Paraguay 1953 : la nuit où l’Albirroja a conquis l’Amérique du Sud

Lima, 1er avril 1953, Mercredi Saint. Dans un Stade Nacional à moitié vide, onze Paraguayens en blanc renversent le puissant Brésil 3-2 et offrent à l’Albirroja son premier titre continental. Le second viendra en 1979. Mais cette nuit-là, tout commence.​​

Amérique Histoire

Un tournoi qui ne devait pas se jouer au Paraguay

L’histoire commence avec un paradoxe. C’est le Paraguay qui devait organiser, en 1953, ce Championnat Sud-Américain, l’ancêtre de la Copa América. Mais la Liga Paraguaya de Fútbol, faute d’un stade à la hauteur de l’événement, décide de délocaliser la compétition. C’est finalement Lima qui accueille l’ensemble du tournoi, au Stade Nacional, avec un partage des frais et des recettes entre les deux fédérations.

L’Argentine et la Colombie, elles, ont purement et simplement renoncé à participer. Sept nations se retrouvent donc en lice : Paraguay, Brésil, Uruguay, Chili, Pérou, Bolivie et Équateur.

Une phase de groupes en dents de scie

Le parcours paraguayen est tout sauf linéaire. L’Albirroja démarre fort avec une victoire nette contre le Chili (3-0), portée par un doublé de Rubén Fernández et un but d’Ángel Berni. Mais la suite est plus compliquée.

Le match nul contre l’Équateur (0-0) passe encore. En revanche, l’affaire contre le Pérou laisse un goût amer. Menés puis revenus à 2-2, les Paraguayens marquent ce qui semble être le but de la victoire… mais un changement irrégulier (un troisième remplacement non autorisé par le règlement) vaut au Paraguay la perte du point du match. Pire : le joueur Milner Ayala, coupable d’avoir frappé l’arbitre, est suspendu trois ans. Une décision sportive cruelle – mais méritée – qui aurait pu briser le tournoi avant même la ligne d’arrivée.

Contre l’Uruguay, nouveau nul (2-2). le Paraguay bat ensuite la Bolivie (2-1) et accomplit l’exploit de la phase régulière en renversant le Brésil (2-1), avec des buts d’Atilio López et d’un entrant décisif, Pablo León, à la 89e minute.

Au classement final, Brésil et Paraguay terminent à égalité, tous deux avec 8 points. Une finale s’impose pour désigner le champion.

La finale : 45 minutes de génie, 45 minutes de résistance

1er avril 1953. Les Paraguayens entrent sur le terrain comme si c’était leur stade. Le match est arbitré par un Anglais, Charles Dean. En première mi-temps, ils sont intenables. Atilio López ouvre le score à la 14e minute. Manuel Gavilán double la mise à la 17e. Et Rubén Fernández, meilleur buteur paraguayen du tournoi avec quatre réalisations, enfonce le clou à la 41e. 3-0 à la pause. Le Brésil est sonné.

La seconde période appartient à Baltazar. L’attaquant brésilien de Corinthians réduit l’écart à la 56e, puis à nouveau à la 65e. Le Brésil presse, cherche l’égalisation. Mais l’Albirroja tient. Elle résiste. Elle souffre et elle tient.

Fin du match : Paraguay 3, Brésil 2. Pour la première fois de son histoire, le Paraguay est champion de l’Amérique du Sud.

Les héros d’une nuit historique

Rubén Fernández (Libertad) termine meilleur buteur paraguayen avec 4 buts, dont le troisième et décisif en finale. Ángel Berni (Olimpia) et Atilio López (Guaraní) complètent le podium des réalisateurs.

Six joueurs ont disputé l’intégralité des sept rencontres : López, Juan Ángel Romero, Antonio Gómez, Manuel Gavilán, Berni et Fernández. Ces deux derniers ont joué chaque minute des 630 disputées — une endurance physique et mentale remarquable.

Le gardien Adolfo Riquelme (Nacional) a porté les gants lors de la finale. En défense, la charnière Olmedo-Herrera a su résister à l’assaut brésilien en seconde période. Et c’est Manuel Gavilán (Libertad), milieu de terrain reconverti en défenseur, qui a inscrit le deuxième but de la nuit.

L’anecdote du coach qui s’en va… et revient

Le tournoi ne manque pas de saveur humaine. Après la victoire en phase régulière contre le Brésil, le sélectionneur Manuel Fleitas Solich quitte Lima pour rejoindre… Rio de Janeiro, où l’attend un contrat avec le Flamengo. Il revient dans la capitale péruvienne quelques heures avant la finale pour diriger une dernière fois son équipe. Et la mène au titre.

Une statistique qui parle d’elle-même

Le Paraguay est l’un des trois seuls pays de l’histoire à avoir battu deux fois le Brésil dans un même tournoi continental, aux côtés de l’Argentine en 1937 et du Mexique en 2003. Quatre ans plus tôt, en 1949, l’Albirroja avait subi une cuisante défaite en finale face à ce même Brésil : 0-7. La revanche fut totale.

En battant le Brésil, le Paraguay devenait le cinquième pays seulement à remporter un Championnat Sud-Américain, rejoignant l’Argentine, l’Uruguay, le Brésil lui-même et le Pérou au palmarès du tournoi.

Ce que cette nuit représente encore aujourd’hui

Le Paraguay retrouvera ce sommet en 1979, en battant le Chili en finale d’une Copa América disputée sur l’ensemble du continent. Deux titres en tout, deux fois contre toute attente. Mais tout commence ici, à Lima, un soir d’avril 1953.

Un Mercredi Saint. Un stade à moitié vide. Et un peuple qui, pour la première fois, pouvait se dire champion d’Amérique.

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