France-URSS, octobre 1986 : l’adieu aux armes

Le 11 octobre 1986, l’équipe de France reçoit l’URSS en qualifications à l’Euro 88. Cette belle affiche va en fait marquer la fin de la génération qui a fait entrer les Bleus dans la cour des grands. P2F se souvient, 40 ans après jour pour jour.

Europe Match à part

L’automne est déjà là, le soleil des vacances n’est déjà plus qu’un souvenir, les bouchons et la paperasse ont déjà replongé les Français dans la morosité du quotidien. Sur la planète football, pourtant, on veut encore croire à l’été indien en ce début d’octobre 1986. L’équipe de France n’est-elle pas championne d’Europe en titre, après tout, et ne vient-elle pas de décrocher une belle troisième place à la Coupe du monde après un quart de finale de légende face au Brésil ?

Mais la marche du temps est sans pitié. Le soleil décline sur cette « génération Platini » qui, en dix ans, a sorti les Bleus d’une longue traversée du désert et les a fait entrer dans le cercle fermé des champions continentaux. Marius Trésor, Bernard Lacombe, et Didier Six ont raccroché les crampons depuis longtemps. Maxime Bossis, Alain Giresse, et Dominique Rocheteau ont pris leur retraite internationale après le Mundial. Jean Tigana et Platini lui-même, toujours fidèles au poste, n’ont plus leur force irrésistible de l’Euro 84.

Le contexte n’est donc pas des plus favorables pour les qualifications à l’Euro 88. Avec seulement huit équipes en phase finale et un seul qualifié par groupe, celles-ci sont plus difficiles que les éliminatoires de la Coupe du monde. Les Bleus n’ont jamais réussi à s’en extraire sur le terrain et n’ont dû leur présence en 1984 qu’à leur statut de pays hôte. Avec une équipe qui amorce sa reconstruction, la campagne à venir ne sera pas une promenade de santé.

Qui plus est, le tirage au sort ne les a vraiment pas gâtés : Islande, Norvège, RDA, URSS. Les deux « petits » sont autre chose que Malte ou le Luxembourg et peuvent prendre un point à n’importe qui. La RDA est une bête noire attitrée pour l’équipe de France et vient de le prouver en qualifications au Mundial mexicain. L’URSS, enfin, est la force qui monte en Europe. Bâtie sur l’ossature du Dynamo Kiev qui vient de remporter la C2 avec dix ans d’avance dans le jeu, elle a posé d’énormes problèmes aux Bleus au premier tour de la Coupe du monde (1-1) et n’est passée à côté d’un brillant parcours qu’à cause d’une défaite aussi inattendue que spectaculaire (3-4 a.p.) contre la Belgique, future quatrième.

Premier acte au Mexique : Vasili Rats (numéro 21) vient d’expédier à Joël Bats une mine comme on n’en voit pas souvent.

L’équipe de France a déjà le couteau sous la gorge au moment d’affronter les Soviétiques, le 11 octobre 1986, pour son deuxième match du groupe. Elle a laissé un point en Islande (0-0) le mois précédent au terme d’une prestation insipide, loin des grandes heures du Mexique, qui a suscité beaucoup d’inquiétude. Si Basile Boli a convaincu en défense centrale pour son premier match officiel, Bernard Genghini et Philippe Vercruysse n’ont pas pesé sur le jeu en l’absence de Platini, blessé, et Stéphane Paille a été inexistant en attaque pour ses débuts en Bleu. En éliminatoires de l’Euro 80, le point perdu à la première journée face à la Suède avait été fatal au bout du compte. Henri Michel était sur le terrain ce soir-là et comprend mieux que tout autre le défi qui attend désormais ses troupes : pas le droit à l’erreur à domicile, exploit impératif à l’extérieur.

L’Équipe a beau résumer le sentiment général d’un « France-URSS : l’alerte rouge » en haut de sa une, on veut tout de même y croire. Le Parc est presque plein (41 000 spectateurs) malgré le temps maussade et l’ambiance est là quand les joueurs entrent sur le terrain. Henri Michel a légèrement remanié après Reykjavik et dispose de ses meilleurs éléments, à l’exception de Patrick Battiston blessé : Bats – Amoros, Boli, Jeannol, Ayache – Fernandez, Tigana, Ferreri, Platini – Papin, Stopyra. Valéri Lobanovsky, lui aussi, a tout le monde sous la main : Dasaev – Chivadze, Demianenko, Kouznetsov, Bessonov – Rats, Yakovenko, Zavarov, Aleinikov – Belanov, Rodionov. Une sacrée affiche, la plus relevée des qualifications tous groupes confondus.

Dès le coup d’envoi, on est dans le vif du sujet. Les Bleus tentent de mettre la pression mais butent vite sur une défense en zone efficace et un milieu omniprésent qui les prive de solutions. C’est même l’URSS qui tire la première par Bessonov, d’un obus de 25 mètres plein centre sur lequel Bats met les poings par sécurité (7e). Le jeu s’installe dans le camp français, mais gare aux contres : Papin, au point de penalty, décale sur la droite sur Stopyra qui est un poil trop tard devant Dasaev (9e), puis JPP, servi dans la surface d’un piqué de Platini comme aux plus belles heures, force le gardien du Spartak Moscou à une belle parade (11e).

Les Soviétiques prennent doucement l’ascendant et obtiennent un coup franc à 25 mètres dans l’axe. Rats décale pour Yakovenko qui re-décale pour Chivadze, et là, suivez bien : patate rasante sur la gauche, poteau, ricochet sur la tête de Bats, re-poteau, et Amoros peut relancer in extremis (13e). On a eu très, très chaud, avec la chance que Dominique Dropsy n’avait pas eue dans des conditions similaires cinq ans plus tôt aux Pays-Bas.

Et ça continue, avec des occasions des deux côtés mais sans la précision qu’il faudrait. Papin, Chivazde, Platini, et Jeannol arrosent tour à tour les tribunes. Seul Rodionov crée un vrai danger dans la surface après un raid de Zavarov, mais Jeannol le reprend in extremis (24e). L’URSS a maintenant la main et Jean-Michel Larqué résume sans ambages à la demi-heure de jeu : « Tenir, tenir, c’est le mot d’ordre pour les Français ».

Papin et Stopyra dans la tenaille de l’armée rouge.

Ceux-ci vont pourtant le faire mentir avec dix minutes de temps fort. Platini, en position idéale à 22 mètres un peu sur la gauche, y va de son coup franc, au-dessus de la barre de Dasaev qui était sur la trajectoire (34e). Jeannol s’y essaie lui aussi, à même distance mais sur la droite, et Dasaev doit se détendre pour claquer en corner (37e). Entretemps, Bessonov, touché, a laissé sa place à Vaghiz Khidiatouline, le futur Toulousain qui a inspiré des vocations jusqu’au sein de notre rédaction.

Le jeu s’équilibre et les deux équipes cherchent à se donner un avantage psychologique avant le repos. Aleinikiov, aux 20 mètres, frappe un peu à droite du cadre (40e), puis Zavarov tente une grosse frappe de 25 mètres à mi-hauteur qui rase le poteau d’un Bats qui semblait battu (41e). Les Bleus bénéficient d’un coup franc au coin gauche de la surface de Dasaev, Platini pique aux six mètres, trop haut pour Stopyra (44e). Juste après, l’illustre numéro 10 est descendu sans ballon par Kuznetsov qu’il avait passé à 20 m du but soviétique, un geste qui méritait plus qu’un jaune. Le coup franc de l’extérieur du pied à ras de terre, en force, est bien capté par Dasaev (45e). Et c’est la mi-temps, après une première période qui a tenu toutes ses promesses.

Rats a beau chauffer les gants de Bats sur un coup franc plein axe à 25 mètres (47e), ce sont les Bleus qui dominent au retour des vestiaires. Ferreri, au coin droit des seize mètres, centre pour Stopyra qui est devancé in extremis par Kouznetsov alors qu’il avait le but grand ouvert (49e). Rebelote au même endroit une minute plus tard après un beau slalom mais Ferreri choisit cette fois d’enrouler du gauche, largement à côté (50e).

Les Soviétiques ne sont tout de même pas inactifs. Sur un coup franc à la limite des 16 mètres sur la droite, Rats, le bourreau de Bats à León, enroule une lourde frappe du gauche sous la barre que le Parisien claque en corner (54e). En retour, Platini, à 30 mètres dans l’axe, envoie un gros coup franc à 30 mètres dans le mur (58e), puis Tigana, de 25 mètres, largue une mine sur laquelle Dasaev se couche bien (59e). Mais la marche du progrès est sans pitié et une Formule 1 de 1984 ne vaut pas un modèle 1986…

Après une heure de surrégime, les Tricolores perdent pied. Le travail défensif ne suit plus et les Soviétiques déroulent tranquillement au milieu. Sur une belle séquence dans l’axe, Zavarov trouve ainsi Rodionov à droite dans la surface. Celui-ci complète le une-deux, Jeannol manque son tacle, et le meneur de jeu soviétique se retrouve seul devant Bats. Au lieu de bourriner comme tout bon Allemand de l’Est, il remet au centre pour Belanov, complètement démarqué, qui pousse au fond (0-1, 66e). Il y avait un coéquipier libre juste derrière : le paquebot France prend méchamment l’eau…

Les Bleus courent dans le vide maintenant. L’URSS construit en petites passes comme dans du beurre, Rodionov trouve Aleinikov démarqué sur la gauche dans la surface, Bats repousse difficilement le tir en corner (68e). Quand les Français tentent de poser le jeu, leurs remontées échouent aux 30 mètres sur un bloc bien en place. Alors ils tentent de jouer trop vite, et ils vont le payer. Fernandez et Tigana perdent tour à tour la balle à leurs 30 mètres, ça revient instantanément côté gauche pour Demianenko, une nouvelle fois seul dans la surface, qui centre en retrait pour Rats. À quinze mètres du but, celui-ci ajuste tranquillement Bats du plat du pied (0-2, 78e).

Rien qu’une vague rumeur de fond sur l’engagement au lieu d’un « Allez les Bleus » de l’espoir : le public du Parc a compris. Les joueurs, eux, tentent quand même de pousser. Sur un coup franc à 20 bons mètres un peu sur la droite, Jeannol bombarde à ras de terre mais Dasaev se couche bien (79e). Les Soviétiques, sûrs de leur force, laissent venir et se permettent même de faire entrer le vétéran Oleg Blokhine pour remplacer Rodionov (81e). La boucle est bouclée : le Ballon d’Or 1975 était sur le terrain lors de ce France-URSS de 1972 qui avait marqué le début d’une longue invincibilité des Bleus en match officiel dans le nouveau Parc des Princes. Ce soir, la série va s’achever.

Rinat Dasaev aussi tranquille que le reste de son équipe.

Au coup de sifflet final, il n’y a rien à redire, et tout le monde le sait. Encore à la hauteur cinq mois plus tôt en Coupe du monde, un champion d’Europe vieillissant a plié le genou devant plus fort que lui dans tous les domaines. On n’avait pas eu un tel sentiment d’infériorité depuis ce France-Brésil amical de mai 1981 où Sócrates et les siens avaient levé le pied à 3-0 après 50 minutes de jeu. Mais celui-là était avant Séville, avant l’Euro 84, avant un podium de Coupe du monde…

Pour cette génération Platini qui a tant donné au football français, il y aura encore quelques matchs, de moins en moins convaincants, jusqu’à une humiliante défaite en Norvège (0-2) en juin 1987. Les adieux au terrain du maître et une vague de retraites internationales l’été suivant scelleront la fin de l’épopée et le début de dix ans de galère. Mais c’est bien ce 11 octobre 1986, dans son jardin du Parc, que l’équipe de France aura réellement quitté le plus haut niveau pour un bon bout de temps, avant d’y revenir avec le succès que l’on sait.

Le match en intégralité, Thierry et Jean-Mimi au micro : https://www.youtube.com/watch?v=ZkYfwMhFsDQ

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