Don José Emilio Santamaría est décédé à 96 ans dans sa ville d’adoption, Madrid, entouré des siens.
Alors bien sûr, les hommages ont plu. Sincères. Respectueux. Succincts, également. Que dire d’un ex-joueur de 96 ans que personne, ou presque, n’a vu jouer ? En France, lequipe.fr et sofoot.com ont considéré que le marché du quatrième âge était trop étroit pour mobiliser leurs historiens. En Espagne, les journalistes contemporains de Santamaría ont rangé leurs plumes depuis longtemps, hormis peut-être Alfredo Relaño (75 ans), la mémoire du football espagnol qui livre encore ses souvenirs dans El País. Enfant de Madrid, Relaño a probablement assisté au déclin de Don José, au mitan des sixties, jusqu’à cette saison de trop avec le Real des yéyés et un titre de vainqueur de la Coupe des clubs champions européens 1966 auquel il a si peu contribué[1]. Mais ce mercredi, Alfredo Relaño était trop occupé à commenter l’échec des Merengues à Munich et la confondante naïveté de Camavinga pour replonger dans sa jeunesse et nous gratifier d’une de ses « Memorias en blanco y negro »[2].
Faute de Relaño à qui se référer, la plupart des médias, y compris en Espagne, se sont donc satisfaits de reprendre les grandes lignes de la carrière de Santamaría après avoir jeté un œil à sa fiche Wikipédia ou interrogé un assistant IA : les débuts au Club Nacional, à Montevideo, l’apothéose avec le grand Real à partir de 1957, le sélectionneur dépassé de l’Espagne durant le Mundial 1982. Les plus bavards ont souligné sa participation à la Coupe du monde 1954 avec la Celeste, celle de 1962 avec la Roja, et ses années de coaching, aux Jeux olympiques de Mexico, mais aussi à la tête du Castilla (appelé encore Plus Ultra) et de l’Espanyol dans les années 1970. Ce qui l’emporte dans les discours, ce sont bien sûr les années madrilènes de Don José aux côtés d’Alfredo Di Stéfano et de Ferenc Puskás, et les Coupes des clubs champions européens conquises avec eux.
Oui, Santamaría appartient à l’histoire du Real et n’a jamais caché son attachement à Madrid et à l’Espagne. Mais comme il le rappelait en 2020 à Tenfield, « Je suis Uruguayen de cœur et d’âme, car je suis né en Uruguay (…). Je ne suis pas venu en Espagne uniquement pour faire du sport, mais aussi pour connaître la terre de mes parents. Mais vous savez quoi ? Je n’oublie jamais l’Uruguay. J’ai le drapeau uruguayen dans mon bureau et notre hymne national sur mon téléphone, que j’écoute quand je veux. » Uruguayen et Bolso. Dans un message adressé à la hinchada de Nacional en 2021, il leur intimait d’avoir « la foi en ce maillot glorieux, en cet écusson qui, lorsque je jouais, n’était encore qu’une simple poche. Je le dis du fond du cœur. Bien que vivant en Espagne depuis près de 70 ans, mon Nacional m’accompagne chaque matin. »

Pour José Emilio Santamaría, tout commence en effet à Montevideo, là où ses parents, Galiciens d’Orense, sont venus s’installer. Vivant à proximité de Gran Parque Central, il observe Roberto Porta, José Nasazzi, Atilio García… Déjà amoureux des Bolsos, son père le fait socio de Nacional alors qu’il n’a que six ans. Avec ses airs de fils de bonne famille, on lui prédit une carrière dans la banque, le football ne se concevant qu’en loisir avec les gamins du CA Pocitos, un club de quartier. Ses dons balle au pied le détournent d’une ennuyeuse carrière de col blanc dans les bureaux du Banco Galicia, happé qu’il est par les recruteurs du Club Nacional. A 17 ans, en avril 1947, l’entraineur l’extrait de l’équipe de jeunes pour remplacer Schúbert Gambetta en tant que milieu droit dans une rencontre du Torneo de Honor, une épreuve révolue. Suppléer Gambetta n’a rien d’anodin, il appartient à la caste des leaders, de ceux qui ne se rendent jamais. Brun, massif, inélégant, tout l’oppose à Pepe Santamaría, blondinet et propre sur lui. Ce jour-là, au Centenario, son idole d’enfance Atilio García score à quatre reprises contre Rampla Juniors (4-0) et capte toute l’attention, comme souvent. Le dimanche suivant, face à Miramar, Santamaría inscrit son premier but. Prometteur mais insuffisant pour l’installer dans la peau d’un titulaire, il doit s’effacer quand El Mono Gambetta effectue son retour, ce qui le prive du titre 1947.
Devenu entraineur, le princier Aníbal Ciocca refuse de choisir entre le jeune et le vieux : il entérine la cohabitation de Gambetta et de Santamaría à partir de 1948, à l’occasion du Campeonato de Campeones de Sudamerica organisé par Colo-Colo à Santiago de Chile, l’ancêtre de la Copa Libertadores. S’ouvre alors une période compliquée par la grève des joueurs (de fin 1948 à mai 1949) et la domination de Peñarol avec sa Escuadrilla de la muerte, Alcides Ghiggia, Juan Eduardo Hohberg, Óscar Míguez, Juan Alberto Schiaffino et Ernesto Vidal.
Aurait-il participé à la Coupe du monde 1950 si le nouveau technicien Enrique Fernández ne l’avait pas repositionné en défense ? C’est ce que José Emilio prétend, convaincu que le Club Nacional s’oppose à sa présence dans un rôle de milieu de terrain avec la Celeste. Il se console avec un premier titre domestique à la fin de l’année 1950 dans une équipe où figurent les héros du Maracanazo, Gambetta et Tejera, mais aussi Rinaldo Martino, Javier Ambrois, Bibiano Zapirain et le vieil Atilio García. Au poste de numéro 2, il affiche une assurance et une force à toute épreuve, s’affirmant comme le nouveau chef au départ de Cato Tejera et d’El Mono Gambetta pour l’El Dorado colombien.

Les témoignages d’époque le concernant sont rares, les défenseurs sont peu vendeurs. Alors imaginons-le en Mariscal, lumineux dans son maillot blanc, au centre d’un Centenario poussiéreux ou boueux, commandant à la voix les mouvements d’un Nacional souvent écrasant, anticipant les trajectoires adverses, bloquant durement l’attaquant venu se frotter à lui sans jamais perdre son calme, sa marque de fabrique. Il existe d’ailleurs une histoire à ce propos – on ne peut exclure que ce soit une légende – selon laquelle un mariole de Peñarol, dont le nom s’est perdu avec le temps, l’ayant provoqué verbalement lors d’un clásico, aurait eu pour toute réponse un marquage d’une rigueur et d’une élégance absolues, sans que la moindre faute ne soit commise.
Dans ce football uruguayen encore rétif à toute évolution tactique, il prend pour modèle Obdulio Varela, El Negro jefe de Peñarol et de la Celeste. « Obdulio ne touchait le ballon que huit ou dix fois par match, le reste du temps étant consacré à donner des instructions et à parler (…). À Nacional, je me suis beaucoup inspiré d’Obdulio : sa voix, son autorité, ses encouragements et son soutien à ses coéquipiers pour qu’ils puissent exprimer pleinement leur potentiel de footballeurs. » Capitaines respectifs de Peñarol et de Nacional, ils partagent la même chambre en sélection durant la Coupe du monde 1954. Titularisé en défense, Pepe échoue en demi-finale dans la quête du graal, défait au finish par la Hongrie à l’issue d’un match crépusculaire, marqué par le malaise de Juan Eduardo Hohberg que l’on pense mort durant plusieurs minutes.

En 1955, le maître Ondino Viera effectue son retour à la tête du Club Nacional après une quinzaine d’années à professer son catéchisme tactique au Brésil. Avec la venue d’Ondino, la dictature des joueurs prend fin, l’ère des techniciens débute et coïncide avec l’extinction du football d’instinct uruguayen. Il repositionne Santamaría au milieu afin que son leadership, son sens de la passe et sa mobilité s’expriment sans réserve. Taulier d’une équipe appauvrie par les départs et les retraites mais supérieurement organisée, il porte en tant que capitaine le Nacional vers le titre en 1955 et 1956.
La volonté de la fédération de limiter l’influence de Peñarol et de Nacional en sélection le prive d’une participation et d’un titre à domicile dans le Sudamericano 1956, un sursaut d’orgueil uruguayen qui doit beaucoup à la magie du Centenario, modernisé pour l’occasion. Ses ultimes sélections ont lieu au Pérou, lors de l’édition suivante, au cours de laquelle la déchéance de la Celeste se manifeste irrémédiablement. En avril 1957, il revêt une dernière fois la tunique des Bolsos, 10 ans après ses débuts. Un succès écrasant contre le Club Atlético Cerro pour boucler la boucle. Un mois plus tard, la presse madrilène informe ses lecteurs que le Real a versé 170 mille pesos au Club Nacional pour l’acquisition de José Santamaría (une prime de 160 mille pesos allant au joueur). Venu à Madrid pour quatre ans, il n’en repart jamais, jusqu’à ces hommages aussi unanimes qu’embarrassés quand il s’est agi d’évoquer sa jeunesse à Montevideo.

[1] Il ne joue que deux rencontres de Coupe des clubs champions européens 1965-66.
[2] Nom de ses chroniques historiques réunies dans un livre ayant ce même titre.
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Merci pour ce parcours ; je ne savais rien de ses années pré-Real – ou, à dire vrai : hors victoires du Real en C1..
Je ne connais Relano que par cet article, qui le dépeint comme un charmeur de serpents, un abrutisseur de masse :
https://solavanco.net/la-voix-du-systeme/
Voilà qui peut éclairer son peu d’intérêt pour cette disparition.
Il a joué deux des plus grands matchs de l’histoire du football : la demi-finale de coupe du monde 1954 entre la Hongrie (championne olympique) et l’Uruguay (championne du monde) et la finale de C1 1960 entre le Real et Francfort. Grosse déception aussi quand il a entraîné l’Espagne lors de sa coupe du monde 1982 et avait sélectionné beaucoup de joueurs d’équipes basques (Real Sociedad et Athletic Bilbao).
Pour la demi-finale Uruguay-Hongrie, Varela n’était pas sur le terrain, alors qu’il n’avait jamais perdu un match de coupe du monde (en 1950 et 1954). Son absence a été bien plus préjudiciable que celle de Puskas en face.