Olivier Corbobesse : « Il est grand temps d’agir »

Auteur de plusieurs livres intriquant football et culture générale, Olivier Corbobesse a récemment participé à l'ouvrage collectif Foot Manifesto, publié en mars 2026 aux Editions Divergence. Il a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Europe Interview

Bonjour Monsieur Corbobesse. Est-ce que vous pouvez commencer par vous présenter, revenir sur votre parcours ?

Je suis éducateur diplômé de football et joueur amateur, y compris dans la méconnue Equipe de France des écrivains.

Mon parcours universitaire s’est déroulé dans le cadre des sciences sociales au sens large, notamment via Sciences Po Toulouse. J’interviens encore aujourd’hui régulièrement en Master 2 à l’Université des sciences sociales Toulouse 1 Capitole.

Ce double profil m’a conduit à faire le lien entre la thématique du football et nos sociétés, à travers quatre ouvrages que j’ai rédigés : Culture générale Football Club, 170 questions pour mieux comprendre le monde grâce au foot (éditions Chistera, 2018), Histoire du football à Saint-Pierre et Miquelon, un autre regard sur l’archipel (autoédition, 2019), Le football au féminin en 60 questions (éditions Marie B, 2019), L’Histoire racontée par le football (éditions Marie B, 2020).

Mes travaux consistent aussi en des articles spécialisés, et plus récemment encore en un chapitre dans l’ouvrage collectif Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (éditions Divergences, 2026).

Un fil conducteur lie tous ces travaux : une prise de recul et un regard décalé sur le football, un sport qui offre une grille de lecture très pertinente sur le monde qui nous entoure. Culture générale et football sont en fait étroitement liés, de manière parfois insoupçonnée.

En effet, ce qui ressort notamment de vos livres est le lien entre le football et la culture, les arts, la littérature… C’est un point de vue qui va à l’encontre des représentations traditionnellement associées à ce sport. Pourquoi avoir adopté ce point de vue particulier ?

Les amateurs assidus de football ont grandement accru leurs connaissances géographiques grâce au ballon rond. Ils savent situer sur une carte de nombreuses villes françaises (Sochaux, Guingamp, Luzenac, etc.) mais aussi étrangères grâce aux coupes d’Europe : Newcastle, Villareal, Bodø…

Or je me suis rendu compte que le football constituait également une formidable clé d’entrée pour appréhender d’autres matières. Par exemple, les écussons des clubs, les couleurs des équipes ou encore les noms des stades nous permettent d’apprendre l’histoire de façon ludique. On peut ainsi retracer la décolonisation à travers le nom de nombreux stades africains, asiatiques et sud-américains, qui font souvent référence à une date d’indépendance ou à une figure héroïque du pays.

Ce constat est finalement vrai pour de nombreux domaines. Saviez-vous par exemple que l’hymne de la Ligue des Champions s’inspire de Zadok the Priest de Haendel et que celui de la Ligue des Nations est chanté… en latin ?

Chemin faisant, le nombre d’anecdotes culturo-footballistiques, que je notais scrupuleusement, devenait tel que les partager à grande échelle s’imposait presque naturellement.

René Magritte, Représentation, 1962. Un des nombreux exemples où se mêlent arts et football. « Ballon rond et culture font décidément bon ménage, contrairement à certaines idées reçues », écrit Olivier Corbobesse dans l’introduction de L’histoire racontée par le football.

Ce que vous faites notamment sous la forme de questions-réponses très ludiques. Comment la forme du quiz s’est-elle imposée ?

J’anime depuis 2013 un quiz entre amis qui a lieu chaque lundi, avec des questions du type : Quelle région française a vu naître 55 joueurs présents à la Coupe du monde 2026 ? Pourquoi le RC Lens joue-t-il en sang et or ? (Indice pour la seconde devinette : cela n’a rien à voir avec l’or des mines et le sang des mineurs)

Ce format avait toute sa pertinence pour certains de mes ouvrages, leur conférant une triple lecture possible : soit classiquement page après page, soit en picorant çà et là des anecdotes, soit enfin en utilisant le livre pour jouer entre amis. Dans tous les cas, culture générale et football se mêlent agréablement sous une forme ludique.

Vous vous intéressez aussi à la pratique féminine du football et avez écrit un livre sur le football à Saint-Pierre-et-Miquelon. Ces deux thématiques croisées ont participé à nourrir votre réflexion et à proposer dans Foot manifesto l’instauration d’un football mixte. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Je pratique le football panachant femmes et hommes régulièrement depuis 2010. J’ai vécu trois années à Saint-Pierre et Miquelon, où j’ai pu participer au championnat de futsal de seconde division qui était mixte, un des rares de ce type existant en France. Ce territoire est en effet assez atypique : un quart des licenciés sont des femmes, alors que la moyenne française n’atteignait alors même pas 8%.  

Je m’intéresse également à la pratique féminine en tant qu’éducateur amené à encadrer des équipes de joueuses mais aussi en tant que (télé)spectateur. J’ai même fait partie d’une association de supporters des Bleues il y a une quinzaine d’années.

Je continue à pratiquer le football mixte dans le championnat 7X7 organisé par le comité FSGT de Paris, où chaque équipe doit comporter au moins 3 joueurs et au moins 3 joueuses.

Il se trouve que ni la FFF, ni le CIO, ni la Fifa ne reconnaissent la pratique mixte, alors même qu’elle est installée dans plusieurs pays (Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) depuis plusieurs décennies. Nous avons là un exemple typique d’une pratique populaire : émanant de la base, elle se traduit par des championnats en marge des fédérations nationales officielles, qui ne la reconnaissent toujours pas malgré les dizaines de milliers de pratiquants à travers le monde. Dans un des chapitres de Foot Manifesto, je préconise d’instituer la mixité, en maintenant bien sûr parallèlement les formats strictement masculins et féminins. Grâce à un retour d’expériences multiples et variées, le temps est venu pour cela.

A travers des contributions d’Olivier Corbobesse, Mickaël Correia, Alexandre Joly, Jérôme Latta, Pierre Rondeau ou Sébastien Thibault, Foot Manifesto formule des propositions pour réformer le « foot-business », lutter contre les discriminations et favoriser l’avènement d’une pratique respectueuse de l’environnement. « La planète comme le ballon rond, voilà deux sphères qu’on ne sauvera pas sans abattre le capitalisme », y écrit Barnabé Binctin.

D’autant plus que la mixité est pratiquée en équipes de jeunes, et qu’elle existe aussi au plus haut niveau dans d’autres sports (les sports de raquette, notamment). D’après vous, pourquoi les instances dirigeantes du football freinent-elles sur cette question ? Et quels pourraient être les bénéfices d’un développement du football mixte ?

Il existe en effet désormais des épreuves mixtes de badminton et de tennis de table aux Jeux olympiques.

Il est difficile de donner avec certitude les raisons du blocage au niveau des instances dirigeantes du football. Risquons-nous à deux hypothèses. Tout d’abord, le sujet n’est apparemment tout simplement pas à l’étude. Un des enjeux de l’ouvrage Foot Manifesto est justement de placer le football mixte sur la table des débats. C’est ce que l’on appelle « une mise à l’agenda », en tout cas un souhait que les institutions s’emparent de la question.

La deuxième hypothèse serait que les autorités de football surévaluent, plus ou moins consciemment, la nécessaire protection des femmes. C’est d’ailleurs au nom de celle-ci, notamment, que la pratique féminine fut dévaluée voire interdite pendant longtemps.

Or plusieurs études montrent que le développement du football mixte aurait des impacts positifs tant pour les joueuses que pour les joueurs, ainsi que pour les interactions entre femmes et hommes. Par exemple, ce nouveau cadre de jeu conduit à davantage de compensation, de communication, d’anticipation, de bienveillance, etc. Autant de qualités incontournables en football !

Des qualités et des valeurs incontournables, en effet, qui mériteraient d’être mises en avant face aux dérives du « foot-business ». Pensez-vous, comme Mickaël Correia dans la préface à Foot Manifesto, qu’il y a aujourd’hui « urgence » à agir « pour sauver le ballon rond » ?

Il est grand temps d’agir en effet. Mais il s’agit paradoxalement d’une urgence qui dure puisqu’elle remonte à plusieurs décennies.

Pour expliquer cela, prenons l’image certes facile mais éclairante de la grenouille dans l’eau bouillante. Si on l’y introduit directement, elle va immédiatement se débattre. Si on la met dans de l’eau froide que l’on fait très progressivement chauffer, elle va accepter plus facilement sa situation. C’est exactement ce qui s’est passé en matière de football.

Nous avons pris acte depuis environ 35 ans du franchissement de plusieurs lignes jaunes : ouverture de la Ligue des champions à des clubs non champions, arrêt Bosman, développement des paris sportifs, arrivée des grands fonds souverains, augmentation du prix des places…

Pris isolément, chacun de ces phénomènes n’a pas provoqué de levée de boucliers massive.

Si on les avait tous introduits d’un seul coup, le monde du football n’aurait probablement jamais accepté une telle révolution.

La particularité de la période actuelle est que l’on vit une accélération de ces transformations, qui nous les rend de plus en plus insupportables. L’évolution de la Coupe du monde s’avère la plus caricaturale de ce point de vue : attribution du tournoi à un pays comme le Qatar avec le mépris de droits humains fondamentaux, organisation sur des espaces démesurés en 2026 (Canada, Etats-Unis, Mexique) et même sur trois continents en 2030, passage de 32 à 48 équipes avec même la perspective d’aller jusqu’à 64, projet d’une fréquence biannuelle, instauration de pauses fraîcheurs qui multiplient les temps de publicité pendant les matchs, etc.

Enfin, pour citer deux exemples en lien avec mes travaux mêlant football et culture, je trouve que le naming des stades et la transformation des logos des clubs nous disent beaucoup. D’une part, avec la multiplication des noms commerciaux des enceintes sportives, la mémoire de grandes figures historiques s’évapore progressivement. D’autre part, plusieurs grands clubs ont épuré leur écusson pour en faire un logo plus commercial, à l’instar du PSG qui a supprimé en 2013 la référence à Saint-Germain-en-Laye, en effaçant le berceau de Louis XIV qui y est né.

Quels sont vos projets actuellement ? Envisagez-vous de nouvelles publications dans les mois et années à venir ?

Même si je n’ai pas de projet d’ouvrage à ce jour, j’écris ponctuellement des articles qui me permettent d’approfondir des sujets spécifiques sur les liens entre football et culture.

Je contribue notamment à la revue Sport et vie, ce qui s’est matérialisé pas deux articles. Le premier, paru en 2022, prenait le pari d’expliquer l’Ukraine et sa relation à la Russie à travers le ballon rond. Le second a été publié en 2024 à l’occasion de la présidence hongroise du Conseil de l’Union européenne. Il s’inscrivait dans le même registre que le précédent, comme en témoigne son titre : La Hongrie racontée par le football.

Il est à noter que l’une de mes plus récentes publications s’est faite… sur le site Pinte2Foot. Une fois n’est pas coutume, le sujet était en lien direct avec le jeu : Le jeu de tête, angle mort de la culture foot française ?

A l’avenir, je souhaite poursuivre la rédaction d’articles mêlant culture et football, de façon très ponctuelle cependant.

4 commentaires pour "Olivier Corbobesse : « Il est grand temps d’agir »"

  1. Khiadiatoulin dit :

    Merci Olivier. Le flag, dérivé plus soft du foot us, se joue également en mixte. En tout cas en France. Le nombre de pratiquants limites doit y jouer.

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  2. belo_dedici dit :

    J’ai bien aimé l’article sur le jeu de tête….

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Le Football, premier sport mondial, a longtemps deconsideré la pratique féminine. Suffit de voir la date de création du premier Mondial, en 91, ou de la 1ère participation aux Jeux, Atlanta. Alors que des événements similaires existaient depuis longtemps dans la plupart des disciplines collectives.

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