Deuxième épisode des souvenirs de Chayriguès.
En page 11 de Match du 30 août 1927, Pierre Chayriguès mettait en scène ses jeunes années à Levallois-Perret, un bourg industriel et commerçant sis entre Clichy et Neuilly. Ayant accédé au statut de commune en 1866, la ville comptait près de 60 000 habitants en 1900, dont environ 5 000 étaient originaires de l’Aveyron.
Vingt-cinq ans de passés ! Vingt-cinq années se sont écoulées depuis que j’ai commencé à taper dans une balle, à garder des buts ! J’en demeure confondu : non que je me sente diminué ! Non que je me sente vieilli ! Au contraire. Il est même extrêmement rare qu’à un début de saison je me sois trouvé aussi bien en point physiquement parlant, aussi en forme !
Mais comme mes débuts dans le sport qui devait absorber tous mes restants de loisir me paraissent maintenant lointains ! La vie vous prend, vous commande, vous tient. On oublie de songer à l’heure qui s’écoule. Et l’on se retrouve un beau jour avec un passé derrière soi qu’on ne soupçonnait qu’à demi…
En me remémorant un à un les faits les plus marquants de ma carrière de footballeur, en commençant par les plus proches, puis en remontant le fil de mes jours, au milieu de mes succès, au milieu des acclamations du public, de mon public, – laissez-moi croire qu’il me rend bien l’affection que je lui ai portée depuis toujours – je discerne parmi les mille sentiments qui m’ont animé un sentiment plus puissant, bien plus puissant que tous les autres : l’amour du football.
J’ai dû naître avec cela dans le sang, certainement. Car aussi loin que je remonte dans ma vie, cet amour du sport et par-dessus tout du ballon rond, je le retrouve en moi. Le football a été ma passion. Je l’ai aimé, je l’aime encore au-delà de ce qu’on peut imaginer. Et je crois que tout le secret de ma réussite est là-dedans.
Loin de moi l’idée de nier qu’un footballeur pour être grand ne doit posséder des qualités physiques, une technique sûre et le plus possible d’expérience. Ce serait fou de l’énoncer. Mais il faut avant tout qu’il aime profondément, sans discussion, le sport qu’il pratique et qu’il y consacre une bonne part de ses pensées. D’ailleurs, les indécis, les irrésolus, ceux qui ne sont pas les « partisans » d’une cause ne sont pas faits pour la lutte. Vous êtes bien de mon avis, n’est-ce pas ?
Ce préambule terminé et quoique je me trouverais plus à l’aise si j’avais un ballon entre les mains qu’une plume, que je vous raconte mes débuts de footballeur.
Parce que mes parents, tous deux Aveyronnais de naissance, étaient restaurateurs dans le XVIe arrondissement, rue Lesueur, c’est à Paris que j’ai vu le jour, le 2 mai 1892, c’est à Paris que j’ai vécu mes premières années. Mais, alors que j’avais six ans, nous quittions la capitale pour la banlieue. Levallois nous recevait – Levallois où j’ai passé le plus clair de mon existence et où j’habiterai vraisemblablement jusqu’à la fin de mes jours[1].
Me voilà Levalloisien. Je grandis. Ma famille me fait entrer à l’école des Frères[2]. Je m’y fais des camarades. Voulez-vous connaître leurs noms ? L’un s’appelle Triboulet[3], un autre Schalbart[4], un troisième Turenn[5]. S’ajoutent encore les frères Letailleur[6] et les frères Mayault[7]. Chacun a laissé un nom dans l’histoire sportive, ou je m’abuse fort. Ne soyez donc pas étonnés si tous ces footballeurs en herbe consacrent toutes leurs récréations à se livrer au jeu de la balle. Nous formons bientôt une équipe qui est réputée à des centaines de mètres à la ronde. Les gosses de la « laïque »[8] qui comptent dans leurs rangs les frères Gardechaux[9] nous défient. Nous engageons des matches, de multiples matches !…

Ah ! ces rencontres sur la place de l’Eglise de Levallois[10], ces parties « au finish » que l’heure de rentrée en classe ou chez nos parents limitait seule. Avec quelle fougue, avec quelle flamme, avec quelle foi nous les disputions !
Le match aller a lieu après le déjeuner, avant que nous ne rentrions à l’école, et le match retour à 4 heures, après l’étude. Le perdant paie la balle lorsqu’elle est devenue inutilisable. Et comme chaque balle vaut dix sous – une véritable fortune ! – jugez de l’ardeur que nous apportons à la lutte. Mais nous gagnons heureusement la plupart du temps. Notre équipe est même tellement supérieure que nous acceptons souvent d’être handicapés, de jouer à cinq ou six contre sept ou huit. La série de nos succès n’en continue pas moins. Notre plus brillant attaquant est Triboulet qui jongle avec la balle comme un singe et qui sait à merveille se servir du mur de l’église pour effectuer une combinaison inattendue du football avec mur de rebond !
Quant à moi, je joue gardien de but. C’est la place que j’ai adoptée dès mes débuts et que j’ai toujours conservée. J’étais, évidemment, fait pour ce poste, car dès mes premiers matches, je suis sacré grand goal keeper de la banlieue levalloisienne et de ses environs. La limite de mes buts est marquée par un arbre et le mur de l’église. Et les frères Gardechaux ont beau multiplier leurs shots, je pare, j’arrête tout.
Mais la grande aiguille de l’horloge marque une heure moins un. Vite, nos cartables sous le bras, nos casquettes sur la tête ! Un sprint groupé ! Et nous arrivons essoufflés à l’école, à temps pour éviter la punition.
[1] Pierre Chayriguès est effectivement décédé le 19 mars 1965 à Levallois-Perret.
[2] Vraisemblablement, l’école Saint Justin des Frères des écoles chrétiennes, fondée en 1862.
[3] Marcel Triboulet, né en 1890, défendit principalement les couleurs du FEC Levallois puis du Racing. Il porta six fois le maillot national.
[4] Auguste « Napoléon » Schalbart, né en 1889, défendit principalement les couleurs de Clichy puis du Racing. Il fut un des fondateurs du FC Nancy.
[5] Inconnu par ailleurs. Peut-être s’agit-il de l’Anglais Alfred Tunmer, né en 1876, célèbre athlète et footballeur qui défendit les couleurs du Standard Athletic Club puis du Racing. Il ouvrit également plusieurs magasins d’articles de sport, à Paris, Bordeaux ou Lyon. Il faisait régulièrement de la publicité dans la presse, notamment pour les fameux ballons Tunmer. Il peut aussi s’agir d’un de ses fils, Sigefride, né en 1900 à Paris XVIe, ou André, né en 1905 à Levallois-Perret.
[6] Les quatre frères Letailleur défendaient les couleurs du FEC Levallois au tournant des années 1900-1910. Lucien, né en 1885, a porté une fois le maillot national. Emile est mort au combat en 1915.
[7] Un Mayault défendait les couleurs de l’AS Française au début des années 1910. Il mourut au combat en 1915.
[8] Il y avait trois écoles communales laïques à Levallois : Jules Ferry, Anatole France, Paul Bert.
[9] G. et R. Gardechaux. Le premier mourut au combat en 1915. Ils faisaient partie du FEC Levallois au début des années 1910.
[10] Eglise Saint-Justin, inaugurée en 1855.