Naissance d’un Championnat

Amérique Histoire

A travers une série en trois parties, Pinte2foot s’immerge dans le Championnat sudaméricain des Champions (Campeonato sudamericano de Campeones) ayant eu lieu au Chili en 1948 à l’initiative des dirigeants de Colo-Colo. Sur le plan sportif, il s’agit d’un tournoi de grande valeur où s’affrontent des équipes entrées dans l’histoire du football comme la Máquina de River Plate et l’Expresso da Vitória de Vasco da Gama. Bien qu’il ne soit pas estampillé par la Conmebol (confédération d’Amérique du Sud), il constitue une première en réunissant des clubs des principales fédérations du continent. Jusqu’alors, les compétitions interclubs marquantes ne dépassent pas le cadre régional (la Copa Aldao par exemple entre les champions d’Argentine et d’Uruguay). C’est donc un tour de force que réussissent les organisateurs, malheureusement sans lendemain puisqu’il faut attendre 1960 et la première édition de la Copa de Campeones de América (future Copa Libertadores) pour que le rituel d’une compétition sudaméricaine de clubs s’établisse enfin.

Dans cette première partie, plongeons dans la presse de l’époque et infligeons-nous d’indispensables bavardages afin de comprendre la genèse d’une épreuve historique.

La genèse

A la fin des années 1940, Robinson Álvarez se fend d’un double constat : Colo-Colo, qu’il préside, souffre d’isolement et les rares compétitions internationales de clubs se déroulent presque toutes sur la côte atlantique, loin du Chili, parent pauvre de la Conmebol. A distance de l’épicentre du football sudaméricain concentré sur les rives du Rio de la Plata, coupé géographiquement de l’Ouest du continent par la cordillère des Andes, les Chiliens ne se frottent qu’épisodiquement aux Argentins et aux Uruguayens. Ces oppositions n’interviennent qu’à l’occasion de tournées estivales ou lors de l’amical Torneo Internacional de Chile[1], quand les Rioplatenses acceptent d’effectuer de longs périples via le Ferrocarril Trasandino pour meubler les intersaisons[2].

Tournoi international du Chili de 1942, Colo-Colo – River Plate. Peñarol est le vainqueur du tournoi.

Encouragé par l’engouement du public santiaguino pour le Campeonato Sudamericano de 1945 (la Copa América actuelle), l’entreprenant Robinson Álvarez se lance dans la préparation d’un Sudamericano des clubs. Oh, le projet n’est pas nouveau, il a maintes fois été fantasmé, notamment par Luis Valenzuela, le président chilien à la tête de la Conmebol, mais jamais personne n’est parvenu à le concrétiser. Dans son édition du 3 janvier 1948, un mois avant l’ouverture du tournoi, la revue chilienne Estadio dévoile quelques-uns des obstacles rencontrés par Álvarez. « Mobiliser des équipes de football du calibre de celles de la zone atlantique n’a pas été chose aisée. Le Nacional de Montevideo a d’abord refusé catégoriquement. Lors des négociations qui suivirent, l’ambassadeur de notre pays dans la capitale uruguayenne, M. Montt Rivas, est intervenu en personne, et le Nacional est revenu sur sa décision le 15 décembre dernier (…). River Plate et Nacional ont dû annuler d’importants engagements pour venir dans notre pays. Ils ont décidé de ne pas participer au Torneo del Atlántico[3] et ont réussi à faire reporter leur match contre Fluminense de deux semaines. Ce bref aperçu des actions entreprises par la direction de Colo-Colo démontre que le club ne ménagera aucun effort pour que cette compétition soit à la hauteur des titres remportés par les équipes participantes. » Le rédacteur aurait également pu préciser que la Confederação Brasileira de Desportos (CBD) a conditionné la venue de Vasco da Gama à un retour de Santiago plusieurs jours avant la fin du tournoi, contraignant les promoteurs à tordre le calendrier pour concentrer dans le temps les rencontres des Cruzmaltinos[4].

Dans ce même article, Estadio détaille l’essence de la compétition à venir : « Bien que l’organisation soit différente, elle est comparable à celle de la Coupe d’Europe centrale disputée avant la guerre. La différence réside dans le fait qu’en Europe, les équipes championnes se déplaçaient d’un pays à l’autre : les Italiens jouaient à Vienne à une date, les Autrichiens à une autre, et ainsi de suite. Ici, toutes les équipes sont regroupées dans une seule capitale, en l’occurrence notre métropole », l’Estadio Nacional et ses 70 mille places étant le théâtre choisi pour les 21 rencontres du tournoi. Autre élément distinctif majeur : la Mitropa Cup des années 1930 était une coupe à élimination directe (matchs aller et retour) alors qu’Álvarez crée un championnat inspiré de la formule du Sudamericano des nations.

Le stade Nacional dans les années 1940.

Intitulé Campeonato Sudamericano de Campeones, le tournoi prévoit la participation des clubs lauréats de leurs championnats nationaux respectifs, du moins quand ceux-ci existent. Outre le champion du Chili et organisateur Colo-Colo, sont donc conviés River Plate (Argentine), Nacional (Uruguay), Chalaco (Pérou) et Olimpia (Paraguay). Des considérations financières conduisent le CA Chalaco à renoncer au profit du Deportivo Municipal, vice-champion du Pérou, alors qu’Olimpia se désiste sans que Guaraní ne le supplée[5]. Sacrés dans les championnats carioca[6] et paceño, Vasco da Gama et Litoral représentent le Brésil et la Bolivie. Pour l’Equateur, c’est finalement Emelec, dernier champion de Guayaquil, qui se rend à Santiago au détriment du SD Aucas de Quito. Insuffisamment structurés, les footballs colombiens et vénézuéliens sont exclus de la fête.

La perspective d’un championnat de haut vol crée une réelle attente, supérieure à celle suscitée par le Sudamericano des nations qui vient de s’achever (du 30 novembre au 31 décembre 1947 en Equateur). « Sur le plan du spectacle, la compétition sera tout simplement sensationnelle. La présence d’équipes du calibre de River Plate, Vasco da Gama et Nacional suffit à lui conférer un attrait considérable. Mais ce n’est pas tout. D’un point de vue technique, nous pensons que ce Championnat pourrait bien être plus intéressant que le Sudamericano de Guayaquil. On sait qu’au tournoi de Guayas, le niveau de certaines sélections, comme les équipes péruvienne, uruguayenne et paraguayenne, a souffert de la composition improvisée de dernière minute de ces dernières. Certaines grandes figures étaient absentes, et les équipes manquaient de cohésion et de synergie, éléments pourtant essentiels à une performance collective satisfaisante. » Ce Sudamericano a confirmé la domination de l’Albiceleste face à une adversité anémiée, la Celeste ayant envoyé une délégation privée de nombreux cracks. L’absence de la Seleção a également contribué à appauvrir l’épreuve. En froid avec l’Argentine après les graves incidents ayant émaillé le dernier Superclásico de las Américas et priorisant les championnats cariocas et paulistas, le Brésil a préféré faire l’impasse plutôt que risquer une énième désillusion en se présentant avec des seconds couteaux.

Dessin paru dans le journal argentin Crítica à la veille de l’ouverture de la compétition.

Les préparatifs

Conscients du caractère inédit et historique de l’événement, les médias sudaméricains se mobilisent pour couvrir l’événement. A titre d’exemple, le quotidien populiste argentin Crítica s’offre les services du journaliste chilien Carlos Barry Silva, célèbre pour être resté bloqué un an au Japon après le déclenchement de la guerre, en 1941. Il transmet aux lecteurs de Crítica l’enthousiasme des amphitryons et promet que « le tournoi du Chili sera l’une des plus grandes batailles continentales (…), une compétition de football qui, de par sa nature interclubs et le niveau exceptionnel des participants, est probablement inédite en Amérique et en Europe. Ce tournoi est organisé à l’initiative du club local populaire Colo-Colo, qui n’a reculé devant aucun sacrifice pour concrétiser ce qui semblait un rêve inaccessible compte tenu du coût exorbitant de l’événement, estimé à environ sept millions de pesos[7] (…). Il est possible que même dans les tournois sud-américains des nations, jamais des joueurs d’un tel calibre n’aient été réunis. »

Tout comme à Buenos Aires, la participation d’une équipe aussi dominante que le Vasco en version Expresso da Vitória crée une vague d’excitation teintée de nationalisme dans tout Rio de Janeiro. Grâce au parrainage d’un magasin de meubles, le commentateur sportif à la diction parfaite et aux formules imagées Oduvaldo Cozzi peut se rendre au Chili, un luxe dont le Jornal dos Sports n’hésite pas à faire une grandiloquente promotion à travers un modèle de publireportage ne disant pas son nom. « Le match de Vasco contre El Litoral, ainsi que tous ceux auxquels participeront nos courageux compatriotes, seront retransmis en direct de Santiago sur les ondes de Rádio Mayrink Veiga. Ces retransmissions seront assurées avec la compétence habituelle, la précision impartiale et la parole faisant autorité d’Oduvaldo Cozzi, une exclusivité de cette station dont les initiatives dans le domaine sportif l’ont rendue chère à tous les Brésiliens, ne refusant jamais son soutien à des tâches d’une si grande importance nationale, comme celle qui consiste désormais à suivre les pas de la puissante équipe du Vasco da Gama, championne carioca invaincue en 1947. »

Pour faciliter la venue des cracks continentaux, Colo-Colo prend à sa charge les frais d’hébergement et, même si ce n’est pas attesté, promet probablement une partie des recettes au guichet. En attendant le match inaugural, le quotidien uruguayen El Bien Público éclaire son lectorat sur les lieux de séjour des compétiteurs. On apprend ainsi que le Club Nacional a choisi l’Hotel City de Santiago[8], un immeuble Art déco à deux pas de la cathédrale, alors que River Plate s’oxygène sur la côte pacifique, au sein de la luxueuse Hostería de Llolleo de Tejas Verde, près de l’embouchure du fleuve Maipo. Si l’on en croit La Guía del Veraneante (Le Guide de l’estivant, une publication disparue), le complexe est « un des plus fréquentés par les étrangers, car outre sa proximité avec Santiago[9], il offre tout le confort et les prestations des meilleurs établissements du genre. Il dispose d’une magnifique piscine et propose des excursions en bateau sur le fleuve. » Les Equatoriens d’Emelec logent à proximité de la Place d’Armes, sur laquelle ils déambulent en soirée au contact d’admirateurs. Venue par un vol spécial depuis l’aéroport Santos-Dumont avec escale à Buenos Aires, la petite délégation de Vasco da Gama – au sein de laquelle se trouve un cuisinier, un luxe rare pour l’époque – s’installe dans le cadre verdoyant de l’hôtel Los Maitenes.

River Plate sur son lieu de séjour. El Charro Moreno est au premier plan, Angel Labruna au troisième rang.

En complément du matraquage médiatique à l’œuvre autour de l’épreuve, Colo-Colo effectue ses propres opérations promotionnelles afin de s’assurer de recettes à la hauteur des frais engagés. Club au fort soutien populaire, El Cacique propose des événements en lien avec la compétition sous forme de concours d’affiches, de poésie et d’activités sportives. Il lance également une tombola réservée aux personnes souscrivant un abonnement pour les rencontres dont le lot principal est un voyage d’une semaine aux États-Unis, tous frais payés. Il s’assure enfin du soutien de diverses personnes physiques ou morales afin de doter le tournoi de nombreux trophées récompensant les vainqueurs et les meilleurs joueurs de chaque rencontre[10].

Voilà, à la veille de l’ouverture du tournoi, tout est prêt, même la météo est de la partie avec une température proche de 30 degrés en journée, plus fraiche en soirée, idéale pour la pratique sportive. A Santiago, les pronostics vont bon train quant aux chances de Colo-Colo face aux cadors rioplatenses et brésiliens.

A suivre.

L’affiche du tournoi. Le calendrier sera modifié en cours de compétition et le championnat s’achèvera le 17 et non le 14 mars.

[1] Le Torneo Internacional de Chile 1942 réunit Colo-Colo, River Plate et Peñarol, les Uruguayens étant les vainqueurs de l’épreuve. Quatre éditions sont organisées jusqu’en 1948.

[2] San Lorenzo en 1941, Estudiantes en 1942, Ferro Carril Oeste en 1943.

[3] El Torneo del Atlantico n’a eu lieu qu’à une seule reprise en 1947 au Centenario de Montevideo avec Nacional (vainqueur), Peñarol, River Plate, Boca Juniors, Vasco da Gama et Palmeiras.

[4] La CBD a prévu des rencontres de pré-sélection impliquant des joueurs de Vasco et le sélectionneur Flávio Costa en mars 1948, préparatoires à la Copa Rio Branco contre l’Uruguay (victoire de la Celeste 1-1 et 4-2).

[5] L’absence d’Olimpia est parfois associée aux conséquences de la Guerre civile de 1947, sans certitude aucune, car à titre d’exemple, la sélection paraguayenne participe et performe (seconde) lors du Sudamericano de décembre 1947. De même, Olimpia se trouve à Santiago de Chile en janvier 1948 pour le Torneo Internacional de Chile (avec Flamengo, Magallanes et un combiné d’Universidad de Chile et d’Universidad Católica). Y a-t-il désaccord avec l’organisation du Sudamericano des clubs ? Des engagements par ailleurs ? Je n’ai rien trouvé permettant d’expliquer l’absence des Guaranis.

[6] Rio étant la capitale du Brésil (jusqu’en 1960), on peut supposer que le champion carioca a été privilégié au champion paulista (Palmeiras). En outre, le Paulistano 1947 a pris fin tardivement, mi-janvier 1948.

[7] 7 millions de pesos chiliens de 1948 équivalent approximativement à un peu moins d’1 million d’Euros actuels.

[8] Dans un des numéros suivants, il est question de la résidence Lenner, à proximité du stade Nacional. Les Uruguayens ont-ils déménagé pour trouver plus de calme qu’en centre-ville ?

[9] Proximité relative, plus de 100 kilomètres.

[10] Une cinquantaine de trophées sont remis durant l’épreuve !

9 commentaires pour "Naissance d’un Championnat"

  1. Alexandre dit :

    C’est prometteur, merci.

    Ca me fait toujours un p’tit quelque chose de voir de la poésie être, de près ou de loin, mêlée au football.

    Non que je trouve cela si bizarre, au contraire : simplement parce que ça n’eut rien de si farfelu pendant très longtemps, et sous bien des latitudes.

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  2. Alexandre dit :

    De loin ça paraît curieux, ces réserves premières des Uruguayens à concourir, alors qu’ils avaient été à la pointe pour la Coupe du Monde.

    Et sinon pour surmonter leur isolement géographique et sportif, y avait-il d’autres raisons pour expliquer que des Chiliens firent tant pour aboutir ce genre d’événement?

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    1. Verano82 dit :

      Hormis le Chili, qui aurait pu organiser un tel tournoi ? L’Argentine ? Les Brésiliens auraient refusé de participer et cela aurait été la même chose dans l’autre sens. Peut être l’Uruguay mais ses deux grands clubs n’en ressentaient pas le besoin, ils se mesuraient fréquemment à ce qui se faisait de mieux chez leur voisin rioplatense.
      Et puis qui était prêt à prendre un tel risque sur le plan financier ? Les grands clubs ne sont pas venus gratuitement même si rien ne l’atteste définitivement dans ce que j’ai lu.
      La fin des 40es est propice à ce que le Chili organise le tournoi : ses relations avec l’Argentine sont bonnes, ce qui n’a pas toujours été le cas, loin de là, idem avec le Pérou. La diplomatie peut donc jouer pour soutenir l’initiative de Colo, faire la promotion du Chili, grand rassembleur de l’Amsud.
      Le développement de l’aviation civile permet également de rapprocher Santiago de Rio, ce qui réduit singulièrement le temps de transport de Vasco et permet leur venue.
      Il faut ajouter la bienveillance de la Conmebol, officiellement extérieure à l’organisation, mais dont on verra par la suite qu’elle intervient en cours de tournoi pour assurer le succès de l’épreuve. Et son président est Luis Valenzuela, un Chilien.

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  3. ajde59 dit :

    oui compétition qui a été reconnu officiellement comme les prémices de la Copa Libertadores, à ce titre Vasco avait réclamé que son titre soit reconnu comme tel.

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    1. Alexandre dit :

      C’est pour ça que ça me disait un truc, merci!

      Déjà évoqué par l’un d’entre vous (toi ou Verano, a priori..à moins que Cebolinha? peu importe), il me semble.

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    2. Fasozi79 dit :

      Merci pour le spoil…
      😉

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  4. ajde59 dit :

    Le club bolivien de Litoral c’est une référence direct à l’ancien département du Litoral (antofagasta, atacama), le territoire maritime perdu par la Bolivie lors de la guerre du pacifique contre le Chili en 1879. Club de La Paz, qui a bien perdu son lustre d’antan depuis des décennies

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  5. Khiadiatoulin dit :

    Genial. Merci. Tu penses quoi de la Pequeña Copa del Mundo de Clubes jouée à Caracas ?

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    1. Verano82 dit :

      Je n’en sais pas grand chose.

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