Dans l’imaginaire collectif, français en particulier, l’Anderlecht de Robby Rensenbrink bénéficie d’un statut privilégié. C’est totalement mérité. Le groupe cornaqué par Hans Croon, et Raymond Goethals par la suite, est une ode au beau jeu où se côtoie la finesse de Robby, la force de frappe de Haan et la fougueuse jeunesse des Ludo Coeck et Frank Vercauteren. Le Parc des Princes résonne encore du triomphe de 1978 face à l’Austria et ce n’est certainement pas le Bayern de Beckenbauer qui pourrait minimiser le talent de la bande de Rensenbrink. Cet Anderlecht est un des grands de son temps et la dynastie la plus emblématique de la défunte Coupe des Vainqueurs de Coupe.
Néanmoins, si l’histoire est écrite par les vainqueurs, alimenter le caractère quasi-hégémonique de cette génération dans les débats sur foot belge serait une faute de goût. Car aussi portés aux nues furent ses exploits européens, aussi langoureusement narrées furent ses mises à mort, elle n’en demeure jamais qu’un second choix dans son pays d’origine. Un prétendant flamboyant et valeureux certes mais qui mordit la poussière plus qu’à son tour lorsqu’il affrontait le Club Bruges d’Ernst Happel. C’est cette histoire que je vais vous conter aujourd’hui. Quand la Venise du Nord débarquait en ville le couteau entre les dents, quand le Continent redoutait le plus infime passage dans le Jan Breydelstadion.
« Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont de l’air de Toussaint ! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes des prêtres, d’un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d’un demi-deuil éternel ! » Georges Rodenbach
L’arrivée du Wiener Weltmeister, en janvier 1974, ébranle Bruges, la belle endormie. Sacrifiant impitoyablement les anciennes gloires, Pierre Carteus, Luc Sanders, Johnny Thio et Erwin Vandendaele à ses iconoclastes desseins, Happel escorte la Flandre vers des mondes inconnus où il est question de tempo, de permutations constantes sur un rythme effréné à filer la nausée. Adroit avec les mots, bien que peu loquace et d’un ton souvent martial, l’Autrichien, sentimental pudique, ne supporte pas les hiérarchies et instaure des schémas tactiques souples où chaque acteur est responsable de ses actes. Le mouvement, maxime tatoué dans les veines, quintessence de sa philosophie. Contre-attaques rapides sur les ailes initiées par les latéraux Fons Bastijns et Jos Volders, libero audacieux, maitre de l’art du hors-jeu, en la personne d’Edi Krieger, engagement à la limite des Georges Mac-the-Knife Leekens et René Vandereycken afin d’apprivoiser chaque faille physique ou mental de l’adversaire, l’asphyxier cliniquement jusqu’aux coups de griffes mortels des Julien Cools, Raoul Lambert ou autre Roger Van Gool. Comme le souligne son gardien Birger Jensen, cette génération brillante est entièrement son œuvre, fruit de la réflexion de ce joueur d’échecs aux nuits sans sommeil, partagées autour d’un verre auprès d’hommes de confiance, tel Leekens : « Happel était un dictateur, un vrai monstre. Tout le monde avait peur de lui… même moi. Il était très dominant. Il avait instauré une discipline de fer et imposait des préparations physiques militaires. Ce qu’il pouvait être dur… Mais en match, on mangeait tout le monde. Mais il n’y avait aucun passe-droit pour quiconque : si un taulier ne faisait pas son travail, il volait sur le banc ! Au niveau tactique, Happel prônait un football mobile et vertical, basée sur les duels et l’offensive, avec beaucoup de jeu sans ballon : tout droit devant, comme un train. L’Autrichien n’avait peur de rien : il nous disait d’attaquer tout le monde et nous motivait comme personne. « Laufen ! Schneller ! » il nous disait. Ses causeries duraient 10 petites minutes maximum : des mots simples et logiques, pas de bla-bla pendant deux heures comme certains ! Il avait aussi l’art de nous responsabiliser et on se sentait investis. »

Le staff d’Happel ne comporte pas d’entraîneur de gardiens et se résume à un seul adjoint, Mathieu Bollen, un ancien joueur de Waterschei. Ce dernier, originaire du Limbourg, a un excellent sens du jeu et soutient son patron sans réserve. Pendant les stages, Bollen exige que les joueurs arrivent à sept heures du matin, afin de commencer à jouer aux cartes trois heures plus tard et boire son premier cognac de la journée. La saison 1976 est menée tambour battant. Après la domination initiale de Lokeren, le Club Bruges prend l’ascendant et s’empare de la tête du championnat pour ne plus jamais la lâcher. Anderlecht est loin dans le rétroviseur, ce qui permet aux ouailles de l’Autrichien de consacrer leurs forces dans la compétition européenne. Cela s’annonce plutôt mal…
Le résultat du match aller du second tour de la Coupe de l’UEFA ne laisse que peu d’espoirs. Vaincu 3-0 par l’Ipswich de Bobby Robson, Bruges peut maudire la malchance de Raoul Lambert qui touche deux fois les montants. Toutefois, galvanisés par la ferveur de son public, les Belges mettent une pression d’enfer aux visiteurs dès l’entame du retour et refont leur retard dès la pause ! Tout semble indiquer que l’on se dirige vers les prolongations lorsqu’un centre d’Ulrik Lefèvre atterrit dans les pieds de René Vandereycken qui libère le peuple Blauw en Zwart. Bruges a eu chaud, très chaud et salue augustement la réalisation de son marathon man Julien Cools à Rome, synonyme de quart de finale. Son prochain client est un nom clinquant dans un football en totale décrépitude. Ultime rescapé de Serie A dans les joutes continentales, le Milan AC joue prudemment, plie sous le physique flamand et perd son tueur à gage, Romeo Benetti. Scénario identique au tour suivant, à Hambourg, où Manfred Kaltz préfère se saboter plutôt qu’admettre la supériorité tactique des Belges.

En ce printemps 1976, la Belgique a rendez-vous avec son destin. Et quand Anderlecht remporte le premier trophée européen du Plat Pays aux dépens du West Ham de Trevor Brooking, les fans neutres se mettent à rêver à un formidable doublé. Un rêve loin d’être illusoire puisque Bruges a mené 2-0 sous les terres d’Anfield, avant de succomber aux coups de buttoir de la bande de Keegan. Un unique but à remonter, dans son antre insubmersible de l’Olympiastadion, tous les espoirs sont permis. Les Belges s’offrent le sésame tant attendu à la 11ème minute, sur un penalty de Raoul Lambert. Joie de courte durée puisque Keegan égalise aussitôt. N’ayant plus le choix, la troupe d’Happel harcèle la défense de Liverpool, joue des coudes et s’arrache les cheveux sur la frappe sur le poteau de Lambert. Le hold-up était presque parfait : « Nous menions 0-2 après moins d’un quart d’heure à Liverpool, frôlant de peu le 0-3. Les Anglais ont mis toute la gomme à la reprise, sous la pression du public. Revenus à notre hauteur, ils ont alors hérité d’un penalty pas très évident pour une prétendue faute de Bastyns sur Heighway. Au retour, on ouvre le score grâce à un penalty de Raoul Lambert mais Keegan égalise aussitôt sur coup franc suite à un jeu dangereux de Krieger. Le score n’évoluera plus. Ce n’était pas notre jour mais il faut reconnaître que notre adversaire était très fort. »
Comme c’est généralement le cas, le second opus de notre trilogie est moins réussi mais non exempt de moments de grâce. L’intersaison voit le départ de Roger van Gool pour Cologne, en échange d’une somme astronomique, et son remplacement par l’anglais Roger Davies incite Happel à privilégier un système à deux attaquants et un milieu de terrain plus robuste. Ainsi que l’arrivée de Paul Courant, brillant joueur du RFC Liège, qui va se rendre indispensable malgré des problèmes récurrents de blessure. Mais une chose ne change pas au sein du vestiaire, le gardien Birger Jensen est la star du groupe, le seul à oser défier l’autorité du technicien. D’une âme indomptable à une autre, la relation est parfois électrique, le respect mutuel jamais éteint : « Ernst Happel était un homme paradoxal, d’apparence dure et peu bavard. Un visage impassible qui dissimulait sa propre souffrance. Et pourtant, fondamentalement sensible, il ne savait pas toujours comment gérer son isolement social et noyait ses émotions dans la vie nocturne. Malgré cela, les habitués du club savaient : on pouvait toujours compter sur lui. Sa devise : Je veux être mon propre patron. Ne dépendre de personne. Si je n’étais plus libre, il ne me resterait plus de vie. »

Les entraînements sont si intenses qu’il n’est pas rare que les mandales pleuvent. Happel n’intervient jamais car il sait que la camaraderie naît de la réconciliation, de ces moments partagés au comptoir où la parole se libère, où la tension des corps n’est plus qu’un lointain souvenir. Entre cognac offert et coup de règle sur les doigts, les Blauw-Zwart sont intraitables à domicile et conservent leur titre national sur un triplé exceptionnel du milieu de terrain René Vandereycken à Beringen. Bruges se défait avec difficultés du Steaua Bucarest de Marcel Raducanu, avant d’affronter le Real Madrid de Breitner et Netzer au second tour de la Coupe des Clubs Champions. Les Merengues n’en mènent pas large, malgré les millions de pesetas dépensés, et reçoivent leurs hôtes à Malaga en raison d’une suspension du Santiago Bernabéu, pour un pauvre nul vierge. Le retour est un récital du Danois volant du club, Ulrik le Fevre. Vraisemblablement motivé par les retrouvailles avec Netzer, il ouvre le score à l’issue à trois gestes exceptionnels en l’espace de sept secondes. À l’entrée de la surface, il contrôle un ballon aérien, met son défenseur à l’amende, avant d’expédier une sublime frappe au ras de la barre transversale. Bruges rejoint les quarts de finale où l’attend un autre monstre sacré de la décennie, le Borussia Mönchengladbach.
Entraînée par Udo Lattek, la redoutable équipe des Poulains compte dans ses rangs des internationaux ouest-allemands tels que Berti Vogts, Uli Stielike, Rainer Bonhof et Jupp Heynckes, ainsi que le Danois Allan Simonsen, futur lauréat du Ballon d’Or. Le match aller se déroule au Rheinstadion de Düsseldorf, où le Borussia a ses habitudes, et tout débute merveilleusement pour les Belges. A la 23ème minute, une longue passe de Birger Jensen se transforme en un rapide échange de passes, conclu par une subtile déviation de Julien Cools qui trompe le gardien Wolfgang Kneib. Un peu plus tard, c’est au tour de Courant d’éliminer Berti Vogts et Kneib dans un même élan. Les 65 000 supporters ouest-allemands sont dépités. Néanmoins, à l’instar de l’épisode d’Anfield quelques mois auparavant, des Blauw-Zwart friables reculent et dilapident leur avantage jusqu’à l’égalisation cruelle de Simonsen. Et sombrent corps et bien sur une inhabituelle érreur de Birgen Jensen à domicile. Une tâche dans une saison qui promettait d’être parfaite, comme le suggère le doublé en Coupe face au rival anderlechtois : « Près de 60 000 personnes au Heysel. Le 4-3 contre Anderlecht ne reflétait pas la réalité du match. En termes de talent, Anderlecht était loin derrière nous. C’était grâce à notre entraîneur. Après le match, une euphorie sans précédent nous a envahis. Nous n’avions jamais rien vu de pareil. Nous avons attrapé Ernst Happel par le pantalon. Il ne pouvait pas s’échapper. Il avait encore sa cigarette à la bouche. Nous lui avons mis la coupe dans les mains et l’avons hissé sur nos épaules. Et lui de hurler : Lâchez-moi, lâchez-moi ! Fichez le camp, merde ! »

À 31 ans, Ulrik le Fevre décide de retourner au Danemark, à Vejle, son remplaçant est un autre Danois, Jan Sørensen. Le Club Bruges remporte son troisième titre de champion consécutif, malgré quelques revers cinglants. Lors de la cinquième journée, l’équipe subit une lourde défaite (6-1) face à Anderlecht et voit le Standard débouler à toute berzingue lors du sprint final. Le 23 avril 1978, le but de Simoen dans le temps additionnel, contre La Louvière assure la mainmise de l’institution sur son football domestique, les yeux sont désormais rivés sur le Continent.
Cherchant à effacer le traumatisme de Düsseldorf, le Club s’extirpe du guêpier du Panathinaikos sans trop de bosses, avant d’affronter le rugueux Atletico Madrid, vainqueur du FC Nantes. Une confrontation âpre, torride, dans un Vicente Calderón incandescent, dont les Belges se sortent aux forceps, endeuillés qu’ils étaient par le décès récent de la fille de Cools dans un accident de voiture. A nouveau dans le dernier carré de la compétition la plus prestigieuse, son adversaire est une Juventus regaillardie par son triomphe en Coupe de l’UEFA la saison précédente. Et visiblement satisfaite par le tirage au sort :« C’est mieux Bruges que Mönchengladbach ou Liverpool. » L’aller à Turin est un traquenard selon Leekens : « Je souviens de tout : Paul Courant avait rejoint Turin en train car il avait peur de l’avion mais le reste de notre délégation était placée sous haute sécurité. L’Italie vivait dans la terreur des Brigades Rouges et le Premier Ministre avait été pris en otage deux semaines plus tôt. Dans le bus, nous les joueurs, on avait préparé une blague un peu sordide. L’un de nous a gonflé un sac plastique et l’a fait éclater: tout le monde s’est jeté au sol, faisant croire à une explosion. Je peux vous dire que le responsable de notre sécurité Roger De Bree n’avait que très peu apprécié notre farce… Le match avait donc lieu sous haute tension et on n’avait été battu que sur un but de Roberto Bettega tout à la fin du match. » Au retour, Happel tente un coup de poker et aligne son groupe en 4-2-4 ! Krieger, Bastijns et Volders montent en permanence, l’obstination paie lorsque, pendant les prolongations, Vandereycken se trouve à la réception d’un centre de Sörensen. Bruges est en finale face à Liverpool, comme deux auparavant mais Blauw-Zwart boitent bas.
Leekens revient du Piémont le pied dans le plâtre, souvenir du doux Benetti, Courant sur les rotules et Lambert est sorti à la pause. Ce sont les dernières minutes de son illustre carrière… Vingt mille supporters belges (la plupart par la liaison Ostende-Douvres) débarquent à Londres, envahissent Piccadilly Circus avant de rallier le Temple. En dépit d’une farouche résistance, un Bruges amoindri ne peut empêcher Liverpool de conserver sa couronne. Après l’ouverture du score de Dalglish, Simoen a une inespérée balle d’égalisation mais Thompson sauve sur la ligne. Les 39 marches à gravir pour récupérer la médaille en chocolat dure une éternité, Happel, conscient que sa troupe est au bout du rouleau, tente de la réconforter comme il le peut : « L’ambiance dans le vestiaire était au deuil. Avec autant de blessés, nous ne pouvions pas imposer notre jeu habituel. Nous le savions d’avance, car nous avions à peine onze joueurs valides. Happel le comprenait mieux que quiconque. Apparemment, pour cette raison, il ne se faisait aucune illusion sur Wembley. Il était beaucoup plus détendu. Nous étions déjà à Londres le lundi, mais nous ne l’avons revu que le mercredi matin. À ce moment-là, nous avions compris. Après le match, il m’a donné une tape amicale sur la tête. J’ai alors compris qu’il était satisfait de moi, mais que la défaite le tracassait. Il a juste grommelé. Nous avions vécu des moments inoubliables ensemble et fait connaître le Club Bruges sur la scène européenne. C’était comme une expédition. J’ai allumé une cigarette pour me calmer. Il n’en a pas fait toute une histoire. »

Les différents protagonistes de notre histoire ne se lasseront jamais de partager leurs anecdotes ni de mettre en avant le boulot titanesque de leur Autrichien préféré. Celui qui, par sa minutie, son extraordinaire expérience et son anticonformiste, aura placé la belle citadelle au centre des attentions pendant quelques années. Fidèle à sa réputation et certainement convaincu d’avoir fait le tour de la question, Happel ne s’attarde pas. En novembre 1978, une semaine après une victoire 3-0 contre Anderlecht, son sixième succès consécutifs à domicile dans le Klassieker depuis son arrivée, il quitte le Club Bruges. Sans tambour, ni trompette… Ses derniers mots aux joueurs furent : « Messieurs, continuez comme ça. Je m’en vais… »