J’avais trouvé un fanion du Royal Antwerp dans un vide grenier. Je ne devais pas avoir 10 ans. Et bien que je ne connaisse rien de ce club à l’époque, ni même grand-chose aujourd’hui, et que ma tendresse naturelle aille vers les Mauves d’Anderlecht, il a tapissé les murs de ma chambre pendant quelques années, entre posters de Onze Mondial et écharpe du Toro à la gloire d’Enzo Scifo. La Belgique toujours… J’aimais les lignes vintages de ce ballon, ces courbes du passé qui venaient titiller ma curiosité, comme les bouquins d’histoire du foot que je m’enfilais par cageot. Piocher toujours plus profondément dans les archives, plus que de raison, dénicher la perle rare et la garder pour soi jusqu’à la rencontre providentielle des siphonnés du bulbe qui hantent ce site anonyme. Je n’étais finalement pas seul dans ma lubie, d’autres la partageaient, l’enrichissaient un peu plus chaque jour.
Ce fanion est un bout de mon enfance où je regardais et lisais scrupuleusement tout sur notre sport. Du classement du championnat bulgare aux compositions de notre quatrième division. Je n’étais jamais rassasié. Ce n’est heureusement plus le cas mais les séquelles demeurent bien visibles…
Je n’ai que peu de souvenirs d’Antwerp et aucun réellement marquant. Sa présence en la finale de Coupe des Vainqueurs de Coupe en 1993 m’avais surpris. Noyé dans le ramdam provoqué par l’entrée fracassante du nouveau riche Parme, Alex Czerniatynski était certainement le seul nom à me dire vaguement quelque chose. Czernia, dont j’avais récemment découvert les qualités dans une VHS, était l’archétype du battant. Ou du moins, l’image que je m’en faisais… Donné régulièrement pour mort mais Phoenix des hauts fourneaux, gueule et cœur de Polonais dont l’histoire aurait pu très bien s’écrire plus au Sud, de l’autre côté de la frontière, sans que sa flamme ne s’éteigne sous les couleurs sang et or. La communion entre Czernia et ses fans était palpable car il ne trichait pas. Ça se sentait. C’était diablement efficace, pas toujours académique mais le gamin de Charleroi offrait ce supplément d’âme que le public appelle des ses vœux dans les travées. Comme lors de cette épopée 1993 qui est le chant du cygne du foot de club de son pays, comme lors de son égalisation face à la Hongrie, neuf ans plus tôt, à la suite du travail herculéenn de l’ami Ceulemans.
A Wembley, Czernia, bien que vaincu, recevait donc une reconnaissance tardive mais méritée. Un chemin semé d’embûches, entre malchance et rivalité de style avec Erwin Vandenbergh, aigle surplombant désormais Gand, il aura surtout brillé par son absence lors des grands rendez-vous. Pas de día de los muertos ni de gondole à Venise pour notre boucanier. Fort d’une densité et d’une qualité supérieure à l’époque, le Plat Pays des années 1980 pouvait se le permettre. En 1993, ce n’est plus la même limonade… Mais si sa présence aux États-Unis, un an plus tard, a tout d’une revanche personnelle, elle n’est finalement qu’un juste retour des choses. Car personne, à Liege ou Anvers, n’a oublié son sourire communicatif à chacune de ses réalisations ni son but du tibia au stade Martínez Valero d’Elche.

Si de nos jours, malgré un timide rebond, affronter nos voisins n’est plus vraiment un challenge, ce n’était pas le cas 35 ans auparavant. Aucune équipe française n’avait le pedigree d’un Anderlecht et quand le monegasque Youssouf Fofana slalomait entre les Blauw en Zwart, l’Hexagone applaudissait des deux mains, consciente de l’exploit sous ses yeux. La Belgique d’alors savait ce que nous ignorions, c’est à dire gagner, imposer sa loi à l’adversaire, broyer ses intentions jusqu’à le faire suffoquer. Comme l’avait brillamment démontré Malines à Strasbourg, aux dépens de l’Ajax du gourou Cruyff.
Les Elie Ohana, Josip Weber ou Johnny Bosman. Les ténors africains Stephen Keshi, Charles Musonda, Amokachi ou Ikpeba. Nilis, Degryse, Wilmots ou le vieux Jan… Des noms parmi des dizaines, familiers des passionnés, qui rendaient chaque duel dominical plus âpre, chaque rivalité de bourg plus colorée. Certaines stars d’outre-Quiévrain venaient se jauger sous nos latitudes, avec des fortunes diverses, tels les Vercauteren, Desmet, Demol, Eddie Krnčević ou Frank Farina. L’inverse était moins vrai mais la France ne pouvait qu’être reconnaissante envers ce championnat qui lui avait ouvert les yeux sur JPP. Ce que les plus jeunes ne peuvent comprendre, c’est que rien n’était jamais acquis sur le Continent, en Belgique ni ailleurs, et nos nuits se peuplaient des luttes homériques entre Auxerre et le Standard ou du coup de casque d’Antoine Kombouaré au Parc Astrid. Une lutte à armes égales, aujourd’hui malheureusement révolue. Et je repense à Nii Lamptey, ce petit joyau ghanéen, première victime de la mondialisation à outrance, et à Jean-Marc Bosman, son symbole hypocrite, lui qui exigeait simplement son dû.
Étienne de La Boétie, Michel de Montaigne et Bordeaux se moquent comme de l’an 40 du penalty d’Enzo Scifo face au Dniepropetrovsk. Pas moi… C’était la première fois que je remarquais, dans les Chroniques annuelles de l’Equipe, le patronyme de celui qui allait devenir mon héros pendant cinq longues années. Cinq ans, c’est une éternité quand tu es gosse. Presque une vie… Ce n’est néanmoins pas sur les bords de la Garonne que notre histoire platonique débute mais au sein d’un pays en fusion qui n’existerait bientôt plus.
Ce 23 août 1989, au Maksimir de Zagreb, j’ai une épiphanie, une vision chamanique. Ce port altier, cette délicatesse dans la passe, cette emprise sur le jeu, je tombe instantanément sous le charme de Vicenzo. L’AJA, guidée par la maestria du meneur belge, remporte ce jour-là son premier duel européen face au Dinamo de Boban et Šuker, grâce à un doublé de Didier Otokoré, mettant fin à une longue malédiction. D’aucuns s’étonnent de sa présence dans l’Yonne, c’est le choix le plus judicieux de sa carrière… Couvé par un Guy Roux qui lui laisse une liberté totale, Scifo réalise une saison 1990 exceptionnelle, à lancer les flèches Cocard et Vahirua, à offrir des caviars à la louche à son buteur hongrois moustachu Kálmán Kovács. De l’Albanie à Florence, en passant par la Laponie et l’Acropole, Auxerre cumule les miles, Enzo se rachète une vertu, passe de l’espoir déchu au capitaine de frégate en l’espace de quelques mois.
Je sais désormais tout de lui. Ses huit buts par rencontre à La Louvière, son Euro 1984 à 18 balais, sa finale d’UEFA perdue face aux Spurs, son dernier carré au Mondial mexicain… Chose rare, Enzo le repenti avoue avoir royalement merdé à l’Inter, méprisant les légendes que sont Passarella et Bergomi. Une attitude de petit con. Le Mondial italien, si avare en légèreté, arrive à point nommé et marque la renaissance médiatique du Sicilien d’origine. J’ai explosé de joie lors de son but magique face l’Uruguay, serré les dents lors de son échec sur penalty face à l’Espagne, moi le compagnon de route de la Roja. Cela ne m’est plus jamais arrivé… En quatre petites rencontres, Scifo le magnifique met fin aux sempiternels débats sur son potentiel et côtoie les Matthäus et Maradona au sommet de l’Olympe. La saison 1991 est du même acabit. Auxerre, follement offensif, ravit la foule et finit troisième, Scifo plane au-dessus de Pascal Olmeta lors d’un triomphe 4-0 à l’Abbé-Deschamps. Un pur régal…

Dorénavant sous les couleurs du Toro, les possibilités de suivre Enzo en direct sont plus rares, elles n’en deviennent que plus précieuses. En mauvais patriote que je suis, je pousse fort pour les Belges lors de l’amical de 1992 au Parc. Une rencontre solaire, débouchant sur un 3 partout, illuminée par la classe de Scifo et une papinade splendide. Si les Bleus de Platini semblent avoir soudainement perdu leur mojo carnasier des qualifications pour l’Euro, Enzo marche sur l’eau, regaillardi par son retour réussi en Serie A. Ce Torino est une ode au beau jeu. Martín Vásquez, Lentini, le brésilien Casagrande, le latéral offensif Roberto Mussi… Enzo s’offre un nouveau podium et une épopée européenne, huit ans après celle avec Anderlecht. Je me souviens parfaitement avoir suivi la confrontation face au Real sur une onde espagnole, à me laisser bercer par la cadence frénétique du commentateur, à échanger les piques avec mon frangin, cet indécrottable merengue. La finale face à l’Ajax, présentée à l’époque comme le duel des clubs formateurs, je ne l’ai pas vue, faute de Canal +, mais cette douloureuse défaite aux points a des airs de triomphe et adoube définitivement le talent de cette génération. Scifo remporte la Coupe l’année suivante, plus personne ne remet en cause sa place dans le championnat le plus prestigieux, il fait néanmoins le choix de le quitter, pour la quiétude de Monaco.
Ce mercato 1993, quelques semaines après le sacre marseillais, est clinquant. Paulo Futre débarque à Marseille, Raí est attendu au PSG et Enzo rejoint Jürgen Klinsmann sur la Principauté. L’affaire OM-Valenciennes va changer la donne. Remplaçant au pied levé des Marseillais exclus des compétitions européennes, l’ASM accède au dernier carré de la Ligue des Champions, se délestant au passage du Spartak et de la Galatasaray grâce à un doublé du Belge, avant de s’incliner à San Siro. C’est là que nos chemins se séparent… Lors du Mondial américain, je n’ai de yeux que pour Gabriel Batistuta. Et mon âme de midinette a vite fait de préférer la puissance éclatante de l’Argentin au corps meurtri d’Enzo qui enchaîne les blessures pendant trois saisons. Bien sûr, sa contribution, même réduite, au titre de champion de Monaco en 1997 m’a fait plaisir. Idem pour sa participation à son quatrième Mondial de rang en 1998, preuve de sa longévité, mais cela n’a plus la même saveur. Je ne coche plus les dates des Diables Rouges dans mon calendrier, comme je suis d’un regard distant sa fin de carrière en tant que libero à Anderlecht et Charleroi. La retraite de Scifo en 2001, je suis passé à côté. Mais bien qu’un de nos illustres auteurs, dont je tairais pudiquement le pseudonyme, s’obstine à ne pas l’inclure parmi les légendes de son pays, si je ne devais garder qu’un seul joueur dans mon panthéon personnel, ce serait assurément Enzo. Parce aucun autre footeux ne m’a procuré autant de satisfaction, parce que c’était lui, parce que c’était moi…
Vous devez vous connecter pour publier un commentaire.
Un premier episode marqué du sceau de la tendresse!
Czernia avait pris part aux eliminatoires de 94 faute de mieux, offensivement c’etait effectivenent compliqué (d’où la naturalisation du pauvre Weber)..et les Diables ne l’avaient pas regretté, ce joueur aussi maladroit que genereux avait sauvé le bazar.
Dans la foulee, son integration à l’arrache au groupe belge 94 fut moins sportive que sentimentale, pour services rendus en qualifs. C’etait tres clair..et pas grand monde n’y trouva à redire : il etait aimé, le Czernia.
Je voulais exprimer ce que représentait le foot belge pour moi gamin. Et même sans avoir d’attache avec ce pays, il représentait énormément. Au Mondial 90, j’étais aussi fan de l’Espagne que de Scifo.
Scifo 90, c’etait compliqué de ne pas etre admiratif!, il marche sur l’eau à l’epoque. Un des tout, tout meilleurs acteurs du Mondiale.
Mon plus vieux souvenir live de Czernia, au stade, c’est en CE face au FC Tyrol de Hansi Muller, il avait raté trois buts tout faits, seul face au but, incroyable.. J’ai dû attendre Lukaku pour revoir autant de dechet à la finition chez un international belge.
Mais, en meme temps : il se battait tout le temps, ne lachait jamais rien.. Si je me rappelle bien, c’est á compter de son entree au jeu, que la Belgique commenca à poser de gros problemes à la defense allemande lors du 1/8eme ubuesque de 94.., c’etait chiant d’affronter un mec pareil.
Et au final, il aura quand meme inscrit entre 250 et 300 buts en carriere, pas mal pour un joueur techniquement limité.
Je retiens aussi son but chez les CZ en qualifs, qui nous avait mis sur du velours. Ce but face aux Hongrois que tu evoques, qu’il raconta avoir inscrit les yeux litteralement fermés, et du tibia.. Du Czernia pur jus. Son assist pour Severeyns (joueur encore plus limité, qui n’avait que de la vitesse à proposer) lors de la finale 93 à Wembley.. Sa fin de carriere dans mon club, enfin..
Il m’aura quand meme marqué, le bougre, merci d’avoir pensé à lui!
NB: son transfert de l’Antwerp à Anderlecht fut le declencheur du Waterscheigate.
Czernia, dans cette VHS que j’ai matée si souvent, était présentée comme tu le soulignes parfaitement. Généreux et combatif. Mais c’est vrai que la présence de Vandenbergh était plus qualitative. D’ailleurs, j’ai un temps pensé faire un truc sur Vandenbergh dans cette série..
Scifo, rien à faire, il me fait penser aux chanteurs italo-belges ringards, Claude Barzotti, Frank Michael, Frédéric François. Heureusement, il y a le roi, le seul qui trouve grâce à mes yeux, Adamo bien sûr 😉
https://youtu.be/FHVkxpopjPE?si=lMbHMClZGZza5Ohd
Haha. J’ai eu un coloc libanais pendant quelques temps. Il me chantait souvent Tombe la neige. Ça avait bercé son enfance à Beyrouth.
Il valait quoi réellement Nii Lamptey ? C’est la première baby idol qui m’ait marqué.
Que ce soit Antwerp, le dernier représentant belge en finale européenne, est assez déroutant. La C2, c’est vraiment la chasse-gardée du foot belge. Pas vraiment de souvenir de la finale 90 d’Anderlecht. Vaguement le doublé de Vialli mais je ne sais plus si les Mauves avaient réussi leur match ou non…
Dans mes souvenirs Anderlecht n’avait pas existé, ils attendaient les penos.
A leur decharge: le gap dans l’intensité etait consternant.. et la Samp avait approché Nilis, jusqu’alors formidable..et qui d’ailleurs ne fut pas aligné?? A verifier, un doute