« Il ne faut pas détruire les légendes quand elles sont belles. »
Stefan Zweig, Marie Stuart, 1935.
Cramé. Myope. Pas concerné.
Hué par une partie du public de Rio, mis en cause publiquement par son sélectionneur, jamais sans doute Pelé n’a été autant critiqué qu’à trois mois du début de la Coupe du monde au Mexique. A presque 30 ans, le poids des tournées et des matchs semble peser sur la star planétaire. En novembre 1969, pourtant, le Gol Mil a été mis en scène avec une emphase toute particulière.

Mais rien n’y fait : après des qualifications brillantes – 6 matchs, 6 victoires, 23 buts inscrits, 2 buts encaissés – à l’été 1969, les matchs de préparation de l’hiver et du printemps 1970 sont poussifs. Le 4-2-4 ultra-offensif du dogmatique João Saldanha semble dans une impasse tactique. Pis : se sachant sur la sellette, le sélectionneur multiplie les provocations et les déclarations fracassantes. Jusqu’à celle de trop, la non-convocation de Pelé pour le match contre le Chili du 22 mars.
Saldanha est aussitôt débarqué et Mario Zagallo intronisé. Il reste deux mois et demi pour remettre l’équipe à l’endroit. La suite est connue et il n’est pas question ici de la raconter ; plutôt de se pencher sur une statistique souvent ignorée. Sur les 19 buts marqués par les Brésiliens au Mexique, 12 ont été inscrits en deuxième mi-temps ; et s’ils encaissèrent 7 buts, ils ne furent pris en défaut que deux fois après les 45 premières minutes.
Comment expliquer une telle domination, particulièrement lors des deuxièmes mi-temps ?
Pour comprendre, il faut remonter quatre ans en arrière. Les Brésiliens étaient arrivés en Angleterre auréolés d’une double couronne et ils étaient certains de vaincre. La déception fut immense et, pour reconquérir le trophée mondial, ils décidèrent de se préparer avec le plus grand sérieux. Pour cela, les footballeurs purent compter sur l’appui de la junte militaire au pouvoir depuis 1964 et sur ses excellentes relations avec les Etats-Unis.
Par exemple, ayant accès aux données du programme spatial de la NASA, les Brésiliens s’entraînèrent dans des caissons sous vide afin de stimuler leur production de globules rouges et ainsi moins ressentir les effets de l’altitude. Le préparateur physique Claudio Coutinho, issu des rangs de l’armée, avait aussi pu rencontrer le professeur Cooper en 1968. Intégré dans les rangs de l’équipe nationale, Coutinho y introduisit le fameux test de Cooper déjà utilisé par les forces armées américaines.

Plus généralement, rien ne fut laissé au hasard. Du choix des maillots – avec un col rond qui ne retenait pas la transpiration – jusqu’à l’armada de médecins et de psychologues qui entourèrent l’équipe, tout fut pensé, pesé avec un objectif précis en tête : redevenir champions du monde.
La délégation brésilienne, formée de 42 hommes dont le chef était un militaire, arriva un mois avant le début de la compétition au Mexique. Elle était la première sur place, et espérait bien être la dernière à partir. Le groupe restreint de joueurs, soudé depuis un an et demi, fut alors bunkerisé dans un hôtel privatisé. C’était une opération commando, les Brésiliens étaient en mission.
Après avoir balayé la Tchécoslovaquie (4-1), l’Angleterre (1-0), la Roumanie (3-2), le Pérou (4-2) et l’Uruguay (3-1), le Brésil marcha sur l’Italie (4-1) en finale. Ce fut notamment lors de cette finale que la supériorité physique des Brésiliens s’exprima avec le plus de force.
Les Italiens n’arrivèrent pourtant pas en victimes expiatoires. Champions d’Europe à domicile deux ans plus tôt, ils avaient enfin réussi à passer un tour en Coupe du monde depuis… 1938. Face au jeu de possession des Brésiliens, le sélectionneur Fulvio Valcareggi n’entendait pas déroger à ses principes tactiques : catenaccio et contropiede (contre-attaque). Et tant pis si, pour cela, il devait sacrifier le Ballon d’or Gianni Rivera. Pas question de rompre l’équilibre de l’équipe en associant le Golden Boy du Milan AC au meneur de jeu Sandro Mazzola. En défense, marquage individuel strict des terzini Burgnich et Facchetti, respectivement sur Pelé et Jairzinho.
Au coup d’envoi, les Brésiliens prirent donc le contrôle des opérations. Patiemment, ils attendirent qu’une brèche se fit dans la muraille italienne. Mais, à mesure que le temps avançait, ce furent plutôt Riva et Mazzola qui inquiétèrent Félix.
Heureusement, Zagallo était un pragmatique qui faisait confiance à ses joueurs et leur laissait une certaine latitude pour s’organiser sur le terrain. Faiblesse, peut-être ; intelligence, certainement. Toujours est-il que les Brésiliens s’en saisirent alors et bouleversèrent leur ligne d’attaque afin de perturber la défense italienne. Au bout de 15 minutes de jeu, Tostão devint soudain ailier gauche tandis que Jairzinho s’installait dans l’axe de l’attaque, entraînant avec lui Facchetti. A la 18e minute, Tostão effectua une touche côté gauche pour Rivelino qui centra de demi-volée. Pelé décolla alors et marqua d’une tête rageuse dans les filets d’Albertosi. En retard, Burgnich ne put rien faire.

La suite de la première mi-temps continua d’être équilibrée, chaque équipe dans son style, et sur une incroyable erreur de Clodoaldo les Italiens égalisèrent à la 37e minute. A quarante mètres de leur but, les Brésiliens faisaient tourner le ballon quand le milieu auriverde chercha son latéral Everaldo d’une très incongrue et nonchalante… aile de pigeon. La sanction fut immédiate : Boninsegna surgit, intercepta le ballon, dribbla Piazza, effaça Brito et Félix, avant de conclure du pied gauche dans le but vide. 1-1, et les deux équipes furent peu après renvoyées aux vestiaires.
La deuxième mi-temps affirma soudainement la supériorité brésilienne. Au contraire de ce qu’il avait consenti à faire en quart et en demi-finale, Valcareggi ne remplaça pas Mazzola par Rivera à la mi-temps. Sous un soleil de plomb (32 degrés), à 2300 mètres d’altitude, dans un stade Azteca tout acquis à la cause brésilienne, les Italiens sombrèrent. Quatre jours plus tôt, ils avaient livré un combat homérique contre les Allemands (4-3 après prolongation) et les efforts consentis se firent alors sans doute cruellement ressentir.
La pression brésilienne ne cessa de s’accroître, les espaces de se créer et les Italiens multiplièrent les fautes. Cependant ni Gérson, ni Rivelino, ni Pelé ne parvinrent à convertir les coups-francs accordés par l’arbitre. La solution vint finalement à la 66e minute de jeu, sur une frappe du gauche de Gérson. Sentant le match leur échapper, se sachant incapables de revenir au score, les Italiens s’énervèrent et baissèrent la tête.
Cinq minutes après le deuxième but, alerté par Gérson dans la surface de réparation adverse, Pelé remisa de la tête pour Jairzinho qui arrivait lancé et transperça le pauvre Albertosi. A 3-1, le match était plié mais les Brésiliens ne s’arrêtèrent pourtant pas là : ils continuèrent d’attaquer.
A la 86e, Jairzinho s’était déporté à gauche, toujours pourchassé par son cerbère Facchetti. Balle au pied, il repiqua dans l’axe et transmit à Pelé. Face au jeu, le Roi vit le flanc gauche de la défense italienne totalement abandonné. La réalisation ne permet pas de le voir mais, dans son dos, Carlos Alberto arrivait comme une balle. Pelé lui fit alors une offrande, décalant légèrement le ballon sur sa droite. Pour le téléspectateur, la surprise est totale : pourquoi fait-il cela ? Puis, soudain, la réponse est là : le latéral brésilien déboule et envoie un boulet de canon dans le petit filet opposé.

L’image est stupéfiante et a sans doute beaucoup fait pour la notoriété de cette Coupe du monde. Première de l’histoire retransmise en mondovision et en couleur, sa finale fut suivie par 700 millions de personnes. Elle commença à midi, soit 20 heures à Paris. Ce maillot or, sous le soleil mexicain, quel régal pour les yeux !
Au coup de sifflet final, le terrain fut aussitôt envahi par une foule chamarrée et joyeuse qui porta en triomphe un Pelé torse nu. Le Roi pouvait enfin ceindre son… sombrero. Une fois de plus, le Brésil était sur le toit du monde et Pelé – si critiqué trois mois plus tôt – était définitivement consacré comme la superstar de son sport : tous les doutes s’étaient envolés dans le ciel de Mexico. Grâce à une préparation physique impeccable, le futebol do arte avait encore une fois pu s’imposer.
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Coucou toute la bande de P2F, je me permets de profiter de cet article (au sujet d’ailleurs (et comme toujours) des plus original) pour partager avec vous mon premier podcast (je préfère vous prévenir il est aussi long que mes textes, on tourne pas un oeuf…):
https://open.spotify.com/episode/5vOqwxdz9WU4XaSvWkSNkz
Dernier laboratoire en date et nouvelle aventure pour moi.
Merci pour votre espace d’expression (ou plutôt ici de petite publicité) prêté.
À tte tout le monde un excellent dimanche!
Hello l’ami, j’écouterai cela avec plaisir.
Je t’ai écouté religieusement en cuisinant, la longueur du podcast était idéale eh eh. J’espère que la référence ne va pas te froisser, mais il y a un lien évident avec ce que faisait feu Didier Roustan. Tu pars d’un point puis tu serpentes sur des chemins incertains, tu reviens, tu repars à nouveau, tu t’égares avec une pensée musicale ou un passage imagé d’un de tes articles… Bref, c’est plaisant à écouter, même si on sent qu’à la fin, tu tires un peu la langue !
PS : Adriano, Celentano est originaire de Foggia 😉
Me froisser avec une référence à Roustan ? Jamais Verano au contraire ça me fait particulièrement plaisir je prend!
Merci pour ton temps et ton retour précieux amigo
À bientôt tout le monde et sorry encore à tous (et surtout à Bobbyschano) pour le petit hold-up de la section commentaires de l’article, je voulais simplement tenir la si aguerrie et compétente communauté P2F au courant de mon actu et de mon projet…
PS j’étais persuadé que Celentano était de Lecce, au point de ne même pas vérifier mais effectivement ça m’est revenu je l’avais brièvement souligné dans mon texte « Lecce, l’emozione non a voce » (titre inspiré d’une chanson de Celentano d’ailleurs)
Ça n’avait pas le même caractère scientifique mais la préparation 1958 avec Paulo Amaral avait été une rupture pour la Seleção en matière de préparation physique et cela s’était vu au fur et à mesure de la compétition. Les joueurs avaient été réunis deux mois avant le début de la CdM et, outre les exercices, la médecine avait tenu une place importante. Le dentiste Mário Trigo était devenu célèbre en extrayant plus de 100 dents durant cette préparation, même le staff y était passé eh eh
Les dents, c’etait pour prevenir d’eventuelles infections ou douleurs??
De la passe de Pele sur le 4eme but bresilien, on peut selon la narrative (qui en fit une passe aveugle), concevoir que Pele anticipa la montee mecanique de son back, au regard du dezonage de Jarzinho. Mais de memoire, il me semble que la realisation permettait (au ralenti, hein) de voir Pele jeter furtivement un oeil sur sa droite, et qu’il ne fit pas « que » le « sentir ».
Soit le type de prise d’info meme, « l’air de rien », qu’on retrouva souvent ensuite chez Magic Johnson, qui la faisait oublier en mutipliant les diversions par l’un ou l’autre regards ou gestes..avant de la mobiliser.
Oui, le dentiste est là pour guérir des maux récurrents qu’entretiennent des chicots en mauvais état. J’avais parlé de lui dans l’article sur Ondino Viera qui le faisait déjà intervenir à Fluminense au tournant des années 40.
Et Gentil Cardoso dès le début des années 30, à Bonsucesso notamment si mes souvenirs sont bons. On le voit dans ses carnets publiés dans un vieux numéro de Placar.
Vous avez la réf du titre ?
Oui mais j’ai triché.
Y a que GGG pour l’avoir !
Merci Bobby pour cette démonstration.
Les choses changent vite : quatre ans plus tard, au niveau de la mer et sans Pelé, le Brésil de Zagallo, toujours accompagné de Chirol et Coutinho, sera ringardisé par le football athlétique et le gegenpressing des Pays-Bas. Devenu coach principal, Claúdio Coutinho le prendra en exemple et participera à l’européanisation du foot brésilien des la CdM 78.
J’aime bien Zweig. J’ai lu Le joueur d’échec et Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen. Le fameux Mirko Czentović…