rivalise avec les meilleurs spécialistes nationaux.

C’est vraisemblablement alors qu’il est encore élève qu’António Roquete dispute son premier match avec l’équipe principale du Casa Pia Atlético Clube. Il racontera l’épisode à plusieurs reprises : l’indisponibilité du gardien titulaire, Clemente Guerra ; l’initiative de Cândido de Oliveira, capitaine du CPAC, venu le chercher après un match scolaire joué le matin même ; et l’astuce imaginée pour contourner l’interdiction d’aligner un mineur de moins de 18 ans. Roquete est inscrit sur la feuille de match sous le nom d’« António Pacheco », joueur déjà enregistré à l’Associação de Futebol de Lisboa. La rencontre — probablement un Casa Pia–Belenenses disputé le 22 juin 1924 pour la Taça Vendedores de Jornais — se solde par une lourde défaite (5-0) et une prestation fébrile du jeune gardien. Mais cet échec inaugural ne l’empêche pas de revenir dès le début de la saison 1924-1925 comme titulaire de l’équipe première. Cette première contre-performance n’entame en rien la confiance que Cândido de Oliveira place en lui. Manuel Teixeira Gomes, alors président de la République, après avoir vu jouer le casapiano de 17 ans, lui aurait lancé : « Tu seras un grand joueur ». Brillant en natation comme dans les cages, Roquete devient rapidement l’un des jeunes sportifs lisboètes les plus en vue, d’autant que Clemente Guerra, le gardien du CPAC depuis les débuts du club, enchaîne les prestations décevantes. António lui ravit définitivement la place.
L’année 1924 marque ainsi un tournant décisif dans la vie d’António Fernandes Roquete. Il achève ses études à la Casa Pia de Lisboa, quitte les Jerónimos diplômé en commerce et avec le grade de sergent, puis retourne vivre auprès de sa mère. Il entre dans la vie active comme employé de bureau. Parallèlement, il s’impose dans l’équipe première du Casa Pia Atlético Clube et continue à se distinguer en natation. Le fils cadet de Judite Fernandes et de Francisco Ferreira Roquete Júnior voit alors s’ouvrir devant lui de nouvelles perspectives, professionnelles comme sportives.
Les années passées à Belém ont joué un rôle déterminant dans cette ascension. Elles l’ont d’abord soustrait à la pauvreté dans laquelle sa famille — et une grande partie du pays — avait sombré. Elles lui ont permis d’intégrer la communauté des anciens élèves de la Casa Pia de Lisboa, un réseau comptant de nombreux Portugais illustres, qu’il ne quittera jamais et qui réapparaîtra à chaque étape de sa trajectoire. Elles lui ont aussi donné les bases physiques et sportives nécessaires pour concourir au plus haut niveau. Enfin, les compétences acquises — calligraphie, maîtrise de langues étrangères — facilitent son accès à des fonctions dans l’administration publique comme dans le secteur privé.
[1] Tribunal des enfants, qui traite tous les dossiers concernant les mineurs, surtout les mineurs en difficulté.
[2] Le surnom de Ganso serait hérité des défilés lors des commémorations de la CPL le 3 Juillet, où les élèves vêtus de leurs uniformes marchaient droits et fiers « comme des oies ». La Casa Pia utilisera ce surnom pour montrer que l’esprit de groupe et de sacrifice qui s’observe dans les vols d’oies sauvages se retrouve à la Casa Pia.
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Je le savourerai plus tard.
Savourant, c’est une régalade !
Bonne lecture a tous.
Ce premier épisode permet de mettre en place tous les éléments qui influenceront la suite de l’histoire. Que ce soit côté football ou vie politique.
Le document de base de mes recherches fait 160 pages, j’ai essayé de tailler au max mais même comme ça, ça reste long et peut-être trouverez vous cela indigeste.
La suite sera plus dynamique, promis!
La photo d’illustration est le monastère des Jeronimos actuellement . Là où était la Casa Pia. Là où a grandi Roquete mais surtout le football portugais. Quasiment tous les grands noms du foot portugais, ceux qui ont créé les clubs, la fédé, la sélection, les journaux sportifs y sont passés.
Jamais lu Dante. Une appréciation les gars…
J’ai connais peu le rôle du Portugal lors de la première Guerre mondiale. Tu peux nous en dire plus ?
Ouais, il déconne Rui, ça manque de détails eh eh
Eheh Verano n’a pas tort. J’avais prévu d’en parler mais j’ai coupé.
Pour résumer la jeune république est initialement neutre, malgré les liens avec la GB. Mais justement les allemands bloquant l’accès à l’ile, va faire du mal à l’économie portugaise qui commerce beaucoup avec les anglais. Je crois qu’en Angola aussi il y a eu des tensions.
Bref il rentre en guerre en 1916. Il y a plus de 50000 hommes envoyés en France et ils se sont fait démonter lors de la bataille de la Lys. Beaucoup sont morts en Afrique aussi.
Pour la plupart des historiens, cette participation à la guerre va être la raison numéro un des coups d’état, l’armée ne l’ayant jamais pardonné à la République.
Merci l’ami. C’est documenté, passionnant.
Tu feras un parallèle entre les vies de Cândido De Oliveira et Roquete ?
Oui c’est un des fils rouges, Candido, Roquete, Salazar/Estado Novo.
Candido aurait mérité un article à lui seul, je vais essayé d’en dire le maximum, sans trop alourdir le texte 🙂
Merci, ça s’annonce intéressant et dense.
À en juger par les photos, le Portugais est poseur.
Oui ça se confirme dans les prochains articles le côté poseur!
Il chaussait du combien ?
Je peux te dire sa taille, poids, état dent, des yeux à chaque âge si tu veux.
Tu connais pas sa pointure ?!
Je te mets un pouce rouge.
Il se trouve où à Lisbonne le stade de Casa Pia ? Et d’ailleurs qui peut aller les supporter quand t’a deux mastodontes dans la ville ? Belenenses, c’est déjà un choix étonnant mais Casa Pia…
Je viens de mater. Finalement, je connais. C’est pas très loin de l’immense camping municipal de Lisbonne. Dans les hauteurs, vers le Parque Monsanto. On a du un peu y zoner la première que je suis passé en 2000. Ça me dit quelque chose.
A ce moment du récit il n’existe pas encore. Il va apparaître au prochain épisode (le stade). Après il y en aura un autre.
Je vais aimer le voyage je sens!
Bravo Rui.
NB: sur la photo de l équipe de casa pia, le mec du milieu a une plus belle taroupe qu’Emmanuel Chain. Et c’est pas peu dire. La glabelle la mieux habillée de P2F, sans aucun doute.
C’était ma contribution.
Je sais pas où tu nous emmènes mais je suis très très intéressé, c’est déjà passionnant et ça promet de découvrir plein de choses, bien au delà du football, du Pinte 2 Foot à son meilleur !
Jamais été au Portugal, mais les Hiéronymes je connais – de réputation, donc.
Je ne soupçonnais pas que ce fût le berceau du football national.
La Casa Pia me fait penser à l’institution pour jeunes filles que créa la Maintenon, il y a eu un film là-dessus, « Saint-Cyr ».. C’était chiant 🙂 Mais question : y a-t-il eu un film sur la Casa Pia?