Beck, Duhart : le pouvoir du beau

Le 17 février 1935, l'Italie et la France se rencontraient pour une partie dans laquelle brillait particulièrement un duo venu d'hors les frontières...

Europe Histoire

Ce soir du 16 février 1935, une scène d’un autre temps pour nos yeux englués dans le XXIème siècle a lieu. L’imposant hall de la gare de Rome-Termini ne parvient pas à combler les besoins du système ferroviaire Italien. On est à l’étroit, on se bouscule sous cette pyramide de tôle et d’acier enserrée de deux édifices aux allures de temples antiques. Les colonnes sont là, les dieux se sont éclipsés depuis quelque temps maintenant. Il n’empêche que les idoles demeurent. La sélection italienne vient tout juste de débarquer de son train provenant de Pise et est accueillie par quelques centaines de tifosi, de journalistes et de cravatés qui ne font pas que la porter.

Moins d’une demi-heure plus tard, c’est la sélection française qui débarque de son train après 22 heures de trajet. Prévenus qu’ils seront accueillis par le président et le secrétaire général de la fédération transalpine, ainsi que par un diplomate français, les joueurs sont surpris et s’amusent de rencontrer leurs adversaires et leurs supporteurs. Les flashs se font encore à la poudre de magnésium. Ça crépite dans cette gare bouillonnante. Les tifosi et les internationaux français échangent comme ils le peuvent et ces derniers leur font comprendre que : « si la squadra italienne gagnait ça ne serait pas par plus de deux buts d’écarts ! » (L’Intransigeant, 17 février 1935). Il est vrai que la délégation française se sait petite dans la péninsule. Elle vient affronter les champions du monde en titre, le lendemain, au Stade du Parti National Fasciste.

Vue partielle de la gare de Roma Termini en 1935.

Pourtant, Vittorio Pozzo, sélectionneur italien et ponte parmi les pontes du ballon rond (« l’un des trois Napoléons du Football », avec Hugo Meisl et Herbet Chapman, selon le journal Match-L’Intran du 12 février 1935), a préparé ce match dépourvu de toute suffisance. Selon lui, la sélection française est celle qui a le plus progressé ces deux dernières années en Europe. L’élimination de la Coupe du monde, à l’étriquée, face à l’Autriche en mai 1934 a donné la mesure : « Jusqu’à la dernière saison, pour nous, » confie Vittorio Pozzo, « le match de football latin, le vrai match, n’était qu’un Espagne-Italie. À partir d’aujourd’hui, il faut tenir compte de la France aussi, la placer au même niveau » (Match-L’Intran, 12 février 1935).

Justement, les Bleus ont affronté la sélection hispanique à Madrid un mois plus tôt. La défaite 2 buts à 0 fut bien accueillie par la presse nationale. Le temps des grandes fessées semble enfin révolu. De ce match, cinq joueurs sont conservés dans le 11 de départ : Vandooren, Mattler, le teigneux, Gabrillargues, Verriest et Courtois le serial-buteur. Delfour, Keller en vieux briscard et Aston font leur retour après une absence. Llense, le gardien sétois, jusqu’alors cantonné au rôle de remplaçant de Thépot, met les gants pour la première fois. Deux nouveaux visages s’invitent à la fête : Yvan Beck, le Sétois et Pedro Duhart, le Sochalien, deux prodiges qui divisent le pays autant qu’ils suscitent l’admiration depuis quelques années déjà. L’un et l’autre ont le malheur d’être nés en dehors des frontières hexagonales (comme Courtois d’ailleurs bien que celui-ci n’affole pas la presse : il est né à Genève.)

Photo parue dans Le Miroir des sports du 4 décembre 1934.

Beck voit le jour en Yougoslavie, à Belgrade, tandis que Duhart tape ses premiers ballons en Uruguay, où il est né de parents Basques français. Duhart est perçu comme un petit prodige du football mondial dès 1932, année où il se balade sous les couleurs du Nacional malgré la dureté du football rioplatense. Il joue deux matchs avec la sélection uruguayenne. Il a 24 ans. Beck, lui, est d’un an son aîné mais fait office de vieux routier. Il débute en sélection yougoslave à 18 ans et brille à la Coupe du monde 1930, deux ans plus tard, terminant demi-finaliste avec la Plavi tout en plantant trois pions. Dont un face au Brésil. Depuis 1928, il fait le bonheur du FC Sète dont il est le visage et l’animateur, le cœur et les couilles. Ces-deux là font la paire : d’inters (sorte de 10 désaxé). L’un et l’autre ont des facilités techniques hors-normes, une faculté d’élimination, de conservation du ballon et une compréhension du jeu que l’on pourrait déjà qualifier de modernes.

Si Beck est remarqué pour sa puissance, Duhart s’exprime dans un style virtuose, félin. L’un et l’autre ont tendance à déborder, dans ce football encore bien rigide, aux allures militaires. Ils ont une certaine aversion pour l’exigu. La vie de Beck en témoigne. Outre-mesure. Mais leurs parcours créent quelques réticences. Après la défaite face à l’Espagne un mois plus tôt, Pierre Junqua écrit dans les colonnes de Football : « Qui enverrons-nous à Rome ? Mystère et comité de sélection ! Évidemment, il y a Duhart et Beck qui pourraient nous rendre quelques signalés services […]. Mais Beck, quoique Français et capitaine de l’équipe qui a gagné, l’an dernier, le Championnat et la Coupe, est « d’éducation sportive yougoslave. ». Quant à Duhart, il a le tort, né de deux Français authentiques, d’avoir vu le jour à Montevideo. » (Football, 31 janvier 1935). Dans ces années où le nationalisme suinte, purulent, de tant de pores, ces deux-là n’auront le droit qu’à une seule chance de briller. Chacun de leurs matchs a des allures de jubilé.

Extrait du Miroir des sports du 12 mai 1934.

Du côté italien, une génération dorée se dirige vers la fin de son règne. Une autre émerge. Sur le 11 aligné le lendemain, quatre sont champions du monde 1934 (Monzeglio, Varglien, Guaïta, Meazza). Quatre autres le seront en 1938 (Ceresoli, Ferraris, Ferrari et Ferraris II) de même que Giuseppe Meazza qui doublera son gain. Mascheroni honore sa première cape sous le maillot italien, lui qui en déjà connu avec l’Uruguay. Même scénario pour Scopelli, version argentine. Montesanto est titularisé pour la seconde fois. C’est donc une équipe italienne nouvelle, certes, mais qui présente des certitudes techniques et des standards de haute volée. Trois mois plus tôt, elle s’est inclinée, à 10 dès l’entame du match, 3 buts à 2 face aux Anglais, dans un match d’une violence rare : « la bataille de Highbury ».

Les Français pourront assister à ce match grâce aux joies de la Télégraphie Sans-Fil. À Rome, ce début d’après-midi du 17 février 1935 offre un ciel clair et un soleil généreux, horizon idéal pour les près de 30 000 tifosi du Stade du Parti National Fasciste. Dans la tribune officielle, Mussolini apparaît triomphant aux côtés de Jules Rimet et de Monsieur de Chambrun (ambassadeur français à Rome). Il n’est pas de mauvais ton de se fréquenter. Les onze calciatori font partie intégrante de l’instrumentalisation fasciste. Cette équipe doit être l’incarnation triomphante de l’Homme Nouveau. De chaque côté des Alpes, le nationalisme sportif bat la chamade. Depuis la guerre, on n’a rien trouvé de mieux que ces onze paires de cuisses en culotte pour matérialiser un État-Nation. Le sport, le football, simples paravents des ogres.

Dans la tribune officielle, de gauche à droite, Charles de Chambrun (ambassadeur de France en Italie), Benito Mussolini et Jules Rimet (président de la FIFA et de la FFFA). Le match du 17 février a lieu dans le cadre d’un rapprochement diplomatique entre la France et l’Italie qui conduira, en avril 1935, à la conclusion de l’éphémère « front de Stresa » contre l’Allemagne hitlérienne.

Et pourtant, le jeu contient ses logiques propres et crée un monde de rectangle vert où tout semble disparaître pour renaître durant 90 minutes. Il se peut que de nouvelles formes prennent vie et nous marquent durablement. Cet après-midi-ci, dès le coup d’envoi donné par M. Baert, des vagues azzurri prennent les tricolores à défaut. Eux qui se remettent à peine d’un éprouvant voyage en train et qui ne se sont jamais entraînés ensemble, jetés dans le grand bain, à l’image du gardien Llense. Après 6 minutes de jeu, Ferraris lance en profondeur Giuseppe Meazza, la ligne arrière est prise à défaut. Llense, encore trop timoré, amorce une sortie avant de se raviser, laissant le temps à Meazza de finir, facile. 1-0. Le stade exulte, une promenade semble s’amorcer. D’autant que 13 minutes plus tard, les trois mêmes hommes s’impliquent à changer la marque. Ferraris centre fort en direction du but, Llense ne parvient pas à sécuriser le cuir et le relâche, ce qui permet à Meazza de le crucifier. 2-0. Ça va être dur.

Ça va être dur, et pourtant, les coéquipiers de Mattler réagissent idéalement. La mesure est prise et les premiers automatismes se mettent en place. Ainsi : « l’équipe s’organisa. Verriest, tranquillisé, passa à l’attaque, et notre quintette offensif construisit alors un jeu de grand style qui permettait, à la trentième minute, à notre ailier droit Keller, de réduire le score. » (Football, 21 février 1935). Petit aperçu : « Duhart prend la balle, double Keller à droite et centre. Beck contrôle, passe à Aston, qui, marqué, donne à Delfour. Le demi gauche centre en hauteur. Courtois détourne le cuir de la tête. Keller s’infiltre entre les deux arrières, reprend de la tête avec un grand sang-froid et marque malgré l’intervention de Ceresoli. » Ce sont donc 6 joueurs français qui tâtent le cuir dans cette action décisive. Partie de l’aile droite, le jeu bascule avant qu’un centre et une double déviation clouent une défense italienne médusée. 2-1. Et si ? Le onze bleu, libéré, calmé, attaque sans relâche les buts italiens si bien qu’une atmosphère transfigurée prend place. « Les attaques, admirablement menées par Beck et Duhart » butent sur quelques gestes, quelques timidités de Keller, Aston et Courtois, pas en réussite. Le « brio » de Duhart arrache même « des applaudissements à la foule italienne ». Durant ce dernier quart-d’heure de la première mi-temps, les Français donnent l’impression de rouler sur les Italiens. Malgré cela, le score demeure à l’entracte. Mais il semble bien que, oui, quelque chose s’est produit, dans ces quinze minutes là. Il semble que l’Équipe de France a pu regarder les champions du monde à l’horizontal, dans les yeux, pupilles à pupilles. Qu’elle a pris conscience d’elle, qu’elle a su faire table rase de l’histoire. Car on l’a dit, un match est un monde de 90 minutes. Et dans ce monde-là, portée par son duo Beck-Duhart, elle a le droit à sa part de soleil.

Arrêt du gardien de but italien Carlo Ceresoli.

Or, tristement satisfait d’une petite défaite, les membres du comité de sélection ordonne à leurs joueurs de défendre pour conserver ce score en deuxième mi-temps. Dès lors, c’est le courage et la ténacité qui permirent à l’Équipe de France de remplir cet objectif, médiocre. Score final 2-1, conspués, les joueurs italiens gagnent le vestiaire tandis que les Français sont applaudis par le public.

Quelques jours plus tard, dans les colonnes de Football et du Miroir des Sports, on a l’amertume heureuse. Heureuse, car cette équipe a pu rivaliser, par instants avec brio, avec les champions du monde en titre. Amer par contre, à cause de la décision de conserver ce score et de juger honorable la défaite par un but d’écart. Ainsi, « pourquoi alors décider de faire jouer Beck et Duhart en retrait (…) ? Soit les Italiens n’ont plus marqué, mais les trois avants qui restaient en ligne ont été facilement tenus en respect par la défense adverse. » (Football, 21 février 1935). Beck, bien « qu’intermittent » et Duhart « qui a encore 10 kilogrammes à perdre pour être lui-même » furent les plus en vue sous le ciel romain (Miroir des Sports, 19 février 1935). Verriest, le demi-centre, le Roubaisien apporta également sans compter. Ainsi, Football titra : « Réunie, entraînée, mise en confiance, bref, préparée comme sa rivale, l’Équipe de France était de taille à monter au Capitole. » (Football, 21 février 1935).

Pages 120-121 du Miroir des sports du 19 février 1935.

C’est de cette manière que Yvan Beck et Pedro Duhart deviennent membres de ces nombreux internationaux français nés à l’étranger. Étrangement, ces deux-là connurent une fin âpre et sans lumière. Il paraît même dans une grande misère pour Duhart. Ainsi, il décéda seul, le 5 janvier 1956 à Buenos Aires ou en Uruguay (cela est incertain) après avoir définitivement rejoint le continent du bout du monde, dans les premières semaines de la guerre. Yvan Beck, lui, devint un commandant remarqué de la Résistance communiste des Basses-Alpes durant ces années d’épouvante et d’ombres. Quelques hauts faits d’armes et un tragique évènement l’exposèrent à toutes sortes de critiques. Devenu entraîneur de clubs amateurs, dans le Sud-Est de la France et en Algérie, il rejoignit Sète en 1958. Dans sa patrie d’adoption, il exerça le métier de livreur-mareyeur en étant hébergé dans un bar sur les Quais. Ce, jusqu’à sa mort le 12 juin 1963 alors qu’il allait livrer le poisson aux halles.

Tous deux, virtuoses balle aux pieds, ont démontré, car il le faut sans cesse, sans doutes, que la beauté dissout les frontières. Ainsi en témoigne la foule italienne enthousiasmée par leurs œuvres sous les yeux chemises noires de Benito Mussolini.

Gabriel Dubois pour Pinte 2 foot.

2 commentaires pour "Beck, Duhart : le pouvoir du beau"

  1. Alexandre dit :

    Eh bien merci pour ce texte, qui m’en dit plus de ce Beck dont j’ai vu la rue il y a un mois.

    Question : quel est ce « tragique évènement » le concernant? Et comment se retrouva-t-il en France?

    Je lis qu’il dirigea un maquis à Bayons, éhéh : je connais bien ce village, j’ai adoré cet endroit.

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  2. AmYisraelChai dit :

    Et dire que le France-Italie suivant (en 1937) verra les prouesses d’un gardien de l’équipe de France d’origine italienne et qui se verra attribuer le surnom de Laurent le magnifique à la suite de ce match. Qui aurait aussi dit qu’il faudrait attendre 1982 pour voir l’équipe de France triompher de l’Italie grâce à la performance d’un joueur français d’origine italienne ?

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