Boxe et football, des passions argentines – U Can’t Touch This

Amérique

Après les dérapages incontrôlés d’Escopeta et du Leopardo de Morón, place à l’homme qui remportait ses rounds sans mettre un seul coup et à un singe qui tutoya les rois…

El Intocable

« Yo tengo aqui dentro del corazón, Nicolino campeón… Nicolino campeón »

L’apport le plus singulier de San Lorenzo au football argentin est certainement son insatiable créativité. Carnaval de couleurs dans les tribunes, chants contagieux repris par leurs plus féroces rivaux et surnoms qui explosent en bouche, telle l’aguardiente de Doña Teresa. Métaphore météorologique pour el Ciclón, animalière pour Los Cuervos ou va-t-en-guerre pour Los Matadores. Des idées et des mots pour les exprimer, des milongas et des fausses gardes pour désarçonner l’ennemi… Luis Ángel Firpo, un des Gigantes de Boedo, qui fut si proche de terrasser Jack Dempsey, est le premier boxeur à avoir clamé son amour inconditionnel pour San Lorenzo. Mais dans cette quête de l’Eden perdu, ce Viejo Gasómetro abandonné aux spéculateurs, qui alimenta la nostalgie pendant des décennies, un pugiliste porte en lui l’essence poétique et bohème de cette institution. Homme de spectacle attirant un public féminin, clown à la Chaplin qui préférait l’esquive aux échanges de familiarité et ayant tracé sa route à l’instinct, sans se soucier des convenances du noble art, j’ai nommé Nicolino Locche !

Ses amis disaient de lui qu’il ne frappait pas lourdement par paresse, chronométrant mentalement les trois minutes du round parce qu’il désirait plus que tout s’asseoir. La réalité est, qu’extenués de poursuivre une ombre immobile, ses adversaires sombraient psychologiquement. Locche ne dansait pas sur un ring ni ne fuyait. Son torse se désolidarisait soudainement de l’ensemble, créant des angles inédits et inaccessibles, avant de déclencher la salve vengeresse : « C’était mon style, ça venait de l’intérieur, de ma tête. On dit que la boxe est une question de réflexion, et moi, je faisais ce que je ressentais à chaque instant. Une esquive ? On ne la planifie pas, ça arrive. Je ne sais pas si c’était inné ou si je l’ai travaillé à la salle de Don Paco. Je ne me suis jamais moqué de mes adversaires. Ça faisait partie du métier. »

Né en 1939 à Tunuyan, sixième rejeton d’un couple d’immigrés italiens pauvre, Nicolino fume ses premières clopes à huit ans et fait ses gammes dans le gymnase tenu par Don Paco Mora, son unique entraîneur. Charmant peu à peu un public qui rejetait au départ son style, Locche se défait d’une réputation de pitre et devient le successeur désigné de José María Gatica auprès des habitués de Luna Park, après des luttes splendides face aux monstres sacrés que sont les Carlos Ortiz et Ismael Laguna. Assister à un combat de Locche est une expérience unique. S’adressant à ses adversaires, leurs faisant des grimaces ou leurs tapotant amicalement le crâne, Nicolino n’hésite jamais à leurs tourner le dos afin d’échanger avec le public. Très actif pendant l’année, Nicolino ne se refuse néanmoins rien. Un épicurien forcené, buvant et mangeant selon l’humeur, qui fume parfois entre les assauts, camouflé derrière sa serviette. En 1968, à presque 30 ans, Locche a enfin sa chance mondiale en super-légers, face au japonais Takeshi Fuji. Béni par le Gasómetro, avant son départ pour Tokyo, il réalise son chef-d’œuvre. Elusif, précis, Fuji, saoulé de coups et chair à canon dans cette corrida improvisée, jette l’éponge à l’appel du dixième round. Des Sensei, maître en japonais, tombent des gradins du Kuramae Kokugikan. Comme l’écrit Chico Novarro, dans son tango Un sábado más, « ce soir, pas le temps de sortir, Locche combat au Luna Park. »

Locche, célèbré par le Monumental lors de sa retraite en 1976

Au faîte de sa gloire, Locche apprécie de traîner de bar en bar avec les membres de San Lorenzo. Carasucias ou Matadores, ces desfachatados, comme il les surnomme tendrement, têtes brûlées qui hantent joyeusement les nuits de Buenos Aires. Conservant pendant quatre ans son sceptre, généralement aux points, Locche inflige une véritable correction à l’encore un peu vert colombien Antonio Cervantes, avant de s’avouer vaincu, lors d’une de ses rares escapades à l’étranger, face au panaméen Alfonso Frazer. Un manque de visibilité à l’extérieur de son pays qui demeure l’unique regret de sa carrière, lui qui est unanimement reconnu de nos jours comme un des grands spécialistes défensifs de l’histoire, l’égal des Willie Pep, Pernell Whitaker, James Toney ou Floyd Mayweather :« On disait que mon style n’était destiné qu’à un public local, rien de plus. J’aurais aimé combattre à Las Vegas… Pourquoi mon style n’aurait-il pas été bien accueilli là-bas ? Ismael Laguna a été mon adversaire le plus coriace. Il était grand et savait ce qu’il faisait. Être champion ne m’a jamais pesé, et je n’ai jamais laissé cela me monter à la tête. Les gens veillaient sur nous et protégeaient notre image. Ils nous laissaient vivre notre vie. Les soirées avec Aníbal Troilo et Roberto Goyeneche étaient merveilleuses. Mais c’est une autre époque… »

Ce titre des super-légers ne sera plus jamais le sien, malgré une ultime tentative en 1973 contre un Cervantes ayant manifestement retenu les leçons de leur première rencontre. Locche, qui aura combattu été comme hiver, plus de 130 fois au total, se fait plus discret jusqu’à disparaître en août 1976. Quelques mois après le coup d’état militaire qui sonne le glas de l’insouciance collective. Le matin de son dernier combat face à l’anonyme Ricardo Molina, la presse n’en n’a que pour les avantages supposés de la libéralisation du commerce imposée par la junte. La TVA allait être augmentée et le statut du Syndicat des cheminots, si sévèrement réprimés quelques semaines auparavant, rediscuté. La fête était finie. Le romantisme, définitivement mort…

« Tu as eu de la chance ce soir… »

A l’issue du premier combat de la saga Rocky, en 1976, Spider Rico, alias Pedro Lovell, reçoit dans les vestiaires les 40 dollars promis au perdant devant un Étalon italien désabusé. Verni, Lovell ne l’a jamais été. Lourds de bon niveau, au punch redoutable, il n’a pas passé le cut des herculéenns Ken Norton et Mike Weaver. Comme il n’avait pas réussi à percer dans le monde du football, lui l’ancien apprenti d’Independiente. La chance, ou plutôt la roublardise, voire la compromission totale avec les puissants, est pour beaucoup la marque de fabrique des Diablos Rojos. Corruption, décisions arbitrales lunaires, coups de main plus ou moins dissimulés de la part de l’ancien omnipotent président de la Fédération, Julio Grondona, la liste est sans fin pour ses détracteurs. Se placer au plus près du pouvoir et que cela se sache. Et dans un sport, comme la boxe, qui se joue aussi bien sur le ring que dans les coulisses, José María Gatica l’avait bien compris...

Prétendre que Gatica avait programmé son ascension vers les sommets de l’état serait un fieffé mensonge. Ce qui est certain, c’est que nul autre boxeur n’a autant servi d’étandard au chef suprême que lui. Et pas n’importe lequel, Juan Domingo Perón. Faut-il voir dans la glorification de ce gamin sans instruction, le miroir d’une idéologie qui se veut inédite, ce justicialisme patriote, sans bornes définies, qui se détourne « du capitalisme sans tomber entre les griffes du collectivisme », comme le proclame fièrement Perón en 1952 ? L’annonciation d’un homme nouveau, troisième voie à suivre religieusement pour le commun des mortels ? L’unique voie que connaisse Gatica, gamin, est celle de la rue. Et il faut bien admettre qu’elle pue la pisse.

La boxe comme échappatoire, le parcours de Gatica ressemble à celui des ses partenaires de danse. Orphelin de père, vente à la sauvette et guerres de territoire, le jeune José María découvre la Mission anglaise, institution créée pour permettre aux marins anglais de participer à diverses activités, dont le noble art. Gatica n’est pas un technicien mais il sait indéniablement se battre. Un style féroce qui plaît aux classes laborieuses, el Tigre fait désormais la une des magazines et offre gracieusement l’entrée aux porteurs de chemise et casquette : « Le peuple rugissait en encourageant ce visage tanné qui regardait avec haine ses adversaires. Quand ils gisaient à ses pieds, il ouvrait grand les bras comme pour embrasser le monde. » Perón, qui apprécie la boxe, ne peut passer à côté du phénomène. Se faisant photographier auprès de Gatica, lors de ses confrontations fratricides avec Alfredo Prada qui passionnent le pays, l’amant d’Evita s’entiche de ce tempérament impétueux qui a l’audace de comparer son aura à la sienne.« Général, deux puissances se saluent. » Ce trait d’esprit bravache, qu’affectionnent les boxeurs, ses nombreux ennemis ne vont pas l’oublier. Il n’est pour eux qu’el Mono, bête de foire aussi vulgaire que l’est sa mécanique de crochets. Ils le méprisent cordialement, inutile de préciser qu’ils sont généralement des opposants plus ou moins déclarés au régime.

Perón prend donc sous son aile Gatica, que l’on voit régulièrement enlacer Vicente De la Mata sur la pelouse de La Doble Visera, et lui finance un combat prestigieux aux États-Unis en 1951. Son adversaire est le cador de la catégorie des légers depuis des lustres, Ike Williams, le titre n’est pas en jeu mais l’Argentine croit en sa bonne étoile. Il n’en sera rien. Pris de vitesse et anéanti physiquement dès le round inaugural au Madison Square Garden, el Tigre s’effondre de son piédestal et assiste sans broncher au coup de pied mesquin de l’arbitre dans son protège-dents. Que ce soit pour l’aristocratie pugilistique de Buenos Aires ou pour celle de New York, la présence de Gatica en haut de l’affiche n’a jamais été qu’une anomalie.

Combat face à Luis Federico Thompson en 1952

Gatica continue de remplir Luna Park jusqu’en 1955 et la chute de son bienfaiteur Perón. Victime collatérale de la chasse aux sorcières impulsée par la Revolución Libertadora, sa licence lui est retirée, l’obligeant à boxer en province dans la clandestinité. Alcoolique et délaissé par ses anciens amis, Gatica est définitivement devenu el Mono, ce boiteux qui fait la manche pour un litron de vin et dont le shadow boxing pathétique fait se marrer les gosses. Les hinchas d’Independiente connaissent sa démarche hésitante par cœur. Il n’est pas rare de le voir errer, passablement éméché, dans les rades consacrés aux exploits de Miguel Angel Santoro ou dans les cortèges rojos après une rencontre. Le 10 novembre 1963, Independiente reçoit River Plate, les deux clubs sont à égalité de points. Mariucho Rodríguez met son doublé, Independiente file vers un titre qui deviendra réalité à la suite d’une victoire 9-1 face San Lorenzo. Magouille, quand tu nous tiens… Cette apothéose, Gatica n’y assistera pas. Quelques heures après la rencontre contre River, il se fait violemment percuter par un bus dans des circonstances troubles.

Ainsi s’achève dans le ruisseau le cycle du Tigre. Dont les prouesses entre les cordes furent autant décriées que portées aux nues, dont la relation plus ou moins ténue avec Perón engendra son lot d’indécrottables envieux. Comme dans le cas des multiples triomphes des Diablos Rojos. Il n’y a pas de fumée sans feu, me direz-vous. Mais ce serait nier le courage, l’hardiesse, la folie communicative que véhiculent depuis toujours ces âmes incandescentes. Et cela, même les plus zélés conspirateurs ne peuvent s’y résoudre. Une larme de sang et deux destins entremêlés, entre sortie de route et calvitie de Bochini…

A suivre…

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