Après avoir éliminé l’URSS puis les Pays-Bas, la Tchécoslovaquie se présente en finale de l'Euro 1976 face à la RFA, toujours dans la peau de l’outsider. Un match qui est entré dans l’histoire.
Saluée par l’ensemble de la presse européenne, la prestation des Tchécoslovaques en demi-finale, arrachée en prolongations, qui n’a souffert aucune contestation. Les Oranjes de Cruyff et compagnie sont sortis face à plus fort qu’eux, et qui aurait parié sur la Tchécoslovaquie ? Avec une défense solide chapeautée par le gardien Viktor et le capitaine Ondruš et un milieu de terrain qui n’hésite pas à redoubler de passes courtes, la Reprezentace a des atouts à faire valoir, même si elle n’a pas les grands noms de ses adversaires.
« Et d’un seul coup, le monde prend en compte la Tchécoslovaquie », commente Pravda après la demi-finale. La sélection est enfin prise au sérieux après sa demi-finale de haute volée. Lidová demokracie rapporte les mots du sélectionneur à ses joueurs : « Essayez de jouer et de vous battre ! » Un slogan qui résume le jeu de la Reprezentace depuis les quarts de finale et bien plus.
La veille du match (la finale a lieu un dimanche, aucun journal ne paraît ce jour-là), la presse généraliste s’intéresse avant tout aux récoltes agricoles, particulièrement abondantes, et qui nécessitent des bras supplémentaires pour s’assurer que rien ne pourrisse sur pied. Seul le quotidien sportif Československý Sport place le football en une, avec un message clair : « nous sommes face à une énorme occasion. » Après les Coupes du monde 1934 et 1962, la Tchécoslovaquie est sous le feu des projecteurs et elle pourrait, enfin, décrocher un titre. Le quotidien sportif salue la gestion du groupe du sélectionneur Václav Ježek, qui a pris le temps de construire une équipe petit à petit.
Une équipe invaincue depuis 20 matchs désormais et face à laquelle se dresse une montagne : la RFA, championne du monde en titre, qui a battu la Yougoslavie 4-2 après prolongations. C’est « une équipe actuellement de meilleure qualité que l’équipe hollandaise », précise Mladá fronta. « Son immense discipline de jeu, sa force morale et sa capacité à garder son sang-froid en toutes circonstances font d’elle le favori. » Le quotidien liste les points forts de la Nationalmannschaft : un Sepp Maier qui semble pouvoir tout arrêter, un Franz Beckenbauer qu’on ne présente plus et qui fêterait sa 100e sélection lors de la finale, et des attaquants Uli Hoeness et Dieter Müller en pleine forme. La clé sera probablement de jouer « sans complexe », comme l’affirme Rudé pravo.
Reste à savoir qui sera aligné lors de la finale. L’heure n’est plus à des coups tactiques, mais il reste quelques incertitudes. Československý Sport annonce le onze suivant pour l’Allemagne : Maier – Vogts, Schwarzenbeck, Beckenbauer, Dietz – Wimmer, Beer, Bonhof – Hoeness, Müller, Hölzenbein. Rudé pravo hésite entre Beer et Wimmer et voit Flohe titulaire mais confirme le reste. Côté tchécoslovaque, le quotidien sportif avance un retour au 4-3-3 : Viktor – Pivarník, Ondruš, Čapkovič, Gögh – Dobiáš, Móder, Panenka – Masný (ou Veselý), Nehoda, Gallis. Mladá fronta informe que Móder et Čapkovič sont légèrement blessés mais devraient pouvoir jouer. Le milieu de terrain est plus incertain et la composition de la Reprezentace pourrait évoluer au dernier moment. Par précaution, Štambachr (Dukla Prague) et Michalík (Baník Ostrava) ont été appelés en renfort de la sélection, dans le cas où un forfait serait déclaré à la dernière minute.
Au coup d’envoi, Móder est bien là côté tchécoslovaque. Mais Švehlík a finalement été préféré à Gallis et occupe la pointe de l’attaque, Nehoda et Masný se plaçant sur les ailes. La composition allemande n’offre aucune surprise. Le match peut débuter. « Nous avons joué avec prudence, nous efforçant de garder le ballon, mais les adversaires semblaient plus rapides », raconte Rudé pravo. Une frappe dangereuse de Bonhof dès la 2e minute annonce un match plus compliqué qu’en demi-finale. Mais une contre-attaque efficace permet aux Tchécoslovaques de rapidement prendre l’avantage. Une frappe de Gögh mal repoussée revient sur Nehoda qui peut servir Švehlík, et voilà la Repre devant dès la 9e minute de jeu. La technique de Móder et Panenka leur permet en outre de mieux respirer au milieu de terrain et de continuer de se montrer dangereux.
Le décidément remuant Gögh s’échappe ensuite sur la gauche et est fauché dans son élan. Sur le coup-franc qui suit, le ballon est dégagé sur Dobiáš qui marque d’une frappe à ras-terre depuis l’extérieur de la surface. On joue la 20e minute et la Tchécoslovaquie est en train de renverser les champions du monde. Entre-temps, les Allemands ont eu plusieurs occasions, repoussées par un Ivo Viktor en grande forme. La RFA, déjà menée 2-0 par la Yougoslavie en demi-finale, devra s’employer pour revenir au score. Quelques instants plus tard, Masný est lancé dans la profondeur. Il se présente seul face à Maier mais son tir échoue au ras du poteau. Le tournant du match ? Une percée allemande côté droit permet à Bonhof de centrer pour Müller, étrangement seul dans la surface de réparation, qui peut reprendre de volée au second poteau et réduire le score. Les deux équipes continuent de pousser mais le léger avantage de la Repre tient jusqu’à la mi-temps.
Au retour des vestiaires, les Allemands continuent de pousser et il faut de nouveau un grand Viktor pour maintenir les Tchécoslovaques à flot. Ceux-ci se procurent aussi des occasions, mais elles sont moins nettes que celles de la Manschaft, qui trouve le poteau de Viktor à la suite d’une action où le gardien a repoussé le ballon tant bien que mal à deux reprises. Nehoda répondra d’une tête sur le poteau, bien servi par Masný après un énième débordement de Gögh. A 30 secondes de la fin du match, l’Allemagne obtient un corner côté gauche. Bonhof s’en charge, le ballon monte haut et retombe parfaitement devant le but. Hölzenbein devance la sortie de Viktor et égalise. Le gardien tchécoslovaque, héroïque jusque-là, doit s’incliner.
Rien ne change, ou presque, en prolongations. Comme en demi-finale, Veselý entre pour dynamiter la défense adverse. Il remplace cette fois Dobiáš. La pression allemande est toujours importante sur le but d’Ivo Viktor, qui continue de repousser les assauts sans trembler. Maier doit s’employer sur un coup-franc de Panenka. Le rythme retombe peu à peu, les deux équipes étant exténuées après un combat d’une rare intensité. Et, pour la première fois lors d’un Euro, une séance de tirs au but déterminera le nom du vainqueur.
Masný frappe en force et met la Repre sur de bons rails. Bonhof prend Viktor à contrepied pour égaliser, puis Móder trouve la lucarne de Maier. Flohe, entré en jeu en deuxième mi-temps, remet les deux équipes à égalité. Le capitaine Ondruš transforme sa tentative sans trembler avant que Bongartz, lui aussi entré en cours de match, ne trompe Viktor d’un tir sous la barre. Jurkemik marque en force et Hoeness s’avance face à Viktor. Voulant frapper en force, il tire au-dessus et offre une balle de match à Panenka. Le milieu des Bohemiens Prague marque avec ce qui deviendra son tir signature, une frappe qui le rendra célèbre dans le monde entier.
« Sme majstri Európy! », peut exulter le commentateur slovaque Karel Polák au micro de la Télévision tchécoslovaque. « Cela ressemble à un conte de fées, mais c’est la réalité », écrit Rudé pravo. Au lendemain de ce succès historique, le quotidien revient sur l’état d’esprit qui habitait la sélection après la défaite contre l’Angleterre (3-0) au début des qualifications. « Nous ne pouvons pas rivaliser avec une équipe du calibre de l’Angleterre. Notre génération de footballeurs n’arrivera plus à rien. Je préférerais quitter la sélection, je vis sans arrêt des nouvelles déceptions », affirmait alors Ivo Viktor, l’homme de la finale, également élu meilleur joueur de l’Euro. Si les superlatifs manquent pour décrire l’importance du portier tchécoslovaque dans cette victoire, le quotidien a un mot pour le capitaine Ondruš ainsi que les autres joueurs clés du onze : Dobiáš, Masný et Nehoda. Ces cinq-là seront finalement nommés dans l’équipe-type du tournoi, sans surprise.
Les commentaires sont unanimes dans la presse. « Le monde sait désormais que l’on joue un superbe football en Tchécoslovaquie », proclame Pravda, qui souligne les « excellentes qualités morales » des joueurs. « Volonté, technique et endurance » sont les principaux atouts de l’équipe selon Československý Sport avant de pointer la « constance » de la Reprezentace. Le sélectionneur Václav Ježek et son assistant Jozef Vengloš sont également mis à l’honneur par la presse, qui salue leur bon travail sur le long terme.
A ces commentaires dithyrambiques s’ajoute celui de L’Equipe du 22 juin à propos de la finale : « Fabuleux, wonderful, bellissimo… ce sont les épithètes qui revenaient le plus souvent pour qualifier cette fantastique finale de la Coupe d’Europe 76 qui vit la victoire de la Tchécoslovaquie sur la R.F.A. à l’issue de l’épreuve des penalties. Une finale qui laisse loin derrière elle celle de la Coupe du monde 74 entre cette même R.F.A. et la Hollande. L’Allemagne, qui ne méritait pas d’être battue, et la Tchécoslovaquie, qui atteignait ainsi son vingtième match sans défaite [21 selon la presse tchécoslovaque], se sont affirmées comme les deux authentiques géants de l’Europe. »
Et le tir au but de Panenka, au fait ? Si la frappe est entrée dans l’histoire, elle a été totalement ignorée des comptes-rendus du match. On en trouve une trace dans Československý Sport, qui a tendu le micro à chacun des cinq tireurs. Le milieu des Bohemians Prague explique d’abord qu’il était certain de marquer, comme il le raconterait ensuite de nombreuses fois. « D’un seul coup je me suis rendu compte que le monde entier ou presque me regarde à la télévision. Eh bien, qu’il regarde, je me dois de montrer comment on tire un pénalty à la mode du centre-ville de Prague. Ce n’était pas une bêtise de jeunesse, je voulais marquer en me faisant plaisir. Et vous voyez, j’ai réussi. »
Ce tir encore jamais vu a permis à Panenka d’entrer dans l’histoire du football. A l’inverse, les Slovaques de l’équipe ont été peu à peu effacés des annales, bien qu’ils aient été indispensables au succès de la Reprezentace. Si, en 1976, personne ne faisait attention au nombre de Tchèques ou de Slovaques, la question s’est posée à partir des années 90 et du divorce de Velours. Comme dans tous les autres sports, le palmarès de la Tchécoslovaquie a été automatiquement rattaché à la République tchèque en tant que partie principale du pays (deux tiers de la superficie et de la population, entre autres), laissant la Slovaquie orpheline de ses succès passés.
Justice a finalement été rendue à l’automne 2025, quand l’UEFA a décidé d’ajouter l’Euro 1976 au palmarès de la Slovaquie (tout en le laissant dans celui de la Tchéquie). Une reconnaissance bien tardive pour Ondruš et les siens, sans qui Viktor et Panenka n’auraient pu briller.
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Superbe série, intéressant de noter l’aspect « moral » voulu par les journalistes sportifs, pas certain que les « qualités morales » soient un critère décisif dans le football moderne.
C’est surtout de la bonne vieille propagande de l’époque, un besoin de montrer qu’on est meilleur sur tous les plans.
Pas difficile d’être plus moraux que les NL des 70’s et la RFA très douteuse de la même époque d’un autre côté.
Thanks Modro.
Et dans le match pour la 3e place, les NL battent les Yougos après prolongations. Derniers à domicile, les Yougos ne font pas mieux que la France en 1960.
Equipe NL purgée de 3 cruyffistes face aux Yougos.. Parmi d’autres (dont Arntz, dont j’ai deja dressé le portrait) Ruud Geels titulaire et homme du match, comme souvent quand on daignait le faire jouer.. ==> Il y gagna sa place (car la visibilité) dans l’equipe mondiale 76 de WorldSoccer.
Oh je sais que ca ferait hurler bien des pharisiens, mais il serait dans mon equipe du siecle NL, ce Ruud-là : c’est sans conteste leur plus grand buteur du XXeme siecle. Avec une mentalité extraordinaire. Mais malvenu dans une equipe où le jeu se devait d’etre privatisé par Cruyff.
Quand je repense aux occases regulierement vendangées par Rep..
Precision d’importance : leur meilleur buteur les yeux fermés……tout en ayant toujours, toujours toujours privilégié..l’equipe, le collectif ; il n’a jamais joué pour sa gueule ni pour epater la galerie (suivez mon regard), c’est dingue d’avoir snobé (et meme cherché à degouter – dont acte) ce joueur pour des raisons etrangeres au jeu.
Cerise sur le gâteau : joueur des plus spectaculaires, le roi du ciseau notamment.. Il avait tout.
Son seul tort : ne jamais avoir daigné recourir à un agent…….
Son seul tort: la calvitie surtout ^^
Il n’avait pas une chevelure bien sexy, c’est vrai, ceci dit : WorldSoccer eut le bon goût de ne pas s’arrêter à ça, eux.
Y a mille et une raisons aux tombereaux de conneries qui se sont imposés depuis lors concernant le foot NL des 70’s, mais c’est peu dire que la frange 68 de votre presse, alors écoutée, psalmodiée…….et polluée par des considérations libertaires, a commis un tort dingue et durable à l’époque.
Bravo et merci, Modro: c’est top et je ne serais pas etonné que tu sois le seul hors-CZ à avoir honoré cette superbe victoire CZ!
J’ai fureté un peu et… même la presse tchèque n’est pas au rendez-vous… A tel point que j’ai l’impression de m’être trompé de date.
Belle série !
Ah, ils ont enfin reconnu une part du titre à la Slovaquie.
Marián Masný était vraiment un super joueur.
Quand on se penche sur 1976, le contraste est saisissant avec la Tchéquie actuelle à la Coupe du monde.
Même statut d’outsider avec une équipe qui ne paye pas de mine (Viktor et Ondruš étaient des grands noms en 76, le reste n’impressionnait pas tellement, comme on pourrait citer Souček, Šulc et Schick de nos jours), même volonté de se baser sur un esprit combattif et un bloc bien en place, mais… en 76 ils ont joué au foot !
Voir que l’équipe de 76 a renversé tout le monde malgré un onze pas si fou, ça rend les « performances » de 2026 encore plus médiocres.
Et si j’avais un joueur à sortir du lot pour 76, au-delà d’Ondruš et Viktor, c’est Koloman Gögh. Latéral gauche plus ou moins inconnu, son boulot en finale c’est une école du dépassement de fonction cher aux coachs actuels.