Septième épisode des souvenirs de Chayriguès.
Désormais international, Chayriguès est une vedette acclamée et demandée par les spectateurs. Aussi bien en France que de l’autre côté des frontières… Suite, donc, des souvenirs de Pierre Chayriguès, toujours en page 11 de Match, le 11 octobre 1927.
J’ai vu bien des équipes au cours de ma carrière. Je sais ce que c’est qu’une attaque réalisatrice, des demis scientifiques, une défense inébranlable. J’ai vu à l’œuvre les footballeurs les plus valeureux d’Europe. Je ne crois pas avoir jamais rencontré un ensemble de joueurs qui réalise mieux ce que je considère comme la perfection de notre jeu. Si vous joignez à cela que les onze équipiers du fameux club écossais avaient une taille moyenne d’un mètre quatre-vingts, qu’ils joignaient à leur incomparable technique une puissance dont vous vous doutez, vous comprendrez pourquoi je dus aller chercher huit fois la balle dans mes filets au cours de la partie. Et cela ne représentait pas exagérément la différence de classe des deux équipes aux prises.
Vous croyez peut-être qu’en voilà fini avec cette longue saison. Détrompez-vous ! L’exhibition que Maës et moi avions faite à Turin nous avait rendus célèbres dans tout le nord de l’Italie. On nous y réclamait. Les « marine et blanc » sont engagés pour participer à un grand tournoi franco-germano-helvético-italien qui se déroule à Gênes. Nous nous y rendons et le gagnons par une température caniculaire, au milieu de l’enthousiasme délirant de l’assistance. J’ai compris ce jour-là ce que c’était que la popularité…[1]
On se plaint fréquemment que nos joueurs internationaux, pris par leur club, pris par leur ligue, pris par la fédération aient trop de matches à disputer et ne puissent conserver longtemps leur forme, épuisés qu’ils sont par les trop nombreux efforts qu’ils doivent fournir.
Qu’eussé-je dit lorsque la saison qui devait suivre celle de mon entrée dans l’équipe de France se termina ? Soit pour l’équipe de Paris, soit pour le onze tricolore, j’ai en effet disputé, cette année-là, treize rencontres internationales. Ajoutez à cela les matches officiels de mon club, les tournois auxquels il prit part ; enfin, le long, le pittoresque déplacement – je vous en narrerai bientôt les curieux détails – qu’avec mes camarades du Red Star j’accomplis au Portugal et vous conviendrez que la vie d’un footballeur sélectionné était déjà bien remplie avant la guerre. Ah ! je vous jure qu’on ne connaissait pas le surentraînement.
Nous engageons la saison par une défaite, à Saint-Ouen où Paris incomplet rencontre Bruxelles très en forme. Pas de Gindrat, pas de Massip, pas de Gamblin, pas de Letailleur devant moi, mais les deux arrières de l’U.S. Suisse, Loos et Weppler qui, malgré leur technique, ne font pas oublier leurs prédécesseurs. Mais aussi faut-il ajouter que l’attaque qu’ils ont à mater, dont l’animateur n’est autre que le prestigieux Bunyan[2], est de classe. Je vais chercher deux fois la balle dans mes filets ; mon vis-à-vis Mayné[3] préserve les siens, malgré les efforts de Mesnier, de Maës, de Vialmonteil[4].

Deuxième rencontre, deuxième défaite ! Mais cette fois, défaite attendue, certaine, puisque nos adversaires sont nos maîtres, puisque, sur le ground de Saint-Ouen, l’équipe londonienne nous donne la réplique et qu’elle a mobilisé ses meilleurs footballeurs pour gagner la coupe de sir Thomas R. Dewar, enjeu du match. La grande, la belle partie que celle-là ! Cinq mille spectateurs y assistent. La municipalité parisienne y est représentée. Nous perdons le match par deux buts. Mais être battus par d’aussi valeureux adversaires ne nous diminue guère[5].
Puis la série des rencontres de l’équipe de France commence. Pour la première fois depuis la fondation de la L.F.A., les onze sélectionnés sont vraiment les représentants du football français. Car l’U.S.F.S.A. ne fait plus bande à part et s’est affiliée au C.F.I.[6] Et du coup, Hanot, Sergent[7], Lesur, Jacolliot[8], Dubly[9], Bard[10], Degouve[11], Montagne[12], Eloy[13], Chandelier[14], Voyeux[15] portent tour à tour les couleurs tricolores.
C’est France-Italie d’abord qui se joue à Saint-Ouen[16] et que nous gagnons d’un unique but réussi par Maës à zéro, bien que nous ayons constamment dominé nos opposants. Mais dans l’équipe au maillot « azur », il y avait ce diable de Campelli[17] qui fit ce jour-là dans les buts une exhibition tout à fait remarquable, réussissant d’invraisemblables parades, attirant à lui la balle, comme un aimant. Je doute que Campelli ait jamais mieux joué que ce jour-là.
Un mois plus tard – cela se passe très exactement le 16 février 1913 – nous sommes à Bruxelles, la grande équipe de France avec Sergent, Hanot, Bigué, Ducret, Barreau, Lesur, Maës, Dubly est sur le terrain de Saint-Gilles[18], confiante, consciente de sa force… et France-Belgique est une réédition de Paris-Bruxelles. A la grosse désillusion des nombreux supporters que le match a attirés, nous sommes dominés la plupart du temps, en technique, en vitesse et battus par trois buts[19]. Voyez déception !
Nous devions heureusement nous réhabiliter dix jours plus tard, à l’occasion de la Mi-Carême, devant l’équipe d’Angleterre que nous recevions à Colombes. Que notre adversaire nous ait été supérieur, vous n’en doutez pas ; qu’il ait eu la plupart du temps la direction de la partie, c’est l’évidence ; qu’il ait mérité de largement nous battre, aucun des spectateurs attirés autour du verdoyant terrain du Racing, n’en disconviendra. Il triompha d’ailleurs nettement, par 4 buts à 1. Mais si jamais trio défensif se signala par son ardeur, par son courage, par son brio, ce fut bien celui qui avait la garde des filets français ce jour-là. Ce serait d’une fausse modestie de ma part que de ne pas le dire. Et, du reste, mes camarades Gamblin et Massip eurent droit à une large part des applaudissements qui saluèrent nos efforts[20].
Photo d’en-tête : scène du match Paris-Londres du 8 décembre 1912.
[1] En 1911 et en 1912, le Red Star fut effectivement invité au tournoi international de Pâques organisé par le Genoa. Mais c’est en 1911 que le Red Star remporta cette compétition amicale, après avoir battu les formations suisses du FC Aarau et du FC Cantonal Neuchâtel : Chayriguès n’était alors pas un joueur de l’équipe. En 1912, le Red Star perdit ses deux matchs, contre le Genoa (2-3) et contre l’Andrea Doria (1-3). En 1913 et en 1914, le Red Star organisa son propre tournoi international de Pâques, sur son terrain de Saint-Ouen.
[2] Maurice Bunyan, né en 1894, fut un célèbre avant anglais qui jouait alors pour le Racing de Bruxelles.
[3] Jules Mayné, né en 1892, international belge à trois reprises.
[4] Le 1er novembre 1912, devant 4 000 spectateurs, la sélection de Bruxelles battit effectivement celle de la LFA (2-0).
[5] Cette fois protégé par Fernand Massip et Lucien Letailleur, Chayriguès réalisa un grand match et permit à la sélection de la LFA de ne perdre que 2-0 contre la sélection de la London League le 8 décembre 1912. A l’issue de la rencontre, Quentin-Bauchart, conseiller municipal parisien, et Jones, membre de la Chambre de commerce anglaise, remirent aux vainqueurs des médailles et une coupe en argent offertes par Thomas Dewar. Il ne faut assurément pas confondre ces récompenses avec la coupe Dewar, compétition organisée depuis 1899 par l’USFSA et réservée aux clubs parisiens.
[6] Comme nous l’expliquons plus en détail ici, la « guerre des fédérations » prit fin en janvier 1913 avec l’adhésion de l’USFSA au CFI. Il n’y avait plus qu’une seule équipe de France, rassemblant des joueurs issus de toutes les fédérations.
[7] Victor Sergent, né en 1886, cinq fois international.
[8] René Jacolliot, né en 1892, porta une fois le maillot national.
[9] Raymond Dubly, né en 1893, vedette du Racing de Roubaix et international à 31 reprises.
[10] Henri Bard, né en 1892, offensif du Racing et international 18 fois.
[11] Jean Degouve, né en 1889 et international deux fois, ne put reprendre sa carrière après 1914 car il fut blessé pendant la guerre.
[12] Charles Montagne, né en 1889 et international à trois reprises.
[13] Albert Eloy, né en 1892, deux sélections.
[14] Paul Chandelier, né en 1892, trois sélections.
[15] Paul Voyeux, né en 1884, une sélection.
[16] Le 12 janvier 1913.
[17] Piero Campelli, né en 1893, porta les couleurs de l’Inter Milan et fut 11 fois international italien.
[18] Au stade du Vivier d’Oie, en réalité.
[19] L’équipe de France fut effectivement sèchement battue 3 buts à 0.
[20] En 1913, perdre 4-1 contre les amateurs anglais était presque une victoire pour l’équipe de France. Rappelons l’historique des rencontres : 0-15 en 1906 ; 0-12 en 1908 ; 0-11 en 1909 ; 1-10 en 1910 ; 0-3 en 1911 ; 1-4 en 1913. Les progrès étaient réels !