Le transfuge

Cinquième épisode des souvenirs de Chayriguès.

Europe Histoire

Le 27 septembre 1927, en page 11 de Match, Chayriguès continuait ses souvenirs. Il y évoquait notamment son rocambolesque transfert au Red Star de Saint-Ouen.

Que mon entrée au Red Star ait été des plus mouvementées, vous n’en douterez pas lorsque vous en connaîtrez les principaux épisodes. Clichy faisait partie de l’U.S.F.S.A et le Red Star de la L.F.A.[1] : première raison pour qu’une grande animosité règne entre les supporters de l’un et de l’autre club. Mais bien entendu, par-dessus tout, les dirigeants des « rats » qui avaient compris ce que je représentais pour leur équipe désiraient à tout prix me conserver.

En ce temps, il n’était pas question d’avoir une licence A ou une licence B, cette admirable invention qui a fait les joueurs prisonniers de leurs dirigeants[2]. Un footballeur était libre. Il pouvait, si cela lui plaisait, passer d’une équipe à l’autre, à quelque moment de la saison que ce soit.

Lorsque mon changement de Club fut décidé, rendez-vous fut pris avec Richard[3] et du Rhéart, l’un secrétaire général, l’autre capitaine du club aux couleurs « marine et blanc ». Nous devions dîner tous trois dans un restaurant situé rue des Abbesses, en face de la rue Lepic[4] et y sceller mon adhésion définitive. Mais cela s’était su. Et lorsque je sortis de chez moi pour gagner la place Blanche et y retrouver Richard qui m’y attendait, j’eus la surprise de rencontrer, dès les premiers pas, l’un des plus acharnés supporters de Clichy : Miquel au volant de sa six-cylindres bien connue de tous les footballeurs du crû. Miquel n’avait rien à faire et s’offrait de me conduire, me déclara-t-il, où je voulais aller. Je lui fis prendre la direction des boulevards extérieurs. Sûr de son fait, il stoppa place Blanche, traversa rapidement le terre-plein et s’en fut apostropher Richard, qui, pour éviter une dispute publique, suivit son interlocuteur. Deux minutes plus tard, nous étions au rendez-vous devant du Rhéart. Et la discussion reprit. Les paroles incisives se croisèrent. Les voix s’élevèrent. Des spectateurs voulurent prendre partie. La discussion devint dispute et dégénéra en bataille générale… au point qu’on dut appeler des agents pour calmer les esprits trop surchauffés…

Mais il était dit que j’entrais au club de Saint-Ouen[5], rien ne m’en put faire démordre. Et si, un peu plus tard, au moment de la Noël, si je me souviens bien, je pus, attiré par d’autres anciens camarades, leur promettre presque de revenir à l’équipe dans laquelle je m’étais imposé, ma nouvelle résolution ne dura guère. Car lorsque le 25 décembre, au matin, après un réveillon particulièrement joyeux passé avec mes camarades de Clichy-Levallois, je me retrouvai dans la rue et lorsque ayant acheté l’Auto, j’y vis un long article sur le match que devait jouer le Red Star contre les champions de Hollande : Haarlem et, au beau milieu, ma photographie, le désir de la gloire l’emporta… Je repris le chemin de Saint-Ouen…[6] Mais revenons-en au début de saison ! Dans mon nouveau club, je forme avec Gindrat[7] et Gamblin une défense qui devient vite célèbre. Les autres lignes de l’équipe comprennent : Heyting[8], du Rhéart, Nicolaï[9], Massip[10], Verbrugge[11], Fenouillère[12], Maës[13], Turcan[14], Hanlon[15], Morel[16]. Et nous engageons la série des rencontres officielles, qui, de succès en succès, devait nous conduire jusqu’à cette récompense si convoitée par chacun : le titre de champion de Paris[17] que nous remportons de haute lutte devant les Suisses de Niggli[18] et le C.A. Paris, champion de la saison précédente.

Sitôt endossé le maillot marine et blanc, je suis sacré international. Je remplace Coulon[19] aussi bien dans l’équipe de la L.F.A. que dans celle du C.F.I.[20]

Et je joue mon premier grand match, à Charentonneau, contre Cologne[21].

Rencontre extrêmement dure au cours de laquelle je ne laissai pas d’être parfois impressionné par la robustesse de nos adversaires. Mais avec, devant soi, deux arrières aussi décidés que Gindrat et Gamblin, on prend vite confiance en soi. Je laissai pénétrer une seule fois la balle dans mes filets tandis que notre ligne d’avants superbement enlevée par Maës infligeait cinq buts au gardien adverse.

Quatre mois plus tôt, à Cologne, l’équipe de la ligue avait été défaite par deux buts à zéro[22]. Notre revanche était éclatante. Avec le fameux avant-centre de toutes les équipes de France d’avant-guerre[23], Mesnier[24], Niggli, Verbrugge, Bigué[25] avaient été les artisans principaux de ce succès[26].

C’était là ma première sélection : mon premier match dans l’équipe de France a lieu quinze jours plus tard, à Luxembourg[27]. Et je garde encore impression de l’admirable réception que nous avaient ménagée nos hôtes. Notre équipe était très forte. Et quoique ni Maës, ni Gamblin, ni Gindrat n’aient pu faire le déplacement, notre victoire sur l’équipe luxembourgeoise, acquise par 4 buts à 1, fut assez facile. Mais aussi lorsqu’une équipe possède des demis de la valeur de Barreau, Ducret[28] et Vascout[29] qui formaient notre ligne intermédiaire, avouez qu’elle peut engager la partie avec de grands espoirs. Le terrain appartint ce jour-là à ces trois hommes qui émerveillèrent l’assistance…

Le capitaine de l’équipe de France, Jean Ducret, avant le match contre la Belgique du 28 janvier 1912.

Il me fallut attendre ensuite trois mois avant de disputer ma première rencontre internationale devant le public parisien. C’est à Saint-Ouen que l’événement a lieu. Les footballeurs de Belgique sont devant nous, sûrs de vaincre[30]. N’ont-ils pas infligé, un an plus tôt, 7 buts à 1, à notre équipe[31] ?

Se déroule alors l’un des matches les plus magnifiques d’avant-guerre. En dépit de ses étoiles, de ses Hubin[32], Van den Eynde[33], Thys[34], Musch[35], en dépit de ce merveilleux attaquant qui a nom Six[36], l’équipe belge n’arrive pas à prendre l’avantage. Nous dominons par plus d’ardeur. Mieux ! sur une belle échappée de Triboulet que je vois encore filer le long de la touche presque jusqu’en sortie de but et faire un long centre devant les buts de Leroy[37], Maës marque au milieu d’un fol enthousiasme.

Photo d’en-tête : l’équipe du Red Star, le 25 décembre 1911.


[1] La Ligue de football association (LFA) avait été formée par des clubs dissidents de l’USFSA en 1910. La LFA faisait partie du CFI, qui représentait la France à la FIFA depuis 1908.

[2] Le système des licences A et B avait été institué au début de l’entre-deux-guerres dans le but de contrôler les mouvements des joueurs. Dans les années 1920, un joueur nouvellement arrivé dans un club se voyait ainsi attribuer, par une commission de la FFFA, soit une licence A (qui lui permettait de jouer tous les matchs) soit une licence B (qui le cantonnait aux matchs de moindre importance). L’attribut de la licence dépendait en fait surtout des conditions de la mutation de joueurs qui n’étaient alors pas liés à leurs clubs par des contrats : si elle s’était faite avec l’accord des dirigeants de l’ancien club, le joueur obtenait généralement une licence A ; si elle s’était faite sans l’accord des dirigeants de l’ancien club, le joueur obtenait généralement une licence B. La licence B était donc une punition pour les joueurs gyrovagues.

[3] Roland Richard, manager appointé du Red Star, tout à la fois secrétaire général, organisateur des déplacements et entraîneur de l’équipe. Mort au combat le 21 octobre 1914.

[4] Vraisemblablement « Chez Arthur », ouvert en 1909 et devenu en 1913 « La pomponnette », brasserie sise au 42 de la rue Lepic dans le quartier de Montmartre.

[5] Fondé en 1897, le Red Star était initialement installé dans le quartier de Grenelle. En 1909, l’érection du Vélodrome d’Hiver lui ayant fait perdre son terrain, il déménagea à Saint-Ouen. Limitrophe de Clichy, face à Montmartre, Saint-Ouen était alors une commune industrielle qui comptait environ 40 000 habitants.

[6] Le Red Star disputa un amical contre le Haarlemsche FC le 25 décembre 1911 (4-4). Une photo de Chayriguès, dans une phase de jeu, figure en effet dans le compte-rendu du lendemain.

[7] Alfred Gindrat, né en 1883, international à quatre reprises.

[8] Arrière néerlandais du Red Star.

[9] Eugène Nicolaï, né en 1885, deux fois international.

[10] Fernand Massip, né en 1884, une fois international.

[11] Jules Verbrugge, né en 1886, quatre fois international. Décédé en 1921 des suites de ses blessures reçues au combat.

[12] René Fenouillère, né en 1882, sélectionné pour les Jeux de 1908. Footballeur à la grande réputation dans les années 1900, a notamment joué à Barcelone. Mort au combat en 1916.

[13] Eugène Maës, né en 1890, fut international à 11 reprises avant la guerre. Ses blessures reçues au combat ne lui permirent pas de retrouver le plus haut niveau dans les années 1920. Mort en déportation en 1945.

[14] Avant du Red Star.

[15] Jack Hanlon, avant du Red Star, pratiquait aussi la boxe.

[16] Pol Morel, né en 1890, deux fois international. Mort au combat en 1915.

[17] Le Red Star fut effectivement champion de la LFA à l’issue de la saison 1911-1912.

[18] M. Niggli, avant de l’US Suisse dans les années 1910.

[19] Henri Beau, dit « Coulon », gardait les buts du CA Paris. Né en 1881, il revêtit cinq fois le maillot national. La dernière pour une défaite par 7 buts à 1 contre la Belgique. Il mourut en 1928, des suites de blessures reçues au combat.

[20] La sélection du CFI était alors l’équipe de France.

[21] Le 1er octobre 1911. Premier match avec la sélection de la LFA pour Chayriguès.

[22] Le 21 mai 1911, la sélection de la LFA fut en effet défaite 2-0 par l’équipe représentative de Cologne.

[23] Eugène Maës.

[24] Louis Mesnier, né en 1884, fut international à 14 reprises et défendait en club les couleurs du Cercle Athlétique de Paris (CAP).

[25] Maurice Bigué, né en 1886, joueur du CAP, sept fois international.

[26] Les buts parisiens furent marqués par Maës (triplé), Mesnier et Niggli. A 5-1, Mesnier manqua volontairement un pénalty.

[27] Le 29 octobre 1911.

[28] Jean Ducret, né en 1887, porta 20 fois le maillot national.

[29] Henri Vascout, né en 1886, fut international à sept reprises.

[30] Le 28 janvier 1912, les équipes de France et de Belgique se rencontrèrent à Saint-Ouen.

[31] Le 30 avril 1911, l’équipe de France sombrait effectivement à Bruxelles.

[32] Gaston Hubin, né en 1886, défendit 21 fois les couleurs de la Belgique.

[33] Guillaume Van den Eynde, né en 1884, fut 13 fois international belge.

[34] Joseph Thys, né en 1888, 15 sélections.

[35] Joseph Musch, né en 1893, 24 sélections.

[36] Alphonse Six, né en 1890, fut sélectionné à neuf reprises avant de rejoindre l’Olympique Lillois. C’était alors la grande vedette offensive de l’équipe de Belgique, avec l’avant du FC Brugeois Robert De Veen. Six mourut au combat en 1914.

[37] Henri Leroy, né en 1887, gardien de but de l’Union Saint-Gilloise et 18 fois de l’équipe de Belgique.

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