Un dimanche historique

Il y a 90 ans, jour pour jour, le Racing de Paris remportait la Coupe de France, le Front populaire gagnait les élections et le féminisme poursuivait sa lutte. Un dimanche de combats, un dimanche de victoires, un dimanche historique...

Europe Histoire

« Le sujet, c’est l’histoire même, et ce n’est pas à elle de dire si elle a un sens ou pas. »
Paul Auster, Cité de verre, 1985.

L’année 1936, le 3 mai tombait un dimanche. Or le dimanche, en France, est notamment dévolu à deux pratiques symboles de l’ère des masses : l’exercice du droit de vote, d’une part ; la consommation du spectacle sportif, d’autre part.

Voter

« Ma blonde, entends-tu dans la ville
Siffler les fabriques et les trains ?
Allons au-devant de la vie
Allons au-devant du matin »

Dimitri Chostakovitch (musique) et Jeanne Perret (paroles), 1935.

Près de 12 millions de Français étaient appelés aux urnes ce dimanche, afin de choisir ceux qui occuperaient les 433 sièges de députés qui n’avaient pas été pourvus lors du premier tour des législatives une semaine plus tôt. Le temps frais et couvert sur la région parisienne ne découragea pas les électeurs qui se pressèrent dans les bureaux de vote : la participation à l’échelle nationale frôla les 85%. Il faut dire que ce scrutin se tenait dans une effervescence peu commune.

A l’international, en effet, les régimes fascistes se faisaient toujours plus menaçants : l’Italie était sur le point de terminer victorieusement la guerre qu’elle avait engagée en Ethiopie et, deux mois plus tôt, l’Allemagne avait violé les clauses du traité de Versailles en remilitarisant la Rhénanie. Incapable de s’y opposer, la France semblait s’enfoncer toujours plus dans la crise : le taux de chômage atteignait les 10% et l’émeute du 6 février 1934 avait plongé le pays dans une profonde incertitude politique.

Pour tenter de répondre à ces menaces, les partis communiste, socialiste et radical avaient formé une coalition en vue de remporter les élections. A l’image du Frente popular quelques mois plus tôt de l’autre côté des Pyrénées, le Front populaire entendait diriger le pays. Dans les manifestations, dans la rue et jusque sur leurs lieux de travail, ses partisans chantaient les paroles de Jeanne Perret devenues comme l’hymne du Front populaire.

Le second tour des élections législatives à Saint-Denis, le dimanche 3 mai 1936, à la sortie de l’isoloir, saisie par Robert Capa.

Néanmoins, si les hommes avaient depuis 1848 accès au suffrage universel, il n’en était pas de même pour les femmes. Le combat pour l’égalité politique était notamment conduit en France par l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), créée en 1909. A l’opposé du caractère démonstratif du mouvement suffragiste anglais, le mouvement français faisait le pari de l’action réformatrice et pragmatique. Or, bien que sa cause fut entendue dans l’opinion dès avant la Grande Guerre et que la plupart des femmes européennes obtinrent le droit de vote et d’éligibilité pendant l’entre-deux-guerres, les hommes politiques français persistaient à traîner les pieds.

C’est dans ce contexte que l’énergique Louise Weiss créa, en octobre 1934, une nouvelle association féministe : La Femme nouvelle. Née en 1893, ayant déjà derrière elle une belle carrière de journaliste, Louise Weiss entendait sortir le féminisme « des quelques salons où il se pavane et des ligues orthodoxes où il se momifie ». Pour défendre la cause du droit de vote des femmes, elle adopta donc les méthodes britanniques et devint une adepte de la provocation.

En mai 1935, les militantes de la Femme nouvelle, menées par Louise Weiss, brûlèrent symboliquement leurs chaînes, place de la Bastille. Presse, radios et actualités cinématographiques avaient préalablement été convoquées.

Aux élections municipales de mai 1935, Louise Weiss présenta sa candidature symbolique dans le 18e arrondissement de Paris (Montmartre). Dix-huit mille bulletins, portant la mention « Je suis partisan du droit de vote des femmes », furent ainsi recueillis. L’action fut reconduite l’année suivante, cette fois dans le 5e arrondissement (Quartier latin), pour les élections législatives.

Le 3 mai 1936, à l’occasion de la finale de la Coupe de France, Louise Weiss et ses partisanes lâchèrent cent ballons gonflés à l’hélium au-dessus du stade de Colombes. Porteurs de tracts féministes, ils voguèrent au-dessus de la foule assemblée. Dans le même temps, des suffragistes présentes dans les gradins allèrent remettre au président de la République Albert Lebrun un texte réclamant le droit de vote pour les femmes.

Ce happening concluait une journée électorale qui s’était globalement déroulée dans le calme. Et, tandis que les bureaux de vote fermaient, les électeurs commençaient d’attendre la publication des résultats. La soirée parisienne pouvait s’organiser, entre espoirs, impatiences et… loisirs.

Consommer

« Marinella
Reste encore dans mes bras
Avec toi je veux jusqu’au jour
Danser cette rumba d’amour »
Vincent Scotto (musique), Emile Audiffred, Géo Koger et René Pujol (paroles), 1936.

Ayant voté, les Parisiens avaient l’embarras du choix pour leur soirée du dimanche. Les uns, sans doute, se dirigèrent vers les cinémas où ils purent assister à la romance espagnole entre Gary Cooper et Marlene Dietrich dans Désir, diffusé ce soir-là en VOSTF au cinéma Marbeuf, ou bien peut-être choisirent-ils d’aller écouter Tino Rossi chanter dans Marinella, sur l’écran du Aubert Palace. En banlieue, le théâtre de Montrouge donnait un film plus audacieux, Le crime de Monsieur Lange, tout à fait dans l’esprit du Front populaire : Jules Berry, formidable en patron crapuleux, finissait assassiné tandis que ses ouvriers groupés en coopérative faisaient prospérer l’entreprise…

Marlene Dietrich, dans Désir de Frank Borzage (1936).

Mais surtout, ils furent près de 40 000 à garnir les travées du stade Yves du Manoir pour assister à la finale de la Coupe de France entre le Racing et Charleville. L’affiche était aussi alléchante que surprenante puisqu’elle mettait aux prises un grandissime favori – le Racing – et une équipe surprise – Charleville.

Le Racing était alors la meilleure équipe de club du pays. Son président Jean-Bernard Lévy avait en effet suffisamment dépensé pour s’offrir un XI largement fourni en internationaux français et en vedettes étrangères : Raoul Diagne, Maurice Banide, Edmond Delfour, Emile Veinante, Rudi Hiden, August Jordan, Frederick Kennedy… Sur le banc, l’entraîneur George Kimpton avait réussi à mettre au point un WM « up to date » qui allait permettre aux Pingouins de remporter à la fin de la saison leur premier championnat.

En face, les néo-professionnels de Charleville végétaient en milieu de tableau de la deuxième division nationale. Ils pouvaient néanmoins s’appuyer eux aussi sur des savoir-faire importés : les Autrichiens Erich Bieber (entraîneur et stratège offensif) et Karl Myrka (demi-centre) ; l’Argentin fils d’Espagnols, passé par le Maroc et naturalisé Français, Helenio Herrera (capitaine et stratège défensif) ; enfin, le Luxembourgeois naturalisé Français Julien Darui (gardien de but).

Pour se retrouver en finale, les deux équipes avaient dû éliminer de solides opposants : Cannes (1-0), Roubaix (2-0) et le Red Star (2-1) pour Charleville ; Lille (2-2 et 3-0) et Sochaux (3-0) pour le Racing. Autant dire que l’une et l’autre avaient largement mérité leurs places au stade de Colombes ce soir historique du 3 mai 1936.

Le capitaine Helenio Herrera présente au président de la République Albert Lebrun les joueurs de Charleville.

En présence du président de la République – comme il est de coutume depuis 1927 –, mais sans leur marcassin fétiche Nénette (interdit de stade, l’animal avait fini sur la table des joueurs, mais une de ses pattes ornait les filets de Darui à Colombes), les Ardennais s’inclinèrent sur un but de Roger Couard à la 67ème minute. Le spectacle fut terne, mais peu importait au Racing qui de la sorte s’ouvrait la voie au deuxième doublé de l’histoire du football français. Néanmoins, si les spectateurs voulaient trouver un responsable à ce piètre divertissement, ils pouvaient sans doute accuser Helenio Herrera.

Jouant avec ses moyens, Charleville pratiqua en effet la défensive pendant tout le match. C’était déjà la tactique adoptée lors des tours précédents, et elle avait porté ses fruits. Or, nous le savons, en ces années c’était plus souvent au capitaine qu’à l’entraîneur que revenaient l’élaboration de la tactique et son évolution sur le terrain. Renforçant la défense avec un joueur libre, qu’on n’appelait pas encore libero, Herrera s’inscrivait ainsi en précurseur de ce qui allait devenir le verrou, le béton, le catenaccio.

Après le match, le pragmatique stratège carolopolitain pouvait déclarer à la presse : « Nous avons fourni le meilleur jeu que nous pouvions. Nous avons eu le public pour nous, nous ne sommes battus que d’un but et vous n’êtes pas contents ? N’oubliez pas que vous aviez devant vous la meilleure équipe française ! »

Littérature

– Christine Bard, dir., Dictionnaire des féministes (France, XVIIIe-XXI siècle), PUF, 2017.
– Robert Capa et David Seymour « Chim », Front populaire, Chêne/Magnum, 1976.
– Gérard Ejnès et Jacques Hennaux, dir., Coupe de France la folle épopée, L’Equipe, 2007.
– Jacques Kergoat, La France du Front populaire, La Découverte, 1986.
– Thibaud Leplat, Le football à la française, Solar, 2016.
– Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky, Le Front populaire, Larousse, 2009.
– Henri Noguères, La vie quotidienne en France au temps du Front populaire (1935-1938), Hachette, 1977.
– Willy Ronis et Didier Daeninckx, A nous la vie ! (1936-1958), Hoëbeke, 1996.
– Alexandre Sumpf, « Louise Weiss, féministe des années 1930 » et « 1937 : les « actions » féministes », histoire-image.org, mars 2017.
– Jean Vigreux, Histoire du Front populaire, Tallandier, 2016.
– Louise Weiss, Combats pour les femmes 1934-1939 (Mémoires d’une Européenne, tome III), Albin Michel, 1970.
– Serge Wolikow, 1936, le monde du Front populaire, Cherche Midi, 2016.

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22 commentaires pour "Un dimanche historique"

  1. Alexandre dit :

    Intrigué par les dénommés Bieber et Myrka, je vois de fil en aiguille que Bela Guttmann fut testé comme joueur en France?

    https://mjtvs.wordpress.com/2022/02/07/histoire-le-vivier-austro-hongrois/

    Ca en fait, des noms bientôt prestigieux qui passèrent par le football français dans les années 30.

    Je ne m’étais jamais posé la question d’un stade à Charleville, or il a l’air d’être resté dans son jus depuis un siècle et son intérêt est manifeste (grilles ouvragées, mosaïques, portail, tribunes peintes..) ==> J’irai y jeter un oeil à l’occasion.

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    1. bobbyschanno dit :

      Les Autrichiens et les Hongrois sont très à la mode dans les années 1930 : ils ne coûtent pas très chers et sont réputés apporter une énorme plus-value.

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    2. bobbyschanno dit :

      Les grands noms qui passèrent par le championnat de France est d’ailleurs ce qui motive, pour partie, le livre de Thibaud Leplat que je cite en littérature : la France fut un laboratoire du football européen.
      Et c’est un peu l’idée de Herrera à Charleville : il esquisse déjà ce qui deviendra le verrou et le béton. Avant Rappan, par exemple. Bon…

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      1. Alexandre dit :

        Rappan, on le lui prête depuis le tout, tout début des années 1930, dès lors : Herrera, avoir précédé Rappan? Ou comment jurer que ce Bieber n’y aura vraiment été pour rien? Les footballs suisse et autrichien étaient poreux, moult échanges, contacts.. Et d’ailleurs Rappan lui-même était autrichien. C’est séduisant aussi, quand même, d’envisager que ce Bieber ait pu servir de médium entre Rappan et Herrera.

        Fissa, je vois un club commun dans les parcours de Bieber et Rappan, le SV Donau (que Bieber semble quitter juste avant de rejoindre Charleville en 34-35..et où Rappan avait fait ses armes) ; ça ne veut pas dire charrette, mais qui sait..??

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      2. bobbyschanno dit :

        Je dirais surtout qu’il n’y aucun génie (Rappan) qui a soudainement inventé le verrou.
        Tout comme il n’y a pas eu soudainement un génie (Chapman) qui a inventé le WM.
        Ce sont des adaptations tactiques qui apparaissent à peu près à la même époque à différents endroits, indépendamment.

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      3. Guybrush Threepwood dit :

        Kaburek, c’est un sacré coup comme transfert. Pas le plus connu des attaquants autrichiens de l’époque, mais lorsqu’il rejoint la France, il a à peine 25 ans et déjà fini meilleur buteur du championnat d’Autriche. En sélection, il était en concurrence avec des Bican, Hahnemann ou Stroh. Pour situer un peu le bonhomme, un Kaburek (comme Weselik), c’est plus de 200 matchs avec le Rapid et une moyenne proche des un but par match.

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    3. VanBaston dit :

      Je mets un David Bowie, et son Suffragette City

      https://youtu.be/rq1bcVOmyjw?is=4DGEyIavS4L9YY7A

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  2. Verano82 dit :

    Herrera est le capitaine, manifestement puisqu’il présente les joueurs au Président mais il semble que Bieber soit entraîneur joueur de Charleville. D’après la Fabuleuse histoire…, il se brise le bras durant le match, ce qui prive les Ardennais de leur meneur.

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    1. bobbyschanno dit :

      Bieber est entraîneur-joueur, oui.
      Il se blesse effectivement.
      Herrera est capitaine.
      La tactique (notamment défensive), c’est Herrera. Sûr à 99%.
      La préparation physique, certainement Bieber.

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  3. Verano82 dit :

    Une petite sucrerie de Bobby, qui ravira Fred Astaire, Bally Bagayoko (c’est lui qui sort de l’isoloir), les suffragettes mais qui horrifiera les végans.

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    1. bobbyschanno dit :

      Dans quel camp es-tu ?
      Ou alors tu n’as pas aimé ?

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      1. Verano82 dit :

        Suis pour Charleville. Ceux qui ont bouffé le cochon.

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    2. bobbyschanno dit :

      Et « suffragette », c’est ironique.
      On dit « suffragiste ».

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  4. bobbyschanno dit :

    Fred, t’as voté pour qui et es allé voir quel film ?

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    1. Alfredo Puskás dit :

      Je n’avais pas encore la majorité électorale, et pendant que les croûlants étaient allés voir un Fernandel ou un Tino, je me souviens avoir vu  » To Hat  » (Le danseur du dessus), avec Astaire et Rogers. J’en étais ressorti émerveillé.

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      1. Alfredo Puskás dit :

        * Top Hat

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  5. Alfredo Puskás dit :

    Mon père avait failli se laisser entraîner dans les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque.

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    1. bobbyschanno dit :

      Il n’avait pourtant pas fait la guerre…

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      1. Alfredo Puskás dit :

        Mon père ou La Rocque ?

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      2. bobbyschanno dit :

        Ton père.

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      3. Alfredo Puskás dit :

        La première ?
        Il aurait été très jeune alors !

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