Le coup d’Etat

Quatrième épisode des souvenirs de Chayriguès.

Europe Histoire

Le numéro du 13 septembre 1927 n’étant plus disponible, les mémoires de Chayriguès se poursuivent le 20 septembre, toujours en page 11 de Match. Que s’était-il passé entre-temps ? Champion de Paris des équipes secondes avec le FEC Levallois en 1908, Chayriguès réclama de devenir le gardien de l’équipe première. Cela lui étant refusé, il passa au Club Athlétique Socialiste de Levallois, le club ouvrier de la ville, avec lequel il remporta le championnat des Indépendants en 1909. En 1910, après deux ans au CAS Levallois, il muta à l’US Clichy par l’entremise de son ami Auguste Schalbart. Les bois du club clichois étaient alors gardés par Marcel Hollinger. Chayriguès, mécontent de ne pas jouer le premier match du championnat, protesta si fort qu’il obtint d’être mis à l’essai pour le second : il y gagna définitivement ses galons de titulaire. L’US Clichy jouait alors au plus haut niveau du football parisien organisé par l’USFSA.

Lorsque Schalbart eût imposé ma présence comme gardien de but de l’équipe première de Clichy, fallait-il encore que je me montre digne de ce petit coup d’Etat ! Les circonstances allaient m’en donner très vite l’occasion. Mon premier match eut lieu contre le Stade Français, adversaire qui n’était rien moins que formidable si l’on songe qu’il comptait dans ses rangs le Suisse Hemery, les frères Jordan, le vieux Brown, le fameux Craxton et ce remarquable avant-centre qui avait nom Pearson[1]. Le Stade était favori de la rencontre. Personne ne doutait de sa victoire. Il advint pourtant qu’il fut grignoté par les « rats » et battu de deux buts à zéro[2]. Mettant toute fausse pudeur de côté, j’avouerai que je comptais pour quelque chose dans ce résultat car si les Clichois eussent été tout aussi capables de marquer leurs deux buts sans moi, il est à présumer que la balle aurait pénétré encore plus souvent dans leurs filets. J’étais en forme et plein du désir de m’imposer de façon définitive. J’ai conscience d’avoir réalisé ce jour-là l’un des matches les meilleurs de ma carrière.

Ce fut à partir de ce jour-là que je compris que si les qualités personnelles d’un athlète comptent pour beaucoup dans sa classe, il est aussi une question de volonté qui joue un rôle important. Chaque fois que j’ai réussi, avant un match, à me pénétrer de cette idée-là, que la victoire peut être pure conséquence de ma vigilance et de mes muscles, j’ai apporté une espèce de fureur à légitimer la confiance que l’on mettait en moi.

Je n’ai jamais été troublé avant une partie, si capitale soit-elle, et j’ai toujours cru que sur le terrain, il ne s’agissait pas de s’énerver comme un lion en cage. Trop de goal-keepers, livrés à eux-mêmes pendant 90 minutes ne peuvent détourner de leur esprit la crainte d’être mauvais, voire ridicules.

Du coup, il ne fut plus question ni de ma jeunesse ni de ma petite taille[3]. On ne parla plus de me remplacer. J’avais gagné mes galons. Et je continuais aussi brillamment. Je crois bien me rappeler que le second match du championnat[4] nous opposait au C.A.S.G.[5] qui tenait alors le haut du pavé du football parisien et dont les étoiles étaient Tremblay, Thomas et Mathieu[6]. Là encore nous devions être battus. Là encore nos adversaires furent défaits par le même résultat que le Stade Français, quoiqu’ils eussent la plupart du temps un assez net avantage de jeu. Mais protégé par Schalbart, je défendis mes buts comme un lion. Et aucune balle ne pénétra dans mes filets au grand désespoir de Tremblay qui s’en arrachait les cheveux[7].

Au retour au vestiaire, le président du C.A.S.G., le regretté Minvielle[8], ne cachait pas son désappointement et son étonnement.

– Mais où avez-vous donc été pêcher cet homme-là ? demandait-il à mes dirigeants. D’abord ce n’est pas un Français, son nom l’indique ; c’est un Anglais que vous avez fait venir pour renforcer votre équipe.

On eut toute les peines du monde à lui prouver que j’étais un Parisien bon teint et que je n’avais même, à aucun moment, traversé le Channel pour aller apprendre les méthodes de jeu des meilleurs footballeurs britanniques.

L’US Clichy avant le match contre l’US Tourquennoise, au terrain de la rue Mussard à Levallois-Perret, le 19 mars 1911. Pierre Chayriguès est tout à droite.

Il faut dire, à ce propos, que ma manière de comprendre mon rôle différait sensiblement des principes qu’avaient alors adoptés tous les gardiens de but français.

En ce temps-là un gardien de but qui se respectait, lorsque la balle était shootée vers lui, la renvoyait directement d’un coup de poing ou de pied sans se soucier le moins du monde de savoir si la sphère de cuir, peut être glissante, était difficile à reprendre de volée et si elle n’allait pas, mal frappée, continuer sa trajectoire.

En ce temps-là on ne bloquait pas la balle sur sa poitrine, on ne plongeait pas, hormis de Gastyne[9] qui devait à cette particularité d’avoir été surnommé le « crapaud » et qui gardait alors les buts de l’équipe de France formule U.S.F.S.A.[10]

Bloquer et plonger, cela m’était venu d’instinct, parce que je considérais cette manière de faire comme beaucoup plus sûre. Je n’innovais pas puisque c’était ainsi que jouaient les meilleurs « goals » britanniques mais je ne les copiais pas non plus car j’ignorais alors tout de leur manière…

Cette année-là – nous sommes en 1910 – Clichy a causé bien des surprises s’il n’a pas été champion[11]. Mais aussi je n’ai qu’à vous énumérer les noms de quelques-uns de ses équipiers pour que vous en sachiez la cause : Schalbart déjà nommé, Benz, Périni, centre-avant de l’équipe de Paris, portaient avec moi le maillot rouge et noir. « Méchante » équipe, peut-être irrégulière[12], mais qui n’en parvint pas moins à battre en match amical, sur son petit terrain de la rue Mussard, à Levallois, l’Union Sportive Tourquennoise, champion de France de l’année précédente, par trois buts à zéro[13]. Et Tourcoing comptait alors dans ses rangs des joueurs fameux, à commencer par Parsys[14], Hanot[15], Moigneu[16], Lesur[17]…

Je ne devais pourtant pas rester, malgré les liens d’amitié qui m’attachaient à mes camarades d’équipe, plus d’une saison à Clichy[18]. On avait appris ma valeur. Plusieurs clubs désiraient fort me voir opérer dans leurs rangs. Par des relations communes, des ouvertures m’avaient été faites par du Rhéart[19], demi-centre et capitaine du Red Star. Et j’étais d’autant plus tenté que cela signifiait pour moi me consacrer plus encore au football qui était ma passion et participer à un plus grand nombre de matches. Je décidai donc de quitter le maillot rouge et noir. Mais mon entrée chez les « marine et blanc » ne laissa pas d’être des plus mouvementées…


[1] Emery, Jordan, Brown, Craxton et Pearson furent effectivement des joueurs du Stade Français au tournant des années 1900-1910.

[2] En réalité, le 23 octobre 1910, l’US Clichy battit le Stade Français par 4 buts à 0.

[3] Selon ses propres dires, Chayriguès mesurait 1m66, ce qui était dans la moyenne à l’époque.

[4] En fait, le troisième match du championnat, mais le deuxième effectivement joué par Chayriguès.

[5] Club athlétique de la Société Générale, créé en 1903 sous l’égide de la célèbre banque.

[6] Maurice Mathieu, né en 1891, porta deux fois le maillot national.

[7] La mémoire de Chayriguès lui joue manifestement des tours puisque, en réalité, Clichy et le CASG se séparèrent sur un match nul (1-1) le 6 novembre 1910.

[8] Louis Minvielle, administrateur de la Société Générale.

[9] Guy de Gastyne était alors probablement le meilleur gardien de but de la région parisienne, sinon de la France entière. Il gardait les buts du Racing Club de France, qui devait remporter le championnat de Paris 1911 et échouer en finale du championnat de France contre le Stade Helvétique de Marseille. Nous lui avons consacré un article.

[10] L’Union des sociétés françaises de sports athlétiques était alors la principale fédération omnisports en France. En 1908, arc-boutée sur la question amateuriste, elle avait quitté la FIFA où elle avait été remplacée par le Comité français interfédéral.

[11] L’US Clichy termina le championnat de Paris 1911 à la deuxième place, privant le Racing d’une série parfaite lors de l’ultime journée (2-2).

[12] Désordonnée mais courageuse, l’US Clichy était en effet capable de victoires mémorables (8-0 contre le Gallia Club) comme de naufrages homériques (0-9 contre le Racing, 0-6 contre le CASG).

[13] Le 19 mars 1911, devant environ 600 spectateurs, l’US Clichy battit en effet l’US Tourquennoise par 3 buts à 0.

[14] Albert Parsys, né en 1890, fut sélectionné à cinq reprises sous le maillot national et garda notamment les buts de l’équipe de France lors du tournoi de football des Jeux d’Anvers.

[15] Gabriel Hanot, né en 1889, compta 12 sélections en équipe de France. Il fut, par la suite, un brillant journaliste sportif.

[16] Henri Moigneu, né en 1887, fut sélectionné huit fois avec l’équipe de France.

[17] Henri Lesur, né en 1892, six sélections.

[18] Au terme de la saison 1910-1911, l’US Clichy perdit aussi en finale de la Coupe Dewar contre le Club Athlétique du XIVe arrondissement (0-1).

[19] Julien du Rhéart, né en 1885, trois sélections en équipe de France.

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