Roquete : entre cages et colonies, trajectoire d’un siècle portugais 7/9, la répression

Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 7/9 la répression

Europe Histoire Portrait

La fin de la guerre d’Espagne et la victoire de Franco consacrent l’installation durable de régimes autoritaires dans la péninsule Ibérique. Agostinho Lourenço dresse alors un bilan globalement positif de son action à la tête de la police politique depuis 1931. Il met en avant les progrès réalisés dans le contrôle des frontières, la surveillance des étrangers et la répression des opposants, notamment communistes et anarchistes. La modernisation des services — formation des agents, amélioration des fichiers, développement des communications — est présentée comme un facteur clé de cette efficacité. Cependant, cette image officielle masque des réalités plus sombres. La PVDE recourt fréquemment à la violence lors des interrogatoires, incluant passages à tabac, chocs électriques et brûlures. Ces pratiques sont dénoncées tant par l’opposition que par certaines autorités du régime. Par ailleurs, plusieurs défaillances sont mises en lumière, notamment lors de l’enquête sur l’attentat manqué contre Salazar en 1937, qui révèle l’arrestation et la torture d’innocents.

Agostinho Lourenço, l’homme de la police dictatoriale.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la trajectoire d’António Roquete. En mai 1939, il est envoyé au Mozambique à la tête d’une brigade chargée de préparer la visite du président Óscar Carmona dans les colonies portugaises. Contrairement aux voyages précédents, cette brigade est dépêchée en amont afin d’organiser le séjour et de renforcer la sécurité, notamment en surveillant et en neutralisant d’éventuels opposants dans un contexte local plus libéral qu’au Portugal. Arrivé à Lourenço Marques en juin, Roquete bénéficie d’une certaine notoriété en tant qu’ancien footballeur. Installé à l’hôtel Europa, il accorde une interview à la presse sportive, revient sur sa carrière et critique la stagnation du football portugais. Il assiste également à des matchs locaux et visite les installations du Sporting Clube de Lourenço Marques. Parallèlement à ses fonctions officielles, il participe à des activités sociales au sein de la communauté casapienne du Mozambique, notamment lors d’un déjeuner réunissant d’anciens élèves de la Casa Pia, témoignant de la persistance de ses réseaux personnels malgré son rôle au sein de la police politique.

Salazar à son bureau en 1940 avec un portrait de Mussolini.

À son retour en septembre 1939, sa mission est jugée très positive. Il est muté à Lisbonne et voit ses responsabilités consolidées. Malgré une nouvelle affaire disciplinaire impliquant un subordonné qui l’accuse de brutalité — accusations partiellement confirmées mais interprétées comme diffamatoires —, Roquete sort renforcé de cet épisode. Au début de 1940, la PVDE compte près de 400 agents, dont une majorité recrutée après l’arrivée d’Agostinho Lourenço. Roquete, désormais bien établi dans l’institution, figure parmi les fonctionnaires les plus anciens. Au début des années 1940, il apparaît comme un cadre expérimenté de la PVDE. Il participe à la formation des recrues, exerce des responsabilités dans les services maritimes et se distingue par son efficacité administrative et opérationnelle, notamment dans la gestion des flux de passagers en contexte de guerre. Sa hiérarchie loue sa rigueur et son professionnalisme. Entre 1940 et 1941, Roquete intervient à plusieurs reprises devant la justice comme témoin dans des affaires impliquant des policiers, ce qui témoigne de son intégration dans les rouages administratifs et judiciaires de la PVDE. En 1941, un incident au port de Lisbonne met en évidence sa rigueur : accusé à tort par un officier, il est finalement soutenu par sa hiérarchie, qui confirme son respect strict des consignes.

Alors que Roquete poursuit son activité policière, les milieux du football n’oublient pas les exploits de l’ancien gardien casapien. À l’initiative de Os Sports, Ribeiro dos Reis mène, au milieu de l’année 1940, une enquête auprès de personnalités du football portugais — arbitres, dirigeants et journalistes — auxquelles il est demandé de désigner les onze meilleurs footballeurs portugais de tous les temps, répartis par poste. Sur les 45 réponses envoyées par courrier, 34 — parmi lesquelles celles de Ricardo Ornelas et de Cândido de Oliveira — désignent Roquete comme gardien de but du « onze idéal » portugais. L’ancien dirigeant de l’AFL Virgílio da Fonseca mentionne à la fois Roquete et João Azevedo, gardien du Sporting depuis 1936 et considéré par neuf personnes interrogées comme le meilleur de tous les temps à ce poste, tandis qu’un dernier vote va à Picão Caldeira, gardien du CIF dans les années 1910.

Dans l’ensemble des joueurs cités, Roquete est le cinquième plus mentionné, derrière Jorge Vieira, Raul Figueiredo, Artur José Pereira et Pepe. L’équipe idéale du premier demi-siècle de football au Portugal se compose de Roquete, António Pinho, Jorge Vieira, Raul Figueiredo, César de Matos, Artur José Pereira, António Stromp (ou Adolfo Mourão), Pepe, Vítor Silva, Pinga et Alberto Augusto. Les membres encore en vie de ce « onze » sont également interrogés sur leurs préférences. Dispensé de désigner quelqu’un pour le poste de gardien, Roquete cite Pinho, Vieira, Figueiredo, Augusto Silva, César de Matos, Valdemar Mota, Pepe, Vítor Silva, Peyroteo et José Manuel Martins, tous contemporains du Casapien à l’exception de Peyroteo, arrivé au Sporting en 1937. Les autres anciens footballeurs se répartissent entre Roquete, Azevedo et Francisco Vieira dans le choix du gardien.

Si, en 1940, la désignation de Roquete comme meilleur gardien portugais de tous les temps fait presque l’unanimité parmi les critiques, João Azevedo s’affirme progressivement comme un candidat sérieux à ce statut, et les comparaisons entre « l’oie » et le « lion » deviennent courantes. Interrogé à ce sujet, Roquete loue Azevedo, « un garçon sympathique qui a mérité mon admiration, d’autant plus que sa taille ne le favorisait pas beaucoup », mais affirme face à la comparaison : « À mon époque, je ne me serais pas échangé contre Azevedo. » Carlos Alves considère son ami supérieur au gardien du Sporting, estimant que celui-ci n’a pas « les réflexes de Roquete ». Dans les buts du SCP et de l’équipe nationale — avec laquelle il atteint 19 sélections —, Azevedo finit par dépasser le prestige du Ribatejan et devient l’option la plus fréquente pour le « onze idéal » portugais. Avec le temps et l’émergence de nouvelles figures au poste de gardien, la place accordée à Roquete va se réduire au fil des ans.

Mais, durant ces années de Seconde Guerre mondiale, le nom de Roquete se trouve associé au football d’une manière bien différente. S’il est devenu un homme fidèle au régime, ce n’est pas le cas de tous ses anciens coéquipiers. Dès 1938, un événement symbolique révèle la rupture qui traverse — et fragilise — le football portugais.

Franco et Salazar dans une de leurs nombreuses rencontres au cours des années 40 et 50.  Un « Traité d’amitié et de non-agression luso-espagnol » est signé le 17 mars 1939 par le président du Conseil du Portugal, António de Oliveira Salazar, et le frère de Franco, chef de l’État espagnol : Nicolás Franco Bahamonde, ambassadeur d’Espagne.

Deux rencontres opposent en effet la sélection portugaise à une équipe espagnole composée de phalangistes : la première à Vigo en 1937, la seconde à Lisbonne en 1938. Non reconnues par la FIFA, ces confrontations illustrent le soutien militaire et diplomatique apporté dès juillet 1936 par le régime salazariste aux rebelles nationalistes espagnols. Salazar redoute en effet qu’une victoire des autorités républicaines ne menace son propre pouvoir ; dès 1937, il reconnaît ainsi le gouvernement de Franco comme légitime, excluant de fait les autorités républicaines, notamment celles de Barcelone et de Madrid. Le second match se déroule le 30 janvier à l’Estádio das Salésias, dans une mise en scène fortement politisée, marquée par de grandes banderoles à la gloire de Salazar et de Francisco Franco. Des phalangistes venus de Galice, de Salamanque, de Badajoz et de Cáceres font le déplacement jusqu’à Lisbonne. Accueillis par la Légion portugaise, ils bénéficient d’un déjeuner au Casino Estoril, d’une excursion à Sintra, puis visitent le Radio Clube Português à Parede, dont le rôle a été crucial dans le soutien radiophonique à l’armée franquiste.

Cependant, le déroulement de la rencontre ne correspond pas entièrement aux attentes du régime. Au moment où les deux équipes s’alignent pour effectuer le salut fasciste, trois joueurs entraînés par Cândido de Oliveira — Artur Quaresma, José Simões et Mariano Amaro , trois joueurs du Belenenses CF— manifestent leur opposition. Quaresma garde les bras le long du corps, tandis que Simões et Amaro lèvent le bras le poing fermé, geste associé à l’antifascisme. À l’issue du match, les trois joueurs sont arrêtés par la police politique, la PVDE. Des années plus tard, Quaresma raconte au journal Record (le 20 janvier 2004) qu’il a prétendu avoir simplement oublié de lever le bras, ce qui lui vaut d’être libéré. En revanche, Simões et Amaro restent emprisonnés, la PVDE attribuant leur geste à une inspiration communiste. L’affaire se prolonge jusque dans la presse : la censure contraint la revue sportive Stadium du 2 février 1938, où travaille Cândido de Oliveira, à publier une photographie retouchée. Sur ce cliché, le bras non levé de Quaresma est conservé, mais des doigts sont grossièrement dessinés sur les poings fermés de Simões et Amaro afin d’en altérer la signification.

La photo du match, on voit bien Quaresma les bras dans le dos mais on peut aussi voir la modification grossière des poings de ses deux voisins de droite. Des doigts ont été ajouté pour faire croire au salut fasciste.
Courte vidéo en espagnol montrant des images du fameux match.

L’année suivante, la Seconde Guerre mondiale éclate. Salazar, malgré la proximité idéologique de son régime avec l’Allemagne de Hitler et l’Italie de Mussolini, choisit la neutralité, en raison de la situation géographique du Portugal et de ses îles. Il commerce alors avec les deux camps, exportant notamment du tungstène et des conserves de poisson. Il espère un accord entre Hitler et les Britanniques, ainsi qu’une Europe dominée par l’Allemagne et engagée dans une guerre contre l’Union soviétique. Toutefois, la déclaration de guerre de Hitler aux États-Unis après Pearl Harbor, puis le débarquement américain au Maroc en novembre 1942, lui font comprendre que la défaite allemande est probable. En 1943, après Stalingrad et le débarquement allié en Sicile, il adopte une neutralité désormais favorable aux Alliés.

Par ailleurs malgré cette neutralité officielle, le pays constitue ainsi un terrain d’intense rivalité entre l’Axe et les Alliés. Les fonctionnaires, en particulier au sein de la PVDE, sont divisés entre germanophiles et anglophiles. Jusqu’en 1942, l’influence allemande domine globalement la hiérarchie policière, bien que le directeur Agostinho Lourenço joue un rôle d’arbitre entre les deux camps. Parmi les germanophiles figurent notamment Paulo Cumano — supérieur de Roquete, formé en Allemagne et proche de l’ambassade allemande — ainsi que plusieurs cadres de la PVDE. Cumano est finalement écarté en 1943, lorsque la guerre bascule en faveur des Alliés. À l’inverse, certains responsables entretiennent des liens étroits avec les Britanniques. Dans ce contexte, l’inspecteur António Roquete est identifié par les Britanniques comme pro-allemand. Un mémorandum de l’ambassadeur Ronald Campbell, en 1942, le classe parmi les germanophiles, et un document de 1943 souligne son admiration publique pour les pays de l’Axe. Toutefois, aucune preuve formelle n’atteste une collaboration directe avec l’Allemagne, même si cette hypothèse demeure plausible au regard du contexte.

Le fameux hôtel d’Estoril dans le film « Au service de Sa Majesté » où James Bond retrouve un des lieux ayant inspiré Fleming.

 Le Portugal, en tant que pays neutre, devient alors un lieu de transit pour les réfugiés en partance vers les États-Unis, mais aussi une destination pour ceux qui fuient les persécutions. Des hommes d’État en exil, des souverains déchus, des écrivains, des artistes, des intellectuels, des hommes d’affaires, ainsi que des milliers d’anonymes trouvent refuge dans la région de Cascais-Estoril, en raison de la forte capacité d’accueil offerte par ses hôtels et pensions. À Estoril, se côtoient ainsi le duc de Windsor, la famille royale espagnole, le roi de Roumanie Carol II, le régent de Hongrie Miklós Horthy ou encore la reine de Bulgarie, mais aussi des figures plus ambiguës. Ian Fleming aurait trouvé l’inspiration pour James Bond en observant cette société cosmopolite mêlant espions de tous horizons. Officier du renseignement britannique en poste au Portugal, chargé notamment de surveiller Dušan Popov, il réside à l’hôtel Palácio d’Estoril. Un soir, Popov, sous surveillance, bluffe un riche Lituanien au baccara et mise, sur une seule donne, les 38 000 dollars destinés à ses frais de mission. Cet épisode inspirera à Fleming l’écriture de Casino Royale.

Popov, l’espion yougoslave qui aurait inspiré James Bond

Dans ce contexte, une intense lutte d’influence oppose au Portugal les intérêts allemands et britanniques, donnant lieu à une forte activité d’espionnage et de propagande. Les Britanniques redoutent notamment une invasion allemande de la péninsule Ibérique, envisagée à travers l’« opération Félix ». Face à cette menace, Londres engage des négociations discrètes avec le gouvernement de Salazar afin d’anticiper une éventuelle occupation, avec pour objectif de détruire certains points stratégiques afin de ralentir une avancée allemande. Cependant, doutant de la détermination de Salazar à sacrifier des infrastructures nationales, les Britanniques mettent en place un réseau clandestin parallèle, confié au Special Operations Executive (SOE), organisation créée par Winston Churchill pour organiser sabotages, résistance et actions de déstabilisation dans les territoires menacés.

À Lisbonne, ce dispositif est dirigé par John Beevor, avocat britannique recruté avec le grade de major. Installé discrètement, il développe un réseau complexe : maisons sûres, dépôts logistiques, systèmes de communication d’urgence et circuits d’approvisionnement en armes via la frontière espagnole. Des relais sont implantés dans tout le pays, de Castelo Branco à l’Algarve, tandis que des employés de la compagnie Shell participent discrètement à l’effort. C’est dans ce cadre qu’intervient Cândido de Oliveira, mentor de Roquete — joueur, entraîneur, sélectionneur et journaliste. Recruté par le SOE sous le nom de code « Pax », l’agent H.204 devient un élément clé du dispositif britannique. Grâce à son poste d’inspecteur des postes, il met en place un système clandestin de communications télégraphiques, prêt à être activé en cas d’urgence. Il facilite également, avec la complicité de certains employés, l’interception du courrier allemand, permettant aux services britanniques d’en photographier le contenu. Parallèlement, il développe un réseau d’appuis dans le monde sportif, notamment au sein de clubs comme Benfica et le Sporting.

Il existe même un film relatant cette histoire digne des classiques du cinéma d’espionnage.

Mais ce réseau finit par être découvert. En 1942, la PVDE met progressivement au jour ses activités. Les archives de la police politique (aujourd’hui conservées à la Torre do Tombo) révèlent une surveillance étroite. Des informateurs infiltrés dans son entourage, comme un certain « Antonino », lié au journalisme sportif de Porto, rendent compte de ses actions. Un document du 19 mai 1941 indique que Cândido de Oliveira tente de recruter un collaborateur pour les Britanniques, notamment en utilisant la revue Stadium comme outil d’infiltration dans le milieu sportif et en élaborant un code fondé sur une terminologie sportive pour les communications. Le collaborateur de Cândido de Oliveira, Maximiano Vargas, est arrêté le 1er mars. Peu après, Cândido de Oliveira est lui aussi interpellé. La répression est brutale. Face à cette crise, Salazar adopte comme souvent une stratégie prudente. Afin d’éviter un scandale diplomatique avec le Royaume-Uni, il renonce à organiser des procès publics et privilégie des sanctions administratives discrètes. Les Britanniques sont protégés — John Beevor est simplement expulsé en juin 1942 — tandis que les agents portugais paient le prix fort.

Le casier de Candido, avec la photo mise en avant.

Depuis sa cellule, Candido parvient à faire passer un message : il a été violemment battu, ses dents ont été brisées. Au total, près de 500 personnes sont arrêtées dans ce qui sera plus tard décrit comme une véritable « orgie de détentions ». Les réseaux du SOE, mais aussi ceux du MI6 et du MI9, sont démantelés. Le 20 juin 1942, Cândido de Oliveira est déporté au camp du Tarrafal, au Cap-Vert, tristement célèbre pour ses conditions inhumaines. Cette « colonie pénale » est en réalité un camp de concentration. Plus tard, Cândido de Oliveira décrira un lieu insalubre, dépourvu d’eau potable et de moyens de communication, situé dans une zone fortement touchée par le paludisme. Il y voit une volonté délibérée du régime d’affaiblir, voire d’éliminer les prisonniers par la maladie. Il compare ce système à celui de Dachau : dans les deux cas, les détenus servent de cobayes, mais au Tarrafal, c’est l’absence de soins qui joue ce rôle destructeur.

En haut des prisonniers du camp et en-dessous le cimetière du camp. Si « seulement » 32 hommes sur les 340 qui y sont sejournés meurent dans ce camp, les conditions de détention étaient terribles.

Sous le contrôle direct de la PVDE, qu’il qualifie de « Gestapo portugaise », les prisonniers subissent une mort lente, marquée par la faim, la maladie et l’absence d’assistance médicale. Libéré le 27 mai 1944, après un passage par les prisons de Caxias et de l’Aljube, son cas — celui d’une figure publique du sport — illustre la brutalité du régime, qui utilise la répression et la torture comme instruments de dissuasion politique. Le message est clair : toute opposition peut conduire à l’arrestation, à la torture, voire à la mort.

Révoqué de son poste aux CTT, il doit reconstruire sa vie. Il y parvient dans le journalisme en fondant, en 1945, le quotidien sportif A Bola, aux côtés du lieutenant-colonel Ribeiro dos Reis. Le premier numéro paraît le 29 janvier, vendu un escudo. Il devient aussi entraineur du Sporting au début de l’ère des cinq violons. Les souffrances endurées par l’une des figures les plus marquantes du football portugais suscitent une vive émotion dans l’opinion. Beaucoup établissent un lien entre deux anciens proches : l’un victime de la dictature, l’autre devenu un instrument de sa répression. Une rumeur accuse alors Roquete d’avoir participé aux violences infligées à son ancien mentor.

Le livre publié post-mortem et écrit par Candido sur ses années d’emprisonnement, « le Marais de la mort ».

En réalité, aucun document ne prouve son implication dans l’arrestation ou les mauvais traitements. L’enquête a été menée par d’autres responsables de la PVDE. Les témoignages familiaux de Cândido de Oliveira démentent également cette accusation : s’ils reconnaissent que Roquete n’a pas pu — ou su — le défendre, ils affirment qu’il ne l’a pas frappé. Cândido lui-même aurait rejeté cette rumeur, tout en admettant l’impuissance de son ancien élève face à la machine répressive.La relation entre les deux hommes est ancienne et complexe. Cândido de Oliveira, démocrate, opposant au régime et franc-maçon depuis 1930, avait protégé Roquete dans sa jeunesse à la Casa Pia, lui apportant un soutien matériel déterminant. L’engagement de Roquete dans la PVDE a refroidi leurs relations sans les rompre totalement : ils restent en contact, comme en témoigne leur collaboration lors d’un stage d’entraîneurs en 1940. Après l’arrestation de Cândido, Roquete tente un rapprochement, mais celui-ci est refusé. La rumeur associant le Ribatejan à l’arrestation et aux violences subies par Cândido de Oliveira apparaît ainsi à la fois comme une conséquence et un facteur de l’impopularité croissante liée au rôle répressif exercé par l’ancien footballeur.

Le premier numéro du journal A Bola a été fondé par Candido de Oliveira, Ribeiro dos Reis deux casapiens souvent cités dans l’article et Vicente de Melo. Malgré l’opposition du régime le journal va devenir une référence au Portugal et est aujourd’hui encore le premier quotidien sportif au Portugal, Candido aura toujours à cœur d’en faire une revue de qualité. Des articles fouillés, bien écrit et sans compromission envers le régime.

Un autre événement contribue fortement à noircir la réputation de Roquete : l’assassinat d’António Carlos de Carvalho Ferreira Soares. Médecin et militant communiste, membre du PCP, celui que l’on surnomme « Dr Prata » vit alors en semi-clandestinité dans la région de Santa Maria da Feira, activement recherché par la PVDE. Protégé par la population locale, à qui il prodigue des soins gratuits, il mène une existence rurale constamment menacée par la répression policière.

Le docteur Ferreira Soares assassiné en 1942

Ignorant l’endroit exact où se cache Ferreira Soares, la délégation de Porto de la PVDE réalise, au premier semestre de 1942, des avancées dans la lutte contre l’activité communiste dans le nord du pays. Elle démantèle notamment un groupe chargé de collecter des fonds pour le SVI, lié au PCP par l’intermédiaire de Manuel André Fernandes Fontainhas, responsable de l’impression et de la diffusion de la propagande, déjà emprisonné entre 1938 et 1940. Arrêté de nouveau le 17 mai 1944 lors d’une opération au cours de laquelle il est blessé à la jambe, Fontainhas est libéré du fort de Peniche en janvier 1946, sans avoir purgé les quinze années de relégation auxquelles il a été condamné en 1943. Son évasion et sa libération suscitent des soupçons de collaboration avec la police politique, dans un contexte où plusieurs militants portuans sont exclus du PCP pour ce motif.

La mort de Ferreira Soares, en juillet 1942, donne lieu à des récits divergents. Certains auteurs, comme Pedro Ramos de Almeida, citent António Roquete parmi les agents impliqués, aux côtés de Laranjeira et Coimbra, tandis que d’autres versions ne retiennent que ces deux derniers. L’opération est minutieusement préparée par l’agent Leonel Laranjeira qui, avec la complicité d’informateurs et en utilisant son épouse comme appât, parvient à organiser un rendez-vous avec le médecin.

Alerté par des mouvements suspects dans le village, Ferreira Soares tente d’abord d’échapper au piège, avant d’accepter finalement la consultation. Une fois la porte fermée, Laranjeira tente de l’arrêter sous la menace d’une arme. Le médecin résiste violemment : il blesse l’agent et une lutte s’engage. Laranjeira tire, mais son pistolet s’enraye ; il utilise alors un revolver. Malgré ses blessures, Ferreira Soares tente de riposter avec sa propre arme, mais finit par s’effondrer. Désarmé, menotté, il est transporté encore vivant vers Espinho, où un médecin constate son décès. À l’extérieur, la situation se tend également : des habitants, alertés, se rassemblent et menacent Pinho, qui tire en l’air pour disperser la foule. L’opération met ainsi en évidence la protection dont bénéficie le « Dr Prata » au sein de la population locale.

Les « agents assassins » sont identifiés par Pedro Ramos de Almeida, dans un ouvrage publié en 1963, comme « António Roquete, Laranjeira et Coimbra », lesquels sont ultérieurement jugés et acquittés par un tribunal militaire. Dans un autre ouvrage, le même auteur reprend ces trois noms et ajoute que Ferreira Soares est abattu « dans un guet-apens et en présence de sa sœur ». Toutefois, dans une chronologie du salazarisme publiée plus tard, Ramos de Almeida ne mentionne plus que Laranjeira et Coimbra comme auteurs du crime.

Aucun document contemporain ne permet cependant d’attester de l’implication d’António Roquete dans la mort de Ferreira Soares. Affecté alors au port de Lisbonne, l’ancien casapien aurait certes pu être mobilisé pour une mission ponctuelle, mais il est hautement improbable que, dans une opération où la discrétion était essentielle pour tromper le médecin et ses protecteurs, la PVDE ait fait appel à une personnalité aussi connue qu’un ancien gardien de but. D’ailleurs, les sources produites par le PCP à l’époque n’associent pas Roquete à cet assassinat : Avante!, la revue du parti, ne le mentionne jamais dans cette affaire, et les articles évoquant Roquete à la fin des années 1940 ne l’y relient pas non plus.

Selon les recherches disponibles, le nom d’António Roquete n’est associé à la mort de Ferreira Soares qu’à partir de 1960, lors de la publication d’un ouvrage de José Dias Coelho. Après le 25 Avril, Seara Nova évoque « un certain Roquete, ancien joueur de football », comme le gradé de la PVDE qui, d’après une lettre du 8 août 1942 du juge Ferreira Soares adressée à Câmara Reis, s’était rendu à Espinho moins d’un an avant l’homicide pour tenter, sans succès, de convaincre un ancien prisonnier politique de révéler la cachette du médecin. Il est toutefois impossible de vérifier la fiabilité de cette information, bien qu’elle puisse être à l’origine de l’association ultérieure entre Roquete et les événements de Nogueira da Regedoura. Quoi qu’il en soit, son nom restera durablement lié à ce crime malgré l’absence de preuves.

Salazar et Carmona au sortir de la guerre.

Après avoir enterré son père en novembre 1942, dans une année marquée par une intensification des violences de la PVDE — qu’il s’agisse de la répression contre Cândido de Oliveira ou de l’affaire du docteur Ferreira Soares —, la vie de Roquete prend un nouveau tournant. En 1943, une réforme réorganise la police au Mozambique et crée un nouveau corps intégrant des agents issus de la PVDE, chargé notamment du contrôle politique et des frontières. Roquete est alors envoyé une deuxième fois en Afrique orientale, avec des responsabilités importantes et des avantages financiers, dans le cadre d’un déploiement plus large d’agents expérimentés dans les colonies.Arrivé à Lourenço Marques en octobre 1943, il participe à un durcissement de la répression locale, illustré par des actions menées contre des opposants, comme l’avocat António Neves Anacleto. Sa mission s’achève en 1944 : après un passage par Beira, il rentre à Lisbonne en juillet, où son efficacité et son professionnalisme sont salués.

En 1945, Roquete prépare activement une nouvelle étape de sa carrière. En avril, il demande des certificats attestant de sa formation à la Casa Pia afin de briguer un poste supérieur. Sa démarche aboutit rapidement : avec l’accord du ministère de l’Intérieur, il est nommé en mai chef de section du Corps de police du Mozambique, un poste vacant depuis 1943. Cette promotion lui procure un avantage financier significatif et s’inscrit dans la continuité de ses missions africaines, confirmant sa position solide au sein de l’appareil colonial et policier. Alors que l’Europe amorce sa reconstruction, Roquete s’apprête à changer durablement de continent, entamant une période de près de trois décennies en Afrique.

Partie1

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Partie 3

Partie 4

Partie 5

Partie 6

Partie 8

Partie 9

12 commentaires pour "Roquete : entre cages et colonies, trajectoire d’un siècle portugais 7/9, la répression"

  1. Verano82 dit :

    Je connaissais sommairement l’histoire de Candido de Oliveira et le fait qu’il ait été autorisé à créer un journal, fût-il sportif, après avoir été l’objet de persécutions de la part de la dictature, ne cesse de me surprendre.

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    1. Rui Costa dit :

      Candido de Oliveira c’est vraiment un personnage ultra intéressant. Probablement le numéro un au Portugal. Le gars est le premier capitaine et l’instigateur principal de la sélection, il est joueur et entraineur mais aussi président de club, très influent dans la fédé il est probablement celui qui va le plus faire avancer le foot portugais d’avant guerre.
      Avec la montée de la dictature, jamais il ne se tait (en profitant de son statut d’idole nationale). Il devient un espion, est emprisonné, revient et crée un journal qui fait passer un cap au journalisme au Portugal. C’est l’équivalent de certains journalistes français, qualité de rédaction au top et surtout aucune compromission. Il est aussi à l’origine du Sporting des 5 violons et même sa mort, dont on parlera dans le 8ème article n’est pas anodine.

      Dans le foot mondial il n’y a pas beaucoup de personnes qui peuvent se vanter avoir eu une telle histoire.

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      1. Verano82 dit :

        Tu avais le choix entre le héros et le salaud, tu as choisi le salaud. Tu as bien fait, les héros sont ennuyeux. Et je trouve malgré tout étrange qu’il ait pu fonder un journal.

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      2. Rui Costa dit :

        Puis au Portugal le héros est encore célébré le salaud oublié.
        Pour le journal c’est que les deux autres ont vendu le projet, Candido s’est fait plus discret. Mais les premières années il y a eu énormément de censure (il était interdit de parler de club soviétiques positivement par exemple) .
        Ce journal mériterait à lui seul un article tant c’est singulier de voir un quotidien (qui plus est porté par une figue anti-régime) se développer en pleine censure. Surtout qu’en 46 Candido est encore de la partie en soutenant une révolte (de Melheada).

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  2. Verano82 dit :

    La pression des alliés est telle que Salazar finit par leur accorder l’usage d’une base militaire aux Açores. Mais avant cela, il lambine, tergiverse, parlemente jusqu’à ce qu’il craigne que les alliés obtiennent ce qu’ils veulent par la force, sans contrepartie. Idem pour les exportations de tungstène qu’il autorise à destination de l’Allemagne jusque très tard durant la guerre, en jouant sur les deux tableaux. Certains parlent à son propos de génie de la diplomatie, d’autres n’y voient qu’une forme de paralysie face à la prise de décision. Compte tenu de l’immobilisme dans lequel il fige le pays, ces derniers n’ont peut être pas tort.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Ils ont commencé réellement vers quelle époque les mouvements de libération en Afrique ?

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      1. Rui Costa dit :

        Annés 60, Après dès les années 40 tu as des mouvements qui apparaissent (j’en parle brièvement dans le prochain article)

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Le Portugal sera également le point de départ de nombreux nazis après la guerre si je ne dis pas de bêtises…

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  4. Rui Costa dit :

    Mon épisode préféré, le destin croisé de Candido et Roquete c’est digne d’un film hollywoodien, s’ils avaient été américains ils auraient déjà 2-3 films! Surtout Candido.

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  5. bobbyschanno dit :

    Le Portugal et la colonisation ou, à tout le moins, la mainmise commerciale, c’est une vieille histoire : d’abord en Asie, puis en Amérique, et finalement en Afrique. Si je connais assez bien les deux premières phases, quid de la troisième ? Le Mozambique, l’Angola… Pourquoi ? Comment ?

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  6. bobbyschanno dit :

    Ahah ! L’affiche du film sur Candido… Ça a l’air presque aussi mauvais que le film de la FIFA avec Depardieu et Tim Roth.

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  7. bobbyschanno dit :

    Candido était-il engagé politiquement ?

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