Auréolé d’un immense prestige à son arrivée au Chili, Lev Yachine a l’occasion de confirmer son statut de meilleur gardien du monde tout en exportant son image de héros soviétique. A la fin de la Coupe du monde, tout est remis en question.
Difficile d’identifier Lev Yachine au premier coup d’œil, non ? C’est pourtant lui qui apparaît au milieu du groupe d’enfants. Le niño vendeur de journaux au premier plan et les paysages désolés annonciateurs du désert d’Atacama nous informent que la photo a été prise dans la région la plus septentrionale du Chili, à Arica où l’URSS a élu domicile depuis le début de la Coupe du monde 1962. Légèrement en retrait, Yachine se fond dans la foule descendue des humbles tribunes du stade Carlos Dittborn à la fin du match entre l’Union Soviétique et le Chili. Loin de la posture héroïque habituellement dévolue au héros, il partage le même espace que les spectateurs, sans hiérarchie apparente. La composition ressemble à une mise en scène socialisante où l’individu, même célèbre, s’inscrit dans une communauté, fraternise avec des gens ordinaires et transcende les nationalismes. Malgré l’évidence du message, les propagandistes de l’URSS n’exploitent jamais cette photo. Et pour cause ! Personne n’a connaissance de celle-ci jusqu’en 2022 et la parution des archives de Juan Luco, cf. article Pelé en clair-obscur. Dommage pour Yachine car sa publication aurait adouci les critiques formulées à son égard par les correspondants soviétiques après l’élimination des leurs (2-1 en faveur du Chili). Prompts à personnaliser la performance du héros dès lors qu’elle magnifie l’expression de l’équipe, elle-même au service d’un discours sur la supériorité du modèle socialiste, les envoyés spéciaux de l’Union n’hésitent pas à cibler l’Araignée noire au moment d’expliquer l’échec de l’URSS. L’insuffisance des prestations de Yachine se conçoit alors comme un coup de canif au contrat collectif, une forme de trahison vis-à-vis de ses valeureux partenaires et du peuple. A bientôt 33 ans, la course du grand gardien du Dynamo Moscou paraît irrémédiablement déclinante.
Le tirage au sort a expédié la députation soviétique à Arica, ville du bout du monde coincée entre l’océan et le désert, dont la seule route goudronnée mène à l’aéroport. Dans la petite cité, en fête pour la Coupe du monde[1], l’attente est considérable. Vainqueur de la Coupe d’Europe des nations 1960, l’URSS appartient au cercle des favoris, au même rang que le Brésil. Selon Estadio, elle se caractérise par « un football rapide et intense, où les touches de balle et les combinaisons sont instantanées, toujours en mouvement, une endurance à toute épreuve pour relever tous les défis ». L’équipe évolue généralement en 4-2-4 mais, le technicien Gavriil Kachalin le confirme, elle peut adopter des dispositifs alternatifs, 3-3-4 ou 4-3-3 selon les circonstances.

Une triomphale tournée sudaméricaine en fin d’année 1961[2], un stage en Hongrie en mars 1962 et une série de matchs amicaux – les derniers au Costa Rica – ont encore affiné les mécanismes. Dans un discours d’une grande pureté socialiste, Kachalin affirme qu’« il n’y a pas de superstars dans l’équipe. Ils sont tous du même niveau, et si certains se distinguent par leur plus grande expérience et leur renommée, acquises grâce à d’intenses campagnes internationales, comme Lev Yachine, Igor Netto et Valentin Ivanov, on y trouve aussi de jeunes joueurs très talentueux et prometteurs. Il n’y a pas de génies dans l’équipe soviétique. Je ne peux citer aucun joueur particulièrement remarquable ; cette tâche vous incombe, à vous, critiques et journalistes qui vous rendez dans les stades pour observer et analyser. » Kachalin ne peut l’affirmer mais le facteur X de la Sbornaya, celui qui permet de se conformer à l’injonction au vedettariat de tous les publics du monde, c’est évidemment Lev Yachine.
Dès son installation à l’Hostería Arica, la délégation soviétique soigne son image. Ses représentants font preuve de patience avec la presse et les entrainements sont ouverts à tous. Précédé par sa réputation, Yachine fait l’objet d’une curiosité particulière de la part des Chiliens, frustrés de ne jamais avoir eu l’occasion de l’admirer, que ce soit avec le Dynamo Moscou en décembre 1957 ou avec la sélection nationale en décembre 1961[3]. Les rébarbatifs exercices de gymnastique auxquels il s’astreint sans rechigner et sa technique particulière, où les jambes tiennent une place considérable – un héritage du gardien de hockey sur glace qu’il fut – impressionnent les observateurs.
Bourreau de travail exemplaire d’une part, vitrine photogénique du socialisme d’autre part, Yachine prend la lumière comme personne dans l’effectif soviétique. Il est choisi pour déposer une gerbe de fleurs sous la statue de Bernardo O’Higgins, un des pères de la nation chilienne, et représente l’URSS à Santiago à l’occasion des défilés et discours inauguraux de la Coupe du monde. Aucun joueur n’est remarquable, selon Kachalin, mais tout est fait pour que Yachine soit remarqué.


Le lendemain de la cérémonie d’ouverture, l’Araignée noire se trouve bien sous le soleil d’Arica pour affronter la Yougoslavie dans un remake de la finale de l’Euro deux ans plus tôt. A la technique individuelle des joueurs des Balkans répond le football incisif des Soviétiques. Ces derniers ouvrent le score par Ivanov, opportuniste sur un ballon repoussé par la barre transversale de Milutin Šoškić. En infériorité numérique après l’épouvantable blessure de Dubinski[4], ils subissent la pression de Šekularac, Galić, Mujić et Jerković mais bénéficient de la tranquille assurance de Yachine. Sûr dans ses prises de balles au sol et dans les airs, il intervient sans péril alors que Ponedelnik entérine la victoire de la Sbornaya sur une action joliment construite (2-0).
Quand débute la seconde rencontre, la Colombie ressemble à une victime expiatoire, ce que confirment les premières escarmouches : 3-0 en faveur des rouges en moins d’un quart d’heure. A la 68e minute, le score est de 4-1 quand survient un des buts les plus commentés de la compétition : Marcos Coll marque sur corner direct. Le manque de vigilance de Givi Chokheli permet au ballon de s’engouffrer entre son corps et le poteau, Yachine ne pouvant intervenir. Cruelle, l’histoire retient que le supposé meilleur gardien du monde est le premier à s’incliner sur un gol olimpico dans un tournoi mondial. Dès lors, les Cafeteros prennent confiance, ballotent des Soviétiques étonnamment fébriles et finissent par égaliser (4-4) sans que Yachine ne se transforme en homme providentiel, bien au contraire.

Pour achever le premier tour, l’URSS se mesure à l’Uruguay, vaincue 2-1 à Montevideo six mois plus tôt et laminée 5-0 à Moscou en avril 1962. Astreinte à la victoire pour se qualifier et éliminer l’Union Soviétique, la Celeste débute fort. Yachine s’interpose à plusieurs reprises sur des tentatives de Pepe Sasía et se fait bouger par les attaquants uruguayens. L’URSS prend les devants, Sasía égalise sans que Yachine ne puisse objectivement s’interposer, et la Sbornaya arrache la victoire grâce à Ivanov dans les derniers instants du match (2-1)[5]. Première de son groupe, elle s’arroge le droit de jouer un quart de finale à Arica où elle a désormais ses habitudes.
L’ogre soviétique se mesure au Chili, second de sa poule, dans le très provincial stade Carlos Dittborn dont la capacité est inadaptée à l’engouement observé. Sous un ciel limpide, l’emprise de la Sbornaya se manifeste d’emblée, la Roja, en blanc pour l’occasion, ayant adopté un dispositif plus prudent qu’à l’accoutumée. Les comptes rendus mentionnent très tôt dans la rencontre un choc entre Honorino Landa et Lev Yachine, le gardien étant touché à la tête. Ce n’est pas la première fois qu’il subit de tels traumatismes. L’année précédente, la chaussure de l’attaquant argentin Pagani lui a occasionné une fracture de la cloison nasale et Vladimir Maslatchenko, la valeur montante, a dû se substituer à l’Araignée noire. Mais dans cette Coupe du monde, Maslatchenko est absent, les remplacements ne sont pas autorisés, alors Yachine s’efforce de surmonter cette épreuve. A la 11e minute, Leonel Sánchez s’échappe sur le côté gauche. Il se défait de Valeri Voronine mais ce dernier le déséquilibre dans la zone exigeant un pénalty en guise de réparation. Malgré l’évidence et les protestations chiliennes, le juge néerlandais Leo Horn demeure inflexible : coup franc hors de la surface ! El Gran Leonel se charge de la sentence. Sa frappe, sèche et tendue, se joue du mur soviétique et surprend Yachine positionné de manière à capter un centre. Le fameux commentateur Julio Martínez, encore outré de la décision arbitrale, jubile et lance une scansion venue du cœur, « justice divine ! ». Igor Tchislenko égalise à la 26e minute mais les Chiliens persévèrent. Ils reprennent l’avantage rapidement grâce à Eladio Rojas. A une trentaine de mètres des filets adverses, il déclenche une puissante frappe qui vient se loger dans le petit filet de Yachine, trop court sur son intervention. En seconde période, l’Araignée noire réalise plusieurs arrêts magistraux mais sans impact sur le sort de la rencontre (2-1 pour le Chili).

Alors que tout est fini pour la Sbornaya, Yachine affiche un sourire étonnamment serein, ce dont témoigne la photo de Juan Luco. Il goûte avec simplicité l’admiration des enfants qui se pressent pour le toucher, comme s’il était déjà détaché des contingences d’un match au cours duquel il n’a pas été à la hauteur de sa réputation.
Satisfaite de la qualification chilienne pour les demi-finales, la revue Estadio n’en demeure pas moins lucide à l’heure de l’analyse et n’occulte pas le rôle de Yachine dans l’issue du match. « Yachine, malgré quelques bonnes actions, ne fut pas à la hauteur des attentes, de ce qu’on pouvait espérer d’un joueur si encensé (…). Il a encaissé des buts indignes de celui qu’on considérait comme « le meilleur gardien du monde », même s’il a réalisé des arrêts d’une grande maîtrise, qui ont laissé entrevoir ce qu’il est ou ce qu’il a été. » Ces critiques s’avèrent bien douces en comparaison de celles publiées à Moscou par quelques-uns des principaux quotidiens, Pravda, Izvestia ou encore Sovetski Sport, sur la foi des comptes rendus du correspondant de l’agence TASS. Peut-être incommodé par le phénomène de starification auréolant Yachine, le messager le désigne sans ambages comme responsable de l’échec soviétique, celui qui a condamné l’équipe rouge à la défaite. Le second but chilien serait même survenu sur une frappe d’une quarantaine de mètres. Privés d’images, les lecteurs ne peuvent que faire confiance au témoin oculaire accrédité pour alimenter les organes de presse officiels[6].
Lev Yachine se trouve encore sur le sol chilien quand ces articles paraissent. Il tombe des nues en les découvrant. Des années plus tard, dans son autobiographie Le bonheur des victoires difficiles[7], il revient sur cette période. « Ce n’est que lorsque nous avons atterri au pays que j’ai appris que Yachine avait perdu à lui seul la Coupe du monde. C’est à ce moment-là que j’ai pu pleinement apprécier le pouvoir des mots imprimés. Lors du premier match avec le Dynamo, dès que le speaker annonçant la composition des équipes a prononcé mon nom, les tribunes ont explosé en sifflant de manière assourdissante. Cela s’est répété à chaque fois que la balle était entre mes mains. Rien ne pouvait satisfaire les tribunes qui se sont vengées du principal coupable de la défaite de l’équipe nationale. » Affecté par l’air méphitique stagnant au-dessus de Moscou, il participe en pointillés à la fin du championnat 1962, optant pour la position de la rétractation et de la solitude, convaincu de devoir raccrocher les gants.
Des supporters influents dans la sphère politique se mobilisent alors pour redorer l’image de Yachine. Le poète soviétique Anatoli Sofronov, rédacteur en chef du magazine Ogoniok et proche du pouvoir, produit un long article sur la Coupe du monde. Il minore les erreurs de Yachine, révèle les commotions cérébrales l’ayant fragilisé et insiste sur le caractère collectif de la défaite. L’atmosphère autour du grand gardien s’assainit peu à peu mais il en faut plus pour l’absoudre, fût-ce de manière irréligieuse. En renouant avec ses exceptionnelles aptitudes sportives, il trouve la voie d’un salut ne devant rien au politique, ni au médiatique, ce qui revient au même en URSS. Le Dynamo conquiert le championnat 1963 et la contribution de son gardien peut être qualifiée d’essentielle[8].

Ayant restauré son prestige à travers les compétitions domestiques, il lui reste à en faire de même sur le plan international. La rencontre entre l’Angleterre et une sélection mondiale pour le centenaire de la Football Association lui en donne l’occasion. Dans le cadre majestueux de Wembley, Yachine multiplie les sauvetages, notamment devant Jimmy Greaves[9]. Ses arrêts frappent les esprits et sa prestation s’imprime dans la mémoire collective. Il érige cette après-midi londonienne en symbole d’un art recouvré, quelques semaines avant que le jury du Ballon d’or n’entérine ce que tous les observateurs ont compris : le gardien hésitant d’Arica n’est plus, l’Araignée noire est de retour, et ce, pour de nombreuses années[10].
[1] Sont organisés des spectacles folkloriques, des concours de cuenca (danse), des matchs de boxe, des expositions sur les pays hébergés à Arica (URSS mais aussi Yougoslavie, Colombie et Uruguay)…
[2] Victoire en Argentine (2-1), au Chili (1-0) et en Uruguay (2-1).
[3] Chili-Dynamo (1-0) et Chili-URSS (0-1).
[4] Tibia et péroné fracturés sur une intervention de Muhamed Mujić, Eduard Dubinski ne récupère jamais. Sans que le lien avec cette blessure ne soit établi, il développe par la suite une tumeur sur cette même jambe, doit être amputé et meurt finalement en 1969.
[5] Au cours de ce match, Igor Netto demande à l’arbitre de refuser un but inscrit par son équipe, le ballon ayant pénétré le but uruguayen par l’extérieur de filets déchirés.
[6] Il semble que les envoyés spéciaux de Komsomolskaïa Pravda et de l’hebdomadaire Football aient été moins sévères.
[7] Publiée en 1985 et coécrite avec Leonid Gorianov.
[8] 7 buts encaissés en 27 matchs, son remplacement Vladimir Belyaev ayant également été battu à 7 reprises mais en seulement 11 matchs.
[9] Milutin Šoškić le remplace après la pause et les Three Lions s’imposent 2-1.
[10] Finaliste de l’Euro 1964, troisième de la World Cup 1966, Yachine se retire en 1971 après sa 4e participation à une Coupe du monde.