Il n’y a rien de plus triste que le spectacle d’un lion en cage. Avachi, esclave de son sort, dont les rugissements ne provoquent plus que des frémissements polis. Ce 15 juin 1980, face à la Belgique, Dani Ruiz est sur le banc, sa prestation face à l’Italie en ouverture de l’Euro 1980 n’a pas convaincu son sélectionneur László Kubala. Comme son but face à l’Autriche, deux ans auparavant en Argentine, ne lui avait pas offert l’opportunité de fouler une seconde fois la pelouse d’un Mondial. L’Espagne d’alors ne manque pas d’attaquants de qualité. Quini, Carlos Santillana, Dani, des cadors célébrés sous leurs couleurs du quotidien, sûrs de leurs forces mais qui se liquéfient soudainement lorsqu’ils revêtent la tunique de la Roja. Problème de gestion de la pression certainement, de choix techniques douteux assurément. Qui peut croire que le trio Satrústegui-Quini-Dani, aligné face aux Italiens, était complémentaire ? L’ouverture du score de Gerets n’augure rien de bon, l’Espagne est éliminée dès la deuxième rencontre de la phase finale.
Ce rendez-vous raté avec la sélection, Dani, gloire de l’Athletic Bilbao, le porte en lui, comme d’autres footballeurs espagnols de renom de l’époque. Néanmoins, à l’instar des Quini ou Santillana, il est l’incarnation d’un état d’esprit battant, d’une humilité sans faille, d’une personnalité forte que les hourras de la foule n’auront jamais réussi à modifier génétiquement. Des mecs que l’on aurait pu croiser par hasard dans la plus modeste bodega du coin. A partager sa vision du Monde autour d’un verre, jusqu’à tard le soir, quitte à s’engueuler franchement. A se nourrir de leurs mots et boire leurs échecs, quitte à en oublier tout le reste…

Expressif, bavard, infatigable, Dani l’est toujours. Combatif et déterminé, les deux adjectifs qui reviennent le plus souvent lorsque l’on parle de son parcours. Dani est bien plus que ça. Il avait le sens inné du timing, du flair pour s’engouffrer dans les brèches, lui l’ailier de formation. Sinon, comment expliquer qu’il ait marqué la moitié de ses innombrables buts de la tête, du haut de son mètre 71 ? « C’est surtout une question d’attitude, d’anticipation et de puissance dans les jambes. Ce dixième de seconde où l’on sent où l’ailier va placer le ballon. » Elevé sur les rives du fleuve Kadagua, le fils de Guardia Civil, en service en pleine vague d’attentats de ETA, rêve secrètement de devenir le prochain Fidel Uriarte et collectionne les cartes à l’effigie de Txetxu Rojo et Iribar. Sans réelle ambition dans le football, il évolue dans les rangs de Sodupe, avant que son don ne suscite le soi-disant intérêt de Saragosse. Dani a 16 ans : « Il y avait un dirigeant du club de Sodupe, nommé Pozas qui travaillait à Saragosse. Il a dit à un journaliste d’El Hierro (quotidien de Bilbao) que Saragosse s’intéressait à moi. C’était un mensonge. Quarante-huit heures plus tard, l’Athletic Bilbao m’appelait. Venancio et Julio Lamana m’attendaient au restaurant du père du journaliste Jon Uriarte, un restaurant avec une mezzanine. Il n’y a eu ni négociation, ni discussion, rien. Ils m’ont présenté le contrat standard pour les joueurs de l’Athletic Bilbao : cent mille pesetas la première année et 125 000 la deuxième. »
Rien n’est néanmoins acquis pour notre petit taureau. L’ascension de Dani jusqu’aux cimes professionnelles est lente. Successivement prêté au Getxo CF, à Villosa de Llodio et au Bilbao Athletic, il franchit un étape importante en portant le maillot de Barakaldo en deuxième division pendant deux saisons. Barakaldo, chez qui l’Athletic aime faire ses emplettes ou laisser mûrir ses promesses depuis toujours. Un apprentissage à la dure : « Je suis passé par Getxo, Barakaldo, Villosa… C’est en jouant pour Villosa, l’équipe d’une verrerie de Llodio, que j’ai rencontré ma future femme, Anabel. Quand j’étais à Villosa, notre entraîneur était Martín Susilla Párraga, un phénomène. Sur ses cartes de visite, il était écrit : entraîneur de football, major de sa promotion. À la fin de chaque entraînement, il disait : Dani, reste. Et il demandait au troisième gardien de but d’en faire autant. Il envoyait des centres depuis la droite, une centaine de fois. Puis, depuis la gauche, une autre centaine. Imaginez le ballon de 1970 et le terrain de Villosa, qui était sablonneux, le ballon s’y collait. Deux cents impacts à la tête. Je prenais ma douche avec le cerveau en miettes. Mais j’ai appris. »
Entre arcades ouvertes et abandon de son poste à la Banco Guipuzcoano, Dani se fait connaître de certains fans de San Mamés, habitués de l’Estadio de Lasesarre, et éblouit Ronnie Allen, le coach de l’Athletic venu le superviser, d’un superbe retourné acrobatique. Il intègre enfin los Leones en 1974. L’Athletic, désormais dirigé par Javier Iriondo, est en plein renouvellement. José María Núñez, Andoni Goikoetxea et Dani sont les bizuts que son public apprend à apprécier, tandis que la recrue phare est Javier Irureta, milieu de terrain expérimenté en provenance de l’Atlético de Madrid. Réunion entre vétérans et jeunesse, le club accède à l’Europe en 1976, Dani fait immédiatement l’étalage des qualités qui feront sa renommée. Jeu de tête impeccable, efficacité stupéfiante devant le but pour un ailier et une grinta à toute épreuve. Le gamin de Sopuerto n’a pas froid aux yeux, n’hésitant jamais à roder dans la surface et distillant sa hargne sur chacune de ses frappes. Un leader est né…

« L’une des qualités d’Iribar est l’humilité. Chopo reste l’un des hommes qui ont marqué une époque à l’Athletic Bilbao, en équipe nationale et dans bien d’autres domaines, précisément grâce à cette humilité, à sa simplicité. C’était un homme aux qualités innées exceptionnelles. De loin le meilleur gardien que j’aie jamais connu. Je l’ai vu réaliser les arrêts les plus difficiles, des arrêts incroyables qui vous laissaient perplexe. Mais, outre ces qualités, il était un travailleur acharné sur le terrain et toujours formidable dans les vestiaires, prêt à aider tous ceux qui arrivaient. » Dani sur José Ángel Iribar
A l’été 1976, l’Athletic met l’ancien joueur Koldo Aguirre sur le banc, récupère le défenseur Alexanko et recrute l’attaquant Ignacio Churruca du Sporting de Gijón. L’effectif est profond, la saison 1977 promet d’être passionnante. L’Újpest Dózsa, le FC Bâle, le Milan AC, abandonné sur la route sur un splendide doublé de Dani à San Mamés, l’Athletic fait la leçon au Barça de Johan Cruyff, avant de bénir la règle du but inscrit à l’extérieur qu’il lui permet de sortir des griffes du surprenant RWD Molenbeek en demi-finale de Coupe de l’UEFA. Son adversaire final a tout de la Squadra Azzurra. Dino Zoff, Claudio Gentile , Gaetano Scirea, Franco Causio, Marco Tardelli ou Roberto Bettega, une armada en quête du premier sacre continental de la Vieille Dame qui va dominer les débats à Turin, avant de climatiser San Mamés grâce à l’ouverture du score précoce de Bettega. Nullement découragé, l’Athletic réalise une prestation splendide, reprenant l’avantage sur des buts d’Irureta et de Carlos mais doit s’avouer vaincu face à cette maudite règle du but à l’extérieur qui lui avait souri en Belgique. Une place de dauphin douloureuse à laquelle Dani prend malheureusement goût lorsqu’il échoue, quelques semaines plus tard, des onze mètres face à José Ramón Esnoala en finale de Copa del Rey. La jambe tremblante, le pouls brisé par l’enjeu. Lui qui est unanimement reconnu comme le plus grand spécialiste de la discipline de la Péninsule.
Le sélectionneur Kubala ne peut plus ignorer le phénomène et convoque Dani face à la Suisse en 1977. Participant à la qualification pour le Mondial argentin et accumulant les réalisations lors des matchs amicaux de préparation, ce dernier s’attend à jouer un rôle de l’autre côté de l’Atlantique. La réalité sera bien différente. En concurrence avec Juanito qui a les faveurs de la presse madrilène, Dani ne joue que lors de la défaite inaugurale face à l’Autriche et, bien qu’ayant marqué l’unique but espagnol, n’est pas reconduit lors des deux rencontres suivantes. Une déception que l’acceuil désastreux en Argentine, mis en place par la Fédération et alimenté par la paranoïa de la junte au pouvoir, ne faisait que préfigurer : « La Fédération a envoyé quelqu’un repérer un camp d’entraînement, et ce type n’a jamais dépassé Buenos Aires. Ils lui ont montré de très belles photos, et il a réservé La Martona, une station balnéaire à 80 kilomètres de Buenos Aires. Pendant que les autres équipes logeaient au Sheraton, au Ritz et dans d’autres grands hôtels, ils nous ont emmenés à La Pampa. Il n’y avait rien autour de La Martona, juste un minuscule village à trois kilomètres avec six maisons. J’étais avec Arconada. Les chambres étaient gigantesques, d’énormes bungalows, construits pour l’été. Le problème, c’est que c’était le plein hiver et qu’il faisait un froid de canard. On dormait tout habillés. Arconada a dû déplacer son lit pour que le vent ne le fouette pas. Le téléphone passait par un standard, celui de la ville. On demandait une conférence téléphonique le matin, et le gardien nous prévenait le soir. On était complètement dépaysés, totalement isolés. À chaque fois qu’on déménageait, ils installaient ces horribles barrages de police. C’était un désastre. Et c’est un miracle que Quini et moi n’ayons pas été tués… Un jour, en discutant avec les policiers qui nous surveillaient, Quini leur a dit qu’il était chasseur, et l’un d’eux a promis de nous emmener tirer le lendemain. Le type est arrivé avec un fusil à pompe et un pistolet. On a quitté La Martona avec eux, et après environ deux kilomètres, on a commencé à tirer sur un bateau. Pan, pan. Pan, pan. Moi, avec le pistolet. Soudain, j’ai aperçu un nuage de poussière au loin. « Quelqu’un arrive », ai-je dit aux policiers. « Du calme, tout est sous contrôle », nous ont-ils répondu. Et on a continué, pan, pan. Et là, une camionnette est arrivée à toute vitesse, avec quatre types en gilets pare-balles. Ils ont bloqué le véhicule, tous les quatre en sont sortis comme les hommes d’Harrelson, et nous ont crié de lâcher nos armes. J’ai immédiatement jeté le pistolet, et Quini a jeté le fusil à pompe, heureusement sans faire feu. Parce qu’un fusil à pompe à recul aurait facilement pu partir. Et si on commence à tirer, ces types vont nous cribler de balles. Vous auriez dû voir comment ils ont traité les deux flics avant de réaliser qu’ils étaient leurs collègues. Le problème, c’est que lors de la relève de la garde, ils avaient oublié de prévenir qu’on allait s’exercer. »
Peu utilisé dans la course à l’Euro 1980, Dani fait donc les frais d’un nul vierge face à l’Italie, lors du premier match de la compétition, avant de réapparaître face à l’Angleterre. Déjà éliminée, la Roja subit la loi des Anglais, Dani marque l’unique but espagnol. Pas en odeur de sainteté auprès de José Santamaría, il est du triomphe en amical à Wembley en 1981, une première pour son pays mais voit le Mondial à domicile de son poste de télévision. Auteur de 10 buts en 25 capes, ratio plutôt correct pour un ailier, et ayant scoré la moitié des buts espagnols en Argentine et Italie, Dani ne peut s’empêcher d’avoir des regrets. N’ayant jamais ressenti une confiance aveugle à son égard de la part des sélectionneurs successifs, il est de ces générations anonymes, qui, si elles permirent à la Roja de retrouver la lumière, furent finalement assez avares en moment de communion. Un gâchis selon lui : « A mon avis, nous avions une très bonne équipe. Des joueurs capables de marquer des buts, comme Carlos Santillana, Quini, Juanito ou moi-même, qui traversions alors une période faste. Pourtant, pour une raison ou une autre, il nous manquait ce petit quelque chose pour concrétiser nos occasions et marquer davantage. Je me souviens que, lors du match Brésil-Espagne, Cardeñosa a eu une occasion en or sur la ligne de but. Il s’est jeté dessus, mais le ballon a rebondi bizarrement et notre chance s’est évanouie. S’il avait transformé cette action, nous aurions été qualifiés. Ce que j’essaie de dire, c’est que le football, comme tous les sports, est fait de série.. »

La saison 1979-1980 est un tournant à Bilbao. Iribar, Churruca et Irureta tirent leur révérence, tandis qu’Alexanko est transféré au Barça pour la somme record de 100 millions de pesetas. Un exode catalan que la direction de l’Athletic refuse à Dani, adieu l’opportunité de multiplier par dix son salaire… En coulisses, un petit teigneux, dont la carrière fut écourtée par une blessure, fait peu à peu son nid. Il s’agit de Javier Clemente. Refusant les discours alarmistes, Clemente, désormais coach de l’emblème de la Biscaye, est convaincu d’avoir entre ses mains un effectif de valeur et insuffle une énergie que San Mamés n’avait pas connue depuis des lustres. Le véritable architecte du renouveau bilbaino selon Dani : « Il n’a qu’un an de plus que moi, il était donc l’un des nôtres, quelqu’un de très intelligent. Il était à nos repas, partageait nos blagues. Nous avions une amitié formidable avec lui, qui perdure encore aujourd’hui. Je pense qu’il a été essentiel. Un entraîneur peut mener une équipe au titre ou la plonger dans le gouffre. Pour beaucoup, c’est une personnalité aigrie, aimant le conflit, arrogante. Ce sont des adjectifs qu’on lui attribue fréquemment et qui n’ont rien à voir avec la réalité. Javi est un homme dur car il faut parfois répondre à certaines personnes comme elles le méritent. »
Cherchant à imiter le voisin de la Real Sociedad, détentrice des deux derniers titres en Liga, la horde de Clemente s’entraîne d’arrache-pied lors de la pretemporada 1982 et flirtent régulièrement avec les limites de l’acceptable. La saison 1983 est un duel acharné entre l’Athletic et le Real jusqu’à la dernière journée. Les Basques étrillent Las Palmas, tandis que les Merengues se noient à Valence, Dani, capitaine désormais épaulé par la patte gauche de Sarabia, soulève la Liga, 28 ans après l’immense Piru Gainza… Mais il était écrit qu’il ne pourrait paisiblement savourer le fruit de son dur labeur. Quelques mois plus tard, Dani se tord le genou, seul, lors du Trophée Teresa Herrera. Une blessure, injustement attribuée à Camacho, qui le laisse sur le carreau la moitié de la saison. Enfin rétabli dans le sprint final, Dani est radieux lors de la victoire face à la Real Sociedad qui permet à l’Athletic de conserver son titre et fait mine de ne pas entendre les sifflets qui conspuent l’intégralité des belligérants de la finale de Copa 1984. Cette fameuse finale de la honte où Diego Maradona exposa aux chalands ses talents de karatéka…

Abandonné par son corps, Dani gratte les minutes comme il le peut pendant deux ans et quitte définitivement l’arène le 21 août 1986. Impuissant face au cirque d’un Athletic déchiré entre partisans de Clemente ou de Sarabia, attristé par les départs lucratifs des canteranos Zubizarreta ou Julio Salinas vers d’autres cieux, eux qui devaient légitimement reprendre le flambeau. Autres temps, autres mœurs… Dauphin du grand Telmo Zarra, avec quasiment 200 réalisations pour l’institution, Dani est un titulaire en puissance d’un onze historique de ce club et peut-être le dernier grand capitaine des Leones. Un esprit terre à terre, ayant fait de l’incertitude son leitmotiv, refusant de se considérer indiscutable, offrant son cœur et ses tripes dans chacune de ses mêlées. Un art de vivre et une manière de l’écrire bien éloignés des valeurs actuelles du football. Où les bourreaux d’hier devenaient vos compagnons de vacances à Ibiza, comme Benito. Où des clubs uniquement composés de gamins du terroir déjouaient les pronostics pendant quatre saisons torrides…