1860 Munich : le lion est blessé ce soir

Grandeur et décadence de « l'autre » club de Munich, un membre fondateur de la Bundesliga qui a longtemps fait de l’ombre au Bayern lui-même et qui entame aujourd’hui la deuxième relégation administrative en D4 de son existence. Un triste bilan.

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Il faut faire un gros effort de transposition mentale pour se représenter l’Allemagne du football d’avant le Bayern. Munich et sa région n’étaient alors qu’un pôle de seconde zone. Le cœur du Fußball battait à Nuremberg, à Schalke, à Berlin (Hertha), ou à Dresde (SC) avant la deuxième guerre mondiale, à Kaiserslautern, à Stuttgart, ou dans la Ruhr à l’heure du miracle économique. Dans la capitale bavaroise, les Lions du 1860 étaient nés une bonne trentaine d’années avant le Bayern. Si celui-ci avait tiré le premier (1932) au palmarès du championnat, c’était bien l’ancêtre qui s’attirait les faveurs du public, souvent mieux placé que son rival en Oberliga Bayern et vainqueur de la Coupe d’Allemagne en 1942.

Plaçons le curseur au début des années 1960, au moment où les Löwen connaissent un pic de forme qui arrive à point nommé. Vainqueurs de l’Oberliga en 1963, ils se qualifient pour la toute nouvelle Bundesliga professionnelle à 16 clubs qui vient coiffer les ligues régionales. Le Bayern, quant à lui, devra attendre 1965 et l’élargissement de la Bundesliga à 18 clubs pour découvrir une élite qu’il n’a pas quittée depuis. Sans vraie star mais fort de poids lourds tels que le gardien yougoslave Petar Radenković ou l’attaquant Timo Konietzka, 1860 vit sa meilleure période. Il gagne une deuxième Coupe d’Allemagne en 1964, atteint la finale de la C2 la saison suivante face à West Ham (0-2), et décroche enfin le titre national en 1966.

L’équipe championne 1965-66, ici à la dernière journée face au HSV au Grünwalder Stadion. De gauche à droite : Peter Grosser, Petar Radenković, Otto Luttrop, Hans Reich, Manfred Wagner, Rudi Brunnenmeier, Friedhelm « Timo » Konietzka, Rudolf Zeiser, Bernd Patzke, Hans Rebele, Zeljko Perusić.

Mais pendant qu’on fête le présent chez les Lions, le Bayern prépare l’avenir. Wilhelm Neudecker, son nouveau président, a compris le premier que l’arrivée en force de l’argent dans le football était irréversible. Il va faire de son club une machine de guerre appuyée sur une puissance financière assumée, une professionnalisation à tous les niveaux, une formation de premier ordre, et l’imposition sans merci d’une « culture de la gagne ». En une grosse décennie, l’éternel second en Bavière va prendre le pouvoir en Allemagne et monter sur le toit de l’Europe. Personne d’autre, à commencer par « ceux d’en face », n’a encore pris le pli. L’histoire des cinquante ans à venir est déjà quasiment écrite.

La dernière fois en date que le trophée de champion a défilé à Munich sans le Bayern, l’Angleterre n’avait pas encore gagné la Coupe du monde.

Le putsch du ballon rond à Munich sera plus réussi que le « vrai » en 1923. Encore vice-champion en 1967, Sechzig descend purement et simplement en D2 en 1970, un an après un deuxième titre du Bayern qui en appellera bien d’autres. Déjà les jeunes, attirés par l’aura d’un Beckenbauer ou d’un Gerd Müller, se bousculent aux portes de la Säbener Straße plutôt que chez les Lions, à Giesing. Ceux-ci s’accrocheront bien trop longtemps aux méthodes du passé, avec des présidents (Adalbert Wetzel, Franz Sackmann, Erich Riedl) qui fonctionnent à temps partiel mais décident de tout, là où Neudecker a installé Robert Schwan dès 1966 comme directeur délégué pour maintenir à plein temps le Bayern sur la voie.

Dans un monde où les clubs d’autres grandes villes se structurent eux aussi, la présence de deux clubs munichois en Bundesliga ne va pas de soi. Toujours dans le haut du tableau en D2, peu enclin à réduire son train de vie malgré des affluences médiocres, 1860 remonte enfin en 1977. Mais les résultats ne suivent pas, le club s’abonne à l’ascenseur, ses comptes virent au rouge vif, et la DFB finit par lui retirer sa licence professionnelle en 1982. Tout au plus aura-t-on noté l’éclosion d’un attaquant prometteur qui part au Werder Brême où l’attend une belle carrière, un certain Rudi Völler.

Il reviendra tourmenter le Bayern sur cette pelouse pendant le reste des années 80. (Ici avec 1860 face aux Stuttgarter Kickers en 1981)

Pour la première fois, les Lions sont en D3. Avec ses huit poules régionales amateur dont les vainqueurs s’affrontent en deux groupes pour les quatre places en 2. Bundesliga, celle-ci est une véritable jungle. Revenu du Stade Olympique à son iconique Grünwalder Stadion et recentré sur un travail de formation qu’il n’a jamais abandonné, gêné par des finances toujours précaires, 1860 va mettre neuf ans à s’en extraire mais redescend immédiatement. Tout change au printemps 1992 avec l’arrivée à la présidence de Karl-Heinz Wildmoser.

Chez les Wildmoser, on fait les choses à la bavaroise ! (Ici en 2006)

Ce fils de cordonnier, passé en trente ans d’un CAP de boucher à un empire de la restauration, est aussi pressé pour son nouveau jouet qu’il l’a été dans ses affaires. Avec de nouveaux sponsors et un recrutement de gros calibre sur le terrain comme sur le banc, les Lions retrouvent enfin la Bundesliga en 1994 après deux montées en deux ans. Ce sont de belles années : on se réinstalle dans un Stade Olympique honnêtement garni, un Thomas Häßler, un Martin Max, ou un Davor Šuker viennent endosser le maillot rayé bleu et blanc. 1860 progresse au classement jusqu’à finir quatrième en 1999-2000 et se qualifier pour le tour préliminaire de la Ligue des Champions, sans suite face à Leeds United (0-1, 1-2).

L’amour pour le maillot du jeune Daniel Bierofka, future icône du club, ne suffira pas face aux Whites.

Mais le ver est déjà dans le fruit. Wildmoser est loin de faire l’unanimité chez les supporters qui lui reprochent la dilution accélérée des valeurs traditionnelles du club. Si le retour au Stade Olympique était incontournable à la remontée en Bundesliga, le choix de s’associer au Bayern pour construire l’Allianz-Arena plutôt que de rénover le Grünwalder Station provoque un tollé. La « starification » de l’effectif et la nomination de Wildmoser fils, Karl-Heinz Jr., au poste de directeur général n’arrangent rien. Le président balaie toutes les critiques d’un revers de main, toute ressemblance avec la gestion d’un club de tradition de la côte atlantique, longtemps invaincu sur ses terres, étant évidemment fortuite.

Le pari sur l’avenir va tourner au désastre. L’équipe retombe dès 2001 en milieu de tableau, le club doit dégraisser sur fond de finances incertaines, et le cercle vicieux conduit à la relégation en 2004. Cette même saison, les Wildmoser sont rattrapés par la Polizei sur fond de corruption autour de la construction de l’Allianz-Arena et d’une « caisse noire » pour les joueurs non déclarée au fisc. Si le père s’en tire avec une démission et une grosse amende, le fils écope de quatre ans et demi de prison. Les sponsors fuient un club devenu radioactif et qui continue en milieu de tableau de 2. Bundesliga, écrasé par le coût d’un nouveau stade bien trop grand pour lui.

En 2006, humiliation suprême, c’est le Bayern qui sauve les Lions du redressement judiciaire et d’une relégation sur tapis vert en lui rachetant ses parts de l’Allianz-Arena dont il devient seul propriétaire, 1860 continuant de le louer car le Grünwalder Stadion n’est plus homologué pour la 2. Bundesliga. Et la vie continue, souvent plus près de la descente que de la montée malgré un des effectifs les plus coûteux de la division et l’espoir sans cesse déçu que le prochain transfert ronflant sera « le » bon… Sans surprise, le spectre du dépôt de bilan revient planer sur Giesing en 2011. On croit à la solution durable avec l’arrivée d’un investisseur jordanien, Hasan Ismaik, qui rachète 60% du club. On n’a encore rien vu.

N’ayez pas peur, Super-Hasan est là !

Entre le nouvel arrivant qui a fait sa fortune dans la jungle de l’immobilier à Dubaï et les institutions d’une société peu portée sur la souplesse, le choc des cultures est immédiat. Le champ de bataille est le « 50+1 », cette règle de fer qui accorde la majorité des voix de la section professionnelle d’un club de football à l’association sportive sous-jacente même si un investisseur extérieur est actionnaire majoritaire. Ismaik, paré dans son esprit de l’aura du sauveur, espère presque naturellement une dérogation mais se casse les dents sur une Ligue professionnelle inflexible.

L’impétrant geint et fulmine tour à tour dans la presse sans autre résultat que de se mettre tout le monde à dos y compris les ultras, plus attachés que d’autres à un 50+1 déjà très populaire en Allemagne. L’agitation permanente qui en résulte – décisions arbitraires de l’investisseur au mépris de l’organigramme sportif, valse des entraîneurs, démissions fracassantes du conseil d’administration, banderoles hostiles dans une Allianz-Arena de moins en moins garnie – n’apporte pas le succès, bien au contraire. En 2015, les Lions n’évitent la relégation en 3. Liga que sur un but vainqueur dans le temps additionnel du barrage retour face au Holstein Kiel.

Deux saisons plus tard, le barrage est cette fois perdu face au Jahn Regensburg et 1860 redescend. Ismaik part au clash avec l’équipe dirigeante, pas exempte de tout reproche dans sa gestion sportive et financière il est vrai, et refuse net de débloquer les fonds nécessaires à l’obtention de la licence pour la D3. La Fédération rétrograde donc les Lions directement en D4 sur fond de purge au conseil d’administration des pros. Les joueurs quittent en masse un club ingérable, celui-ci retourne dans son cher Grünwalder Stadion (une nouvelle fois avec l’aide du Bayern, qui ferme les yeux sur la résiliation non conforme du bail de l’Allianz-Arena) et repart avec son équipe U21.

La tradition, au Grünwalder, ce n’est pas un mot en l’air.

Les jeunots réussissent l’exploit de remonter immédiatement en 3. Liga puis de s’y maintenir. Judicieusement renforcés pour une fois, les Lions émergent sans dommage de la pandémie de covid-19 et retrouvent vite le haut de tableau, échouant de peu (quatrièmes) pour la montée en 2. Bundesliga en 2021 et 2022. Les 15 000 places du Grünwalder sont pleines à chaque match même après la retombée dans le ventre mou du classement, les dettes sont redevenues gérables. 1860 semble avoir trouvé une certaine stabilité et ne défraie plus beaucoup la chronique, Ismaik ne semble plus beaucoup s’y intéresser.

On n’est donc pas trop surpris par l’annonce en juillet 2025 d’un accord avec un consortium suisse pour la revente du club. On l’est plus quinze jours plus tard quand celle-ci capote sans autre explication que des communiqués de presse assassins en provenance des deux parties. Malgré l’enthousiasme suscité par l’arrivée dans le vestiaire de Kevin Volland, formé au club et qui revient y finir sa carrière, l’ambiance en prend un coup. Et une fois de plus, un groupe qui s’est vu trop beau déçoit sur le terrain. Donné pour jouer la montée, 1860 ne termine que huitième avant qu’une nouvelle bombe financière n’explose.

Kevin Volland et son club de cœur englués dans le ventre mou de la 3. Liga.

Le 26 mai 2026, le journal Bild révèle qu’il manque 2,7 millions d’euros au club pour obtenir sa licence en 3. Liga 2026-27, une semaine avant la date limite fixée au 3 juin par la Fédération. Une nouvelle fois, l’équipe dirigeante a eu les yeux plus gros que le ventre, et comme en 2017, Ismaik refuse de mettre la main à la poche. Aucune des tentatives désespérées d’attirer d’autres investisseurs ne réussit et la DFB abat le couperet à l’allemande, une heure après l’expiration du délai : relégation administrative en D4, la deuxième en neuf ans.

Cette fois-ci, c’est la guerre. Le lendemain, le club rompt unilatéralement le contrat qui le lie à la société d’Ismaik, récupérant ainsi le droit d’inscrire une équipe en D4. Les contrats de tous les pros, pas valables en dessous de la D3, sont automatiquement résiliés. Le sponsor principal des Lions, une respectable compagnie d’assurances, se retire illico de cette pétaudière. Du coup, Ismaik n’a pas d’autre choix que de déposer le bilan de la section pro. On craint un moment que le reste du club ne puisse même pas réunir le budget pour la D4 et soit rétrogradé en D5, mais l’alerte sera sans suite.

Reste à se mettre sur pied pour la nouvelle saison, et il y a urgence. 1860 obtient vite l’usage de ses installations auprès de l’administrateur judiciaire et du Grünwalder Stadion auprès de la Ville de Munich. En revanche – une humiliation de plus – il perd l’usage de son célèbre logo frappé du lion dont Ismaik détient les droits de commercialisation via une société séparée, à l’abri du redressement judiciaire. Le club doit en conséquence se rabattre sur l’emblème de la section football à l’époque où celle-ci avait le sien propre, une vieillerie mise au grenier au tout début du XXe siècle.

FA pour Fußball-Abteilung (section football) a beau faire britannique, ce n’est plus tout à fait pareil.

Maintenant, il faut du monde sur le terrain. L’équipe U21 et son entraîneur, tout récents vainqueurs de leur poule de D5, forment une bonne base. L’amour du maillot et le sens de la tradition si prégnants dans le football allemand vont faire le reste. Florian Niederlechner, le capitaine emblématique aux 195 matchs de Bundesliga, refuse de quitter le navire et signe en D4, à 35 ans. Quatre ou cinq vieux routiers de D2 et de D3, en fin de carrière eux aussi, viennent donner un dernier coup de main au club qui les a formés. Sur le papier, ça tient la route, d’autant plus qu’on espère une poignée d’autres renforts à la date de publication de cet article.

Le 21 juillet, le 1860 new look fait ainsi ses débuts en compétition, au premier tour de la Coupe de Bavière contre l’Eintracht Berglern (D9). Au-delà d’une victoire tout de même attendue (5-0), ce sont les apparences qui témoignent de la brutalité du coup de balai. Tenue intégralement blanche sans rayures bleu ciel ni sponsor, emblème à la graphie de club amateur… oui, on repart vraiment de zéro.

Nouvelle réalité du quotidien ou acte (re)fondateur ? Une saison pour en décider.

Repartir, soit, mais pour aller où exactement ? La priorité est bien évidemment la remontée en 3. Liga. Impossible pour le moment de savoir si l’équipe de 2026-27 y réussira aussi vite que celle de 2017-18 ; on ne voit pas en tout cas le club rester en D4 très longtemps. Ensuite, 1860 devra se fixer un objectif réaliste, et c’est là que guette le danger. La concurrence dans les deux divisions supérieures est autrement plus sévère aujourd’hui qu’aux grandes heures des Lions. Toutes les grandes villes possèdent des clubs bien structurés. Peu d’entre elles peuvent en héberger durablement plus d’un.

Hormis le bassin de la Ruhr qui est un cas à part, il n’y a guère qu’Hambourg (HSV, St. Pauli), Berlin (Union, Hertha), Cologne (FC Cologne, Bayer Leverkusen), et Nuremberg (FC Nuremberg, Greuther Fürth) pour faire le nombre. Munich, la troisième ville du pays, y semble naturellement destinée elle aussi, mais l’ombre gigantesque du Bayern est mortelle pour qui ose se croire capable de rivaliser. Pour survivre, 1860 devra sans doute achever sa révolution culturelle et accepter un destin de vassal en 2. Bundesliga, avec quelques coups d’éclat en DFB-Pokal et une saison à l’étage supérieur de temps à autre pour égayer l’ordinaire. Gare à des dirigeants qui ne résisteraient pas à la folie des grandeurs, comme trop souvent par le passé.

Ce n’est pas l’enthousiasme qui manque, en tout cas. Hasan Ismaik a beau ne pas avoir dit son dernier mot en justice, les supporters exultent et soutiennent à fond la nouvelle direction après une éviction qu’ils attendaient depuis trop longtemps. Les adhésions à l’association affluent et ont atteint le plus haut niveau de l’histoire du club avec 29 000 membres. Un nouveau sponsor maillot vient de signer. Le Grünwalder devrait faire le plein à chaque match de D4 comme la saison passée en D3, un atout précieux pour une équipe qui se cherche encore. Quelles que soient les sympathies sportives qu’on éprouve, on ne peut en tout cas que souhaiter un prompt rétablissement et un avenir enfin dégagé à ce lion blessé, authentique pilier des traditions d’un grand pays de football.

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