Boxe et football, des passions argentines – Du Roi Soleil à Johannesburg

Amérique

Mon plus vieux souvenir de boxeur argentin a pour jolie demeure le Pays Basque, Saint-Jean-de-Luz pour être précis, en 1995. Mais foin d’union royale entre Louis XIV et l’infante María Teresa cette fois-ci… Certes, des corps allaient se frôler, se contraindre, et notre cher Roi Soleil n’était pas le plus timide dans l’exercice, mais à l’intérieur d’un cadre bien plus noble et réglementé. Où la justice divine ne vous est d’aucune aide et les coups bas généralement sanctionnés. Désolé pour la pique, Louis…

Hakim Tafer était un bon boxeur. Un lourds-léger, au style académique mais de niveau mondial qui eut un combat fratricide face au franco-congolais Anaclet Wamba pour la ceinture WBC. Cela tombe bien, son adversaire du soir est également une victime récente du classieux Anaclet. Son nom, Marcelo Domínguez. Et à sa mine patibulaire, on comprend vite qu’il n’est pas venu pour s’affaler sur une chaise longue afin de déguster les pintxos locaux. En tout cas, pas tout de suite… Cou de buffle, un peu grassouillet, il le sera tout à fait par la suite, gaucher, Domínguez n’est pas ce que l’on pourrait qualifier d’esthète du ring. En revanche, il a un menton et des poings à déraciner un baobab. Pendant neuf rounds, le Taureau, son surnom, va harceler Tafer, ne lui laissant aucun répit. Un tronc, Tafer affronte jusqu’à l’épuisement un arbre et ses habitants clandestins, y laissant certainement un bout de sa jeunesse et de ses illusions.

Ce serait donc cela, un boxeur argentin ? L’image d’une brute épaisse, tout droit sortie d’un bouge mal famé de Buenos Aires ? Excitante et pratique mais pauvre comme analyse, non ? Et quitte à jouer sur les clichés, la couleur de la peau, la manière de se saper, les goûts musicaux influencent-ils ta façon de te mouvoir, de penser et de subir ton sport ? Dis-moi quelle equipe de foot tu supportes, je te dirais comment tu boxes… Affirmation un brin idiote sans contexte, il est vrai. Il ne tient qu’à nous de lui en fournir un…

New York a le Madison Square Garden, Buenos Aires a Luna Park

Si Monzón combat, Colón gagne…

« Je suis sûr qu’un jour apparaîtra un jeune homme au teint blafard, aux cheveux noirs et au caractère taciturne, rude et sec. Je sais qu’il deviendra célèbre et qu’il apportera un immense prestige à notre boxe. » Luis Ángel Firpo

La citation duToro de las Pampas, premier argentin à concourir pour un titre mondial face à Jack Dempsey, en 1923, a des accents prophétiques. D’origine mocoví, peuple autochtone de la province de Santa Fe, Carlos Monzón est né en 1942, à San Javier, une ancienne mission jésuite, au sein d’un milieu modeste où manger chaque jour est un véritable luxe. Contrée dépouillée de ses coutumes ancestrales et matée définitivement lors d’une dernière rébellion en 1904, San Javier est gorgé d’un soleil écrasant, cerné de rivières et de fermes poussiéreuses que le temps semble avoir oubliées. Sa mère, Amalia, travaille dur pour nourrir ses quatorze enfants, mais à bout de souffle, la famille se voit contrainte de déménager pour Santa Fe en 1950. L’indien Monzón découvre alors le quartier de Barranquitas, abandonne l’école aussi sec, vit de petits jobs de rue et administre ses premières raclées. Un quotidien éprouvant et violent qui endurcit son caractère et le rend chaque jour plus hermétique à l’humanité. Un regard froid et implacable sur la noirceur de ce monde hérité de son père Roque, symbolisé par cette main partenelle si habile à manier la hache : « Mon fils, Dieu nous a donné cinq doigts. Mais pour ce qui est de se faire des amis, tu as plus qu’il n’en faut. »

Carlos aime passionnément le football. Il n’est d’ailleurs pas rare de le voir cirer les chaussures des badauds lors des matchs à domicile de Colón, son équipe, ou ceux d’Unión. Invité à s’essayer à la boxe, il rejoint les rangs du rival. Il y fait la rencontre la plus importante de son existence. Amílcar Oreste Brusa est un hincha inconditionnel d’Unión et un entraîneur exigeant, psychologue et loyal. Escopeta devient une machine à broyer les corps jusqu’à ce 7 novembre 1970 qui change littéralement le cours de son destin. Nino Benvenuti, le champion du Monde des moyens, est l’enfant chéri de la Botte et l’antithèse de Monzón. Aristocratique dans le moindre de ses gestes, dans la moindre de ses paroles ciselées, Nino est cet océan à traverser à la nage si Carlos veut enfin s’affranchir de la misère. C’est à cet instant précis que la rage silencieuse du gamin de San Javier et les méandres de son club de cœur, Colón, épousent mes propos d’introduction. Survivre… Survivre face à une société colonisatrice qui lui a refusé l’innocence et qui a tenté par tous les moyens de l’invisibiliser, survivre face au mépris et aux leviers mafieux des mastodontes du Río de la Plata. Quand Benvenuti s’effondre au 12ème round à Rome et que Colón, le même soir, assure son maintien inespéré parmi l’élite, c’est l’ombre crasseuse des damnés de la terre qui crache son dégoût à la face des nantis. Une rumeur est née, si Monzón combat, Colón gagne, la suite n’est que strass, hémoglobine et folie furieuse.

Carlos Monzón arborant les couleurs de Colón

Du palais du prince Rainier aux tables du Lido, partagées avec Alain Delon, Monzón devient une figure incontournable de la jet-set des années 1970. Aucun homme n’est de taille à le faire plier, qu’ils se nomment Émile Griffith, Jean-Claude Bouttier, José Nápoles ou Rodrigo Valdez, Carlos se retire en 1977, après sept ans de règne carnasier. Adulé de la foule qui adoube poliment ses navets cinématographiques, sa relation incendiaire avec Susana Giménez passionne la plèbe mais personne n’est capable de le percer à jour. Excès, mondanité, idolâtrie confinant à de l’aveuglement, on lui pardonne tout. Muré dans sa paranoïa, Carlos se sent traqué et saute à la gorge des ennemis sans visage. Un réflexe…

Le 14 février 1988, Monzón commet l’irréparable. Alors que son fils Maximiliano est présent sur les lieux, il assasine sa deuxième compagne, Alicia Muñiz, en la defénestrant. Condamné à 11 ans de réclusion, Carlos change régulièrement de prisons, sans que son prestige auprès de ses compagnons d’infortune ne s’amenuise. Sept ans après son meurtre, il bénéficie de permissions de sortie pour travailler, donnant des cours de boxe à la salle de sport du Syndicat des employés civils de Santa Fe et devant rentrer en cellule chaque soir. Le 8 janvier 1995, Monzón se rend à Cayastá avec son ami Mingo Mottura, un ancien joueur de Colón que Carlos connaissait depuis toujours, et en compagnie de sa belle-sœur, Alicia Fessia. Roulant à vive allure, Carlos demande à Alicia de mettre la retransmission radiophonique du match de Colón. Elle n’y arrive pas, il s’emporte, baisse la tête pour régler la fréquence et perd le contrôle du véhicule. Alicia est la seule survivante… Le jour de ses obsèques, les barras de Colón et d’Unión pleurent d’une même ferveur la disparition du mauvais génie local, celui qui allia sans fard le dévouement irraisonné d’un Marcos Maidana et l’ignominie d’un Carlos Manuel Baldomir, autres boxeurs fameux, hinchas de Colón. Ceux que ces fans éplorés savent et que Monzón ignore, c’est que le Sabalero ne jouait pas ce jour-là.

Traîné dans la boue…

Il serait malhonnête de ma part de nier la virtuosité de Boca Juniors. Les Maradona, Riquelme, Silvio Marzolini, quelques noms choisis parmi des dizaines qui prouvent indiscutablement que les Bosteros ont gravi les sommets grâce à un talent et une habilité à nul autre pareils. Néanmoins, quand je pense à Boca, la moiteur m’envahit, mes muscles se raidissent et mon sang ne fait qu’un tour. De la sueur, de la boue et des tranchées. C’est l’âme de Boca et aucun boxeur ne matérialise mieux cet état d’esprit que Victor Galíndez. Effronté, peu concerné par l’entraînement et en lutte permanente contre le surpoids, Galíndez aimait ce qui brille et appréciait encore plus de frimer avec. L’ostentation, maîtresse fidèle des anciens va-nu-pieds, un leitmotiv transformant en caresse la plus abominable souffrance.

Né en 1948, Victor se fait une réputation dans le monde amateur, avant de franchir le pas du professionnalisme en 1969. : « J’ai commencé un peu par hasard parce que j’étais allé voir un gala de boxe. Le salaire d’un combat à l’époque se résumait à un sandwich et un Coca. J’ai aimé l’ambiance, alors je suis monté sur le ring et je m’en suis plutôt bien sorti. Vous savez quoi ? On était pauvres et je rêvais d’argent, beaucoup d’argent. D’abord, parce que j’ai toujours adoré les voitures ; ensuite, parce que mon rêve était d’acheter une maison à ma mère. Mais pas n’importe quelle maison, vous comprenez ? Il me la fallait blanche avec un toit rouge… » Lorsqu’il ne garnit pas les travées de la Bombonera, Galíndez électrise les fans et fait une cour grossière à Tito Lectoure, le Don King argentin. Tito, homme sérieux, réservé et exigeant, n’apprécie que modérément ce troublion à grande gueule, qui pavane en Fiat 600 à imprimé léopard avant un combat. « Pour qui se prend-il, celui-là ? Gatica ?  » Non, Victor n’est pas le nouveau José Maria Gatica, mais ses knockouts remplissent Luna Park à chacune de ses réunions. Patient et finalement converti, Lectoure lui fait affronter l’élite nationale, avant de lui offrir des gatekeepers américains.

En 1974, Bob Foster, qui domine la catégorie des mi-lourds depuis des lustres, prend sa retraite, après un nul controversé face à Jorge Ahumada, un des ennemis intimes de Victor. L’occasion de faire main-basse sur la ceinture est trop belle, Lectoure organise un combat face à Len Hutchins qui finit sa nuit à l’hôpital. Sur le toit de son sport, Galíndez dépense sans compter, débute une collection irrépressible de véhicules, qui comptera 21 voitures et 3 motos, et cause moult migraines à Lectoure, entre parties de jambes en l’air et consommation gargantuesque de soda. Grand voyageur devant l’éternel, El Leopardo de Morón remporte son plus beau defi en 1976, en Afrique du Sud. Où le visage ensanglanté et proche de l’abandon, il soumet l’américain Richie Kates, après une lutte homérique de 15 rounds. Le jour du décès de son héros et ami, Oscar Bonavena, que Lectoure lui cache sciemment. L’année où son Boca chéri trouve enfin son messie, en la personne du superstitieux Toto Lorenzo.

Si Lectoure ne peut reprocher à son protégé d’avoir des addictions, celui-ci ne boit pas ni ne fume, il garde néanmoins notre joyeux luron à l’œil. En 1977, à Rome, Victor débarque la veille du combat face à Yaki López, avec des kilos en trop et n’a d’autre choix que de courir comme un dératé pour essayer de les perdre jusqu’à la rencontre fatale avec une station service où il englouti en quelques secondes un litre d’eau au tuyau d’arrosage… Quelques mois plus tard, épisode identique mais dénouement différent puisqu’il cède sa ceinture à Mike Rossman. Ayant réussi avec malice à annuler la première date de la revanche face à Rossman, tant Galíndez semblait hors de forme, Lectoure ordonne à Oscar Rodríguez, le coach, de dormir sur un lit de camp dans la chambre de Victor la veille du combat, afin de le surveiller : « Quand il se levait la nuit, il était capable d’ouvrir le robinet, de boire deux litres d’eau et… adieu tout le travail accompli. » Si Galíndez passe entre les mailles du filet cette fois-ci et reconquiert brillamment sa ceinture, ce n’est pas le cas face à Marvin Johnson. Le niveau de l’Américain, qui lui brise la mâchoire, en est évidemment la principale raison mais on peut regretter que Victor ait obstinément refusé d’aller soigner une vilaine carie qui le tordait de douleur.

La vérité est que Galíndez, las de s’infliger des régimes draconiens, n’a plus vraiment la foi. Il a désormais deux rêves. Le premier concerne l’arrivée, promise à tout un peuple, de Diego Maradona sous ses couleurs favorites. Le deuxième, devenir pilote de course. Le 26 octobre 1980, Victor fait équipe avec Antonio Lizeviche au volant d’une Chevrolet rutilante. Cette étape du Turismo Carretera, sa première expérience en sport automobile, doit ouvrir le sillon de sa future gloire. Victor ne s’est pas senti si léger depuis l’enfance… A quatre tour de l’arrivée, la Chevrolet tombe en panne, obligeant les deux pilotes à rejoindre les stands à pied. Un concurrent, Marcial Feijoó, perd soudainement le contrôle de sa machine et les percute. Le Leopardo de Morón succombe à sa dévorante passion…

Galindez, cœur de bœuf et sourire ravageur, n’a pas dépassé les 32 ans mais aura certainement vécu plus intensément que son énorme appétit l’exigeait. Une existence faite de labeur, d’arcades meurtries et d’argent dilapidé à tout vent. Car il faut avoir été pauvre pour comprendre qu’il n’y a rien de plus jouissif que de flamber. Ostensiblement, les doigts souillés par la cupidité. Ça change de la boue et des crottins. Pas vrai, Bostero ?

A suivre…

13 commentaires pour "Boxe et football, des passions argentines – Du Roi Soleil à Johannesburg"

  1. Verano82 dit :

    Merci Jefe.
    La vie de Monzon n’est que violence. Il me semble que Susana Giménez lui avait tiré dessus avant le 2nd combat contre JC Bouttier durant lequel il avait vraiment souffert.
    Je repasserai, pas trop le temps de commenter aujourd’hui.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Bouttier est le meilleur boxeur français de ces décennies sans couronnes mondiales pour l’Hexagone. Mais il n y avait qu’une ceinture. Né 20 ans plus tard, il aurait été champion dans une des différentes fédérations. Des Français moins bons que lui ont été champions dans les années 90. Et c’est évidemment le must en commentateur.

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      1. Alfredo Puskás dit :

        Dans la hiérarchie des grands poids moyens de l’histoire, à quelle place tu situerais Monzon ?

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      2. Khiadiatoulin dit :

        Tu as vu en direct ses combats face à Bouttier ?

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  2. Khiadiatoulin dit :

    Pas simple comme question. Dans le top 5 de la catégorie, c’est certain. Ses victoires sont superbes. Benvenuti, Griffith, Napoles, Bouttier ou Valdez, ce sont des très, très gros noms de l’époque. Même si Nápoles n’était pas dans sa catégorie naturelle. 7 ans de règne sans partage, c’est énorme.

    Certains mettront Sugar Ray Robinson en 1. Mais il a été également champion en welter. Hagler, qui est peut-être celui qui personnifie le plus la catégorie. Ses victoires face à Duran et Hearns.

    Harry Grebb chez les vieux ou Bernard Hopkins plus récemment. Qui a su assez tard dominer la catégorie, après sa victoire face à Tito Trinidad.

    Allez je mettrais Hagler-Sugar Ray-Monzon-Greb-Hopkins dans l’ordre. Mais loin d’être suffisamment spécialiste pour avoir un avis tranché. Avec une mention pour Golovkin qui était superbe mais qui n’a pas les mêmes adversaires que les 5 précédents.

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    1. Alfredo Puskás dit :

      Il me semble bien avoir vu à la télé des combats de Bouttier à moins que ce ne fût que des résumés.
      https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf94091333/combat-de-boxe-entre-charles-monzon-jean-claude-bouttier

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    2. AlphaBet17 dit :

      La catégorie moyen dans les années 80, quand t’avais le quatuor Hearns-Leonard-Duran-Hagler, ça fait rêver

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      1. Khiadiatoulin dit :

        Les quatre fantastiques. Auxquels on joint régulièrement Wilfredo Benitez. Après, c’est paradoxal mais celui qui est régulièrement placé le plus haut dans les rankings historiques, c’est Duran. Alors qu’il a le moins bon bilan face aux trois autres. Mais il a une longue carrière de léger avant leurs éclosion, c’est certainement le boss de la catégorie, et donc ses sauts de poids sont bien plus impressionnants. Sans compter sa longévité.

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Et pour suivre un peu l’actualité, Usyk ayant visiblement eu du mal à battre le combattant K1 en Égypte. Ce qu’Usyk a réussi à faire, dominer les mi-lourds et ensuite les lourds, Bob Foster, dont je parle dans le paragraphe sur Galíndez, n’a pas réussi à le faire. Foster est un des plus gros punchers de l’histoire mais ses tentatives en lourds se sont soldées par des échecs, face à Ali ou Frazier. Pas le même niveau que les Joshua ou Fury également.

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  4. Alexandre dit :

    Pour qui pourrait croire que tu as voulu parler mordicus de boxe sur un site de foot, j’ai fait le test : des photos de ce Galindez (que je découvre, jamais entendu ce nom) arborant le maillot de Boca, y en a un paquet!

    Tout est neuf pour moi, merci donc, et la fin de la série sera probablement le plus opportun pour mes questions.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Oui, des photos de Galíndez s’entraînant avec un survêtement de Boca, y en a plein. J’étais même tombé sur une photo de lui avec le jeune Maradona mais je l’ai pas retrouvée. J’ai d’ailleurs mis une petite vidéo de chaque boxeur pour que l’on puisse découvrir ou re-découvrir leur style.

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    2. Khiadiatoulin dit :

      Après, ma proposition de base est de lier style de boxe avec l’âme du club favori. On verra à la fin si j’ai réussi mon pari. Mais mate les combats de Galíndez. C’est du preasure fighter, pas dénué de technique.

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      1. Alexandre dit :

        Yep, et le pari est couillu!

        Je vais y regarder bien sûr, mais bon : suis un boxix de compèt’.. 😉

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