Roquete : entre cages et colonies, trajectoire d’un siècle portugais 9/9 90 ans d’histoire

Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 9/9 90 ans d'histoire

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 « (…) en 1973, j’ai pris un congé et je suis rentré à Lisbonne, le 1er décembre 1974. Malgré l’ambiance révolutionnaire qui régnait, je n’ai jamais été arrêté et, aujourd’hui, je vis paisiblement avec ma femme à Paço de Arcos. » (António Roquete, Record, 24-01-1988)

Avec l’installation de la PIDE au Mozambique, les agents de la Police internationale sont contraints de choisir : intégrer le nouveau dispositif ou rester dans un cadre en voie de disparition. L’absence de perspectives de promotion en décourage plusieurs, certains effectuant des allers-retours avant de se fixer. En 1961, la Police internationale est supprimée et ses effectifs versés dans une police de sécurité publique désormais privée de fonctions politiques.

Dans ce contexte, Roquete cherche à organiser sa sortie. Désireux de quitter ses fonctions et de préparer l’après, il reprend contact avec le président de la Casa Pia, Eduardo Néry. Dans une lettre datée du 1er décembre 1960, il lui demande — sur un ton familier, le tutoyant — de l’aider à accélérer sa mise à la retraite. Douze jours plus tard, il sollicite un nouveau service : faire publier dans la presse sportive lisboète un court texte, qu’il a lui-même rédigé, annonçant son retrait de la police et sa reconversion dans les affaires au Mozambique. L’objectif est clair : faire savoir, notamment par l’intermédiaire de « notre Ricardo » (Ornelas), qu’« je n’ai pas réintégré la PIDE, récemment installée en Angola et au Mozambique ». L’information paraît telle quelle, sur la base d’« informations reçues de Lourenço Marques ». L’initiative révèle une préoccupation nette pour son image et la conscience du discrédit associé aux polices politiques. Dans une autre lettre, en janvier 1961, rendue publique par Néry, Roquete annonce son retour prochain en métropole et félicite son interlocuteur pour les succès du CPAC, qu’il suit « d’après ce qu’on m’a raconté » et via A Bola.

Le processus de retraite s’accélère. Une portaria du 15 décembre 1960 le place en position de « détaché du service aux fins de retraite », après qu’une commission médicale l’a déclaré, le 2 décembre, « absolument incapable de travailler en raison d’une maladie grave et incurable », diagnostic confirmé le 12. En janvier 1961, il obtient une pension composée d’un montant principal et d’un complément conditionné à sa résidence dans la province. Ses revenus restent toutefois amputés par le remboursement d’une indemnité. Autorisé à s’installer en métropole, il semble néanmoins rester au Mozambique, vraisemblablement pour des raisons financières.

Au même moment, la situation impériale se tend. Le conflit ouvert en Angola contre les mouvements indépendantistes — la Guerre coloniale — s’étend à la Guinée en 1963 puis au Mozambique en 1964. Dans le nord de la colonie, la guérilla de la FRELIMO bénéficie du soutien des pays voisins, alors en pleine recomposition (Tanganyika, Nyassaland, Rhodésie du Nord et du Sud devenant Tanzanie, Malawi, Zambie et Rhodésie). Face à la guerre, le régime de Salazar — remplacé en 1968 par Marcelo Caetano — se montre plus ouvert à l’industrialisation et aux capitaux étrangers dans les « provinces ultramarines ». Angola et Mozambique connaissent alors une forte croissance et une urbanisation rapide, attirant colons européens et main-d’œuvre africaine.

Mondlane, le leader du FRELIMO, avec Ernesto Guevara en 1965 en Tanzanie. Puis lors de son enterrement en 1969. Il meurt en ouvrant un colis piégé, un livre, dans la maison d’un de ces amis américain Betty King. Rivaux du FRELIMO, politiciens tanzaniens, PIDE ou Aginter press seront accusés. Des années plus tard, un ancien responsable de la PIDE Oscar Cardoso accusera son ancien agent Casimiro Monteiro piégé le livre.

C’est dans ce contexte que s’ouvre la troisième carrière de Roquete. À Lourenço Marques, il devient chef de la sécurité du Banco Nacional Ultramarino (BNU). Sa mission : surveiller le personnel dans un climat de suspicion politique, les entreprises collaborant étroitement avec la PIDE. Fort de son expérience, il prend aussi en charge la sécurité d’une entreprise liée à la banque, la Caju Industrial de Moçambique (CIM), au cœur du boom de la noix de cajou. Introduite à grande échelle à la fin des années 1940 par Jiva Jamal Tharani, cette industrie — reposant largement sur une main-d’œuvre féminine africaine — connaît un essor rapide : en 1972, 11 usines exportent plus de 25 000 tonnes, plaçant le Mozambique au deuxième rang mondial.

La BNU à Lourenço Marques, bâtiment rempli d’œuvres et avec une architecture moderne. La richesse du lieu démontre la puissance de ces banques dans les colonies. Roquete en tant que chef de la sécurité avait un pouvoir économique derrière lui.

Mais la trajectoire de la CIM illustre aussi les logiques de pouvoir à l’œuvre. Contraint de faire appel au BNU, Tharani voit la banque devenir actionnaire puis majoritaire, jusqu’à l’écarter entre 1961 et 1962. La gestion est critiquée pour son inefficacité et ses pratiques : nominations de proches, contrats attribués à des entreprises alliées, profits tirés de l’endettement. À rebours de ses concurrentes, la CIM — plus grande usine du territoire — ne mécanise pas le décorticage et emploie une main-d’œuvre massive (6 241 salariés en 1968, majoritairement des femmes africaines).

Sous contrôle du BNU, les conditions de travail se dégradent fortement. L’usine devient un espace de surveillance et de coercition. À la tête de la sécurité, Roquete impose une discipline brutale : contrôle permanent, humiliations, sanctions physiques et exigences de production accrues. Les témoignages recueillis par l’historienne Jeanne Marie Penvenne décrivent un climat de peur durable. Surnommé « Mamamele » (« celui qui se déplace comme un chat »), il surprend les ouvrières à l’improviste. Retards, absentéisme ou consommation d’amandes sont sévèrement punis ; dans ce dernier cas, les fautives sont contraintes de boire une grande bouteille d’eau. D’autres témoignages évoquent une augmentation arbitraire des quotas et l’envoi des contestataires au poste de Munhuana, où les Africaines sont battues à la palmatória.

Femmes travaillant au sein de la Caju Industrial

Parallèlement, l’entreprise développe des activités sociales et sportives. Un club de football corporatif est créé en 1964 ; Roquete en est un temps l’entraîneur. Le Grupo Desportivo da Caju Industrial (GDCI) remporte un championnat en 1966 et structure ses membres selon une hiérarchie stricte, excluant les ouvriers — cantonnés à des statuts auxiliaires sans droits — des décisions. Toute discussion politique ou religieuse y est proscrite. À partir de 1969, le club entre dans les compétitions officielles. Après une montée en première division sous la direction de l’Italien Mario Romeo, ancien professionnel et vice-consul d’Italie, l’équipe alterne succès et relégations : descente en 1970, remontée en 1971, maintien en 1972, puis nouvelle relégation. En 1974, confronté à des difficultés financières, le club cesse ses activités, entraînant la dispersion de ses joueurs vers d’autres équipes de Lourenço Marques.

De son côté, Roquete reste étroitement lié à la Casa Pia. Les 11 et 12 juin 1965, il accorde une interview au mensuel O Casapiano, fondé par Augusto Poiares et publié par le CPAC. L’entretien, réalisé à Lourenço Marques par Fernando Henrique da Silva, autre « ganso », dresse un portrait flatteur : « sa personnalité m’a agréablement surpris, son intérêt pour tout ce à quoi il s’est consacré ou se consacre, son niveau culturel, ses manières et sa façon d’être ». Roquete y affirme avoir toujours cherché à « progresser, apprendre, enfin être toujours meilleur », tant sur le plan sportif que professionnel, et exprime le souhait de revoir un jour jouer le Casa Pia à Lisbonne.En 1970, le club célèbre ses « Noces d’Or », marquant cinquante ans d’activité sportive. À cette occasion, la presse casapiana met particulièrement en avant Roquete, présenté comme le plus grand athlète de l’histoire du CPAC. Un article anonyme souligne la dette du club envers ce sportif « intègre, correct, discipliné et brave », estimant qu’il devrait recevoir la plus haute distinction, la Croix d’Or.

Festivités pour les 50 ans de la CPL avec le nageur Mário Silva Marques qui tient le drapeau.

La même année, les anciens élèves se réunissent au Mozambique pour la célébration du 3 juillet. À Lourenço Marques, les festivités mêlent compétitions sportives, conférence de Joaquim Rodrigues sur l’histoire de la CPL et projection d’un film offert par le CPAC. Le 5 juillet, un déjeuner au restaurant Dragão rassemble plus de cent participants ; Roquete y est honoré et embrasse un drapeau du Casa Pia. Dans son discours, il évoque « quelques faits très curieux de sa longue vie de sportif ». L’année suivante, Augusto Poiares se rend auprès des « gansos » de Lourenço Marques et Luanda. Lors du dîner d’adieu du 14 juillet, il remet à Roquete la médaille du cinquantenaire du CPAC sous les applaudissements.

Le 25 avril 1974, le coup d’État du Movimento das Forças Armadas met fin à l’Estado Novo. Le régime d’Américo Tomás et Marcelo Caetano s’effondre, ouvrant une période révolutionnaire jusqu’en 1975, puis l’instauration d’une démocratie en 1976. Rapidement, la priorité est donnée aux libertés fondamentales et au démantèlement de l’appareil répressif. Dans ce contexte, la justice engage des « saneamentos », assainissements,  et poursuit les anciens agents de la PVDE, de la PIDE et de la DGS. La loi criminalise rétroactivement leur action, avec des peines de 2 à 12 ans prononcées par des tribunaux militaires. À partir de fin 1975, beaucoup sont libérés sous caution.

Second de Mondlane, Machel Samora deviendra la figure de l’indépendance au Mozambique. Il en deviendra son premier président de 1975 à 1986 avant de mourir dans un accident d’avion. L’URSS accusera l’Afrique du Sud même si rien ne permettra de le prouver.

Au Mozambique, la transition est plus hésitante. À Lourenço Marques, les forces de sécurité restent en retrait tandis que la population célèbre la fin du régime et exige la démission des responsables pro-dictature. La censure est levée, les prisonniers politiques libérés. Alors qu’au Portugal la PIDE/DGS fut dissoute et que ses dirigeants et agents furent arrêtés ou contraints de se présenter aux autorités, la situation de guerre dans les colonies africaines — où les renseignements fournis par la police politique étaient essentiels à l’action militaire — entraîna le maintien en activité de cette organisation, appelée à se réorganiser sous une nouvelle forme : la Police d’Information Militaire.

La libération des colonies va entrainer un retour massif des portugais partis vivre dans les colonies, entre 500000 et 1 millions d’entre eux rentre d’un coup au Portugal entrainant une pagaille dans les ports et aéroports où s’accumulent les containers et les personnes sans domicile. Certaines familles, notamment en Angola, étaient implantés depuis plusieurs siècles.

Cette situation suscite l’indignation des Démocrates du Mozambique. Le 7 mai, ils publient un manifeste : « À l’exemple de ce qui a été fait dans la Métropole, les membres de la DGS doivent être arrêtés et jugés ». La sanction doit viser non seulement les agents en poste, « mais aussi ceux qui, par leur présence prolongée à la tête de la DGS, ont cautionné (voire exécuté directement) les abus, violences et exactions les plus incroyables ». Le texte dénonce aussi le fait que « certaines des figures les plus sinistres de l’ancienne DGS continuent d’assurer la sécurité ou les intérêts de puissantes institutions et groupes financiers », citant notamment António Fernandes Vaz et, implicitement, António Roquete qui avait anticipé plus de dix ans auparavant la trajectoire professionnelle de ses successeurs.

Sur le plan social, les réformes postérieures au 25 avril transforment les relations de travail. À la Caju Industrial, une grève éclate en mai 1974 pour réclamer des hausses salariales. L’intervention du ministre António de Almeida Santos permet un compromis, revalorisant nettement les salaires et mettant fin au conflit. Après l’indépendance du Mozambique en juin 1975, le Banco Nacional Ultramarino est nationalisé avec ses actifs, dont la CIM. Les autorités durcissent leur position envers les anciens agents de la PIDE/DGS. Un communiqué du 24 mai 1974 prévoit la suspension ou la révocation des agents impliqués dans des crimes. Plusieurs responsables sont arrêtés, comme Joaquim Piçarra Sabino, tandis que d’autres fuient vers la Rhodésie ou l’Afrique du Sud, suscitant l’indignation.Le 8 juin, « l’Opération Zebra » conduit à l’arrestation d’environ 200 anciens agents ; plus de 500 sur 562 recherchés auraient été appréhendés selon certaines sources. Faute de preuves, plusieurs sont ensuite libérés, malgré des évasions. En septembre, le Movimento Moçambique Livre déclenche un soulèvement contre l’accord de Lusaka, libérant 80 anciens agents qui fuient à leur tour.

Quant à Roquete, les informations restent fragmentaires. En 1988, il affirme avoir pris un congé en 1973 et quitté le Mozambique le 1er décembre 1974. Pourtant, il est encore présent à Lourenço Marques au milieu de 1974, avant d’être suspendu de ses fonctions à la Caju Industrial, et participe à des événements sociaux en juillet. Sa disparition progressive du paysage local, dans un contexte de répression contre les anciens agents, peut expliquer un départ vers des refuges habituels comme le Brésil, la Rhodésie ou l’Afrique du Sud. La date exacte reste incertaine, mais sa présence au Portugal est attestée en 1975 : un mandat d’arrêt est émis contre l’ancien « sous-inspecteur » de la PIDE António Fernandes Roquete le 3 novembre. Roquete a toujours nié avoir été détenu. Le faible nombre d’arrestations opérées après le 25 novembre 1975 — une fois le COPCON dissous et la justice politique entrée dans une phase de moindre rigueur — laisse d’ailleurs penser que le mandat lancé contre lui n’a probablement jamais été exécuté. De retour au Portugal, il aurait vécu chez son fils Fernando, à la Reboleira (Amadora), employé du Banco Português do Atlântico.

En juillet 1976, un article d’O Casapiano, probablement signé Augusto Poiares à l’occasion des Jeux olympiques de Montréal, revient sur les deux seuls olympiens du club, Mário da Silva Marques et António Roquete. L’auteur y souligne les performances du gardien avec le Casa Pia, les sélections lisboètes et nationales, rappelant qu’il n’a jamais porté d’autre maillot que celui du CPAC — privilège dont « tous les athlètes casapiens ne peuvent pas se vanter ». La rédaction adresse alors une salutation aux deux hommes, « interprétant certainement la pensée de tous les casapiens en général et des associés du Casa Pia en particulier », formule qui laisse entrevoir des réserves, deux ans après le 25 avril, quant à cet hommage rendu à un ancien inspecteur de la PVDE. La mémoire sportive demeure toutefois intacte : en mars 1977, Ídolos, dirigé par Henrique Parreirão, publie une photographie de Roquete dans sa série « Vieilles gloires du football », accompagnée du rappel de ses 16 sélections internationales.

Dans le Portugal démocratique, le passé répressif refait surface. Le PCP rappelle l’assassinat d’António Carlos Ferreira Soares, affirmant que « les agents assassins, António Roquete, Laranjeira et Coimbra, furent jugés par un tribunal militaire mais restèrent impunis, grâce aux pressions de la PIDE ». D’anciens prisonniers politiques témoignent également, comme Rogério Agostinho da Silva, évoquant les tortures subies et « la satisfaction de Seixas, de Roquete et d’autres du même acabit » face au sort de militants communistes espagnols. Malgré ces accusations, Roquete reste libre, tout en étant visé par le processus individuel n° 1111 du SCE. Placé sous contrôle judiciaire, domicilié à la Reboleira, il doit signaler tout changement de résidence, ne pas quitter le pays sans autorisation et s’abstenir de participer à « réunions publiques à caractère politique » ou de fréquenter « certains lieux habituels des victimes de la répression de l’ex-PIDE/DGS et LP ». Son dossier est transmis à un tribunal militaire en 1979, sans que l’on puisse confirmer l’issue de la procédure. Les archives de la PIDE/DGS conservées à la Torre do Tombo contiennent un dossier de 245 pages consacré à Roquete. On y trouve notamment sa correspondance avec Agostinho Lourenço, avec des passages soulignés concernant informateurs et réseaux, ainsi que des documents relatifs à d’autres agents.

Peu à peu, le nom de Roquete apparut davantage dans la presse pour son passé sportif que pour son rôle d’agent de la répression. En juillet 1978, à l’occasion du cinquantenaire des Jeux d’Amsterdam, la Medalha de Mérito Desportivo est attribuée aux survivants de 1928. Roquete est absent, et la presse évoque alors un exil probable, notamment au Brésil.

Malgré son passé, il conserve des liens étroits avec la Casa Pia. En décembre 1982, il participe à un déjeuner avec les dirigeants et les joueurs du CPAC, où Augusto Poiares célèbre ses exploits. Roquete s’adresse aux jeunes, les appelant à honorer le maillot noir. En janvier 1988, Record revient sur sa carrière sous la plume d’Henrique Parreirão, confirmant ses 16 sélections internationales. L’article dément également les rumeurs d’une agression contre Cândido de Oliveira, version réfutée par ce dernier et par plusieurs témoins. En 1989, lors du dîner du 3 juillet, le président du CPAC, Alfredo Ribeiro, propose de lui attribuer le titre de Société Honoraire, bien qu’il n’ait jamais reçu la Croix d’Or. La même année, Roquete assiste aux funérailles de Mário da Silva Marques, qu’il décrit comme un modèle d’athlète et de casapiano.

En 1991, interrogé par Francisco Mota pour Correio da Manhã, il revient sur son parcours et son lien avec Cândido de Oliveira : « C’est Cândido de Oliveira qui m’a “inventé”… ». Installé à Paço de Arcos, dans un foyer pour personnes âgées, il apparaît aux côtés de sa femme Maria Bacelar, face au Tage. L’entretien révèle un homme toujours vif, à la mémoire intacte, évoquant avec précision les années 1920 et 1930, ses entraînements, ses sélections et les offres étrangères qu’il avait refusées. En 1993, l’ancien prisonnier politique Viriato Camilo rencontre António Roquete pour un long entretien consacré aux cinquante premières années du CPAC. Pendant près de trois heures — durée limitée par l’état de santé de son épouse — l’ancien gardien évoque les joueurs de son époque, ses méthodes d’entraînement sous la direction de Ricardo Ornelas et Cândido de Oliveira, ainsi que ses expériences dans d’autres clubs, notamment son retour au Casa Pia après des passages à Madère et au Valenciano.

Deux ans plus tard, en 1995, Roquete participe de nouveau à des activités du club et accorde un entretien à José do Carmo Francisco pour A Bola Magazine. Il y revient sur ses souvenirs des Jeux olympiques d’Amsterdam en 1928, sur les offres du Real Madrid et de l’Olympique de Marseille, ainsi que sur son dernier match international face à l’Espagne. Le 5 octobre de la même année, à l’initiative d’Augusto Poiares, une cérémonie rend hommage à plusieurs figures historiques du CPAC, dont Roquete. L’événement comprend un match d’anciens, la remise de distinctions et plusieurs cadeaux commémoratifs. Vítor Vasques, président de la Fédération portugaise de football, lui offre un maillot de gardien de l’équipe nationale. Roquete reçoit également une photographie encadrée de son époque olympique et l’emblème des 75 ans du club. Les discours le célèbrent comme l’un des plus grands gardiens portugais et comme une figure emblématique du Casa Pia. Lors de ces célébrations du 75e anniversaire du club, Roquete revient aussi sur ses débuts, notamment sa première apparition sous le pseudonyme d’« António Pacheco » à l’âge de 14 ans. Il rappelle un match décisif contre le Colégio Militar, au cours duquel sa performance permet aux élèves de la CPL de remporter le championnat scolaire lisboète. La presse publie alors des photographies récentes de l’ancien joueur, décrit comme un homme de 89 ans en pleine forme et de bonne humeur.

Le 18 décembre 1995, António Fernandes Roquete meurt à l’hôpital Egas Moniz, à Lisbonne, des suites d’une bronchopneumonie. Il est inhumé le lendemain à Salvaterra de Magos. Le cortège funèbre comprend notamment un autocar du Casa Pia transportant Augusto Poiares et des élèves du Colégio Pina Manique. L’urne est recouverte des drapeaux de la CPL et du CPAC, symbole de l’attachement du club à son ancien joueur. La cérémonie, célébrée dans l’église de Salvaterra, se déroule en présence de ses enfants Olga et Fernando ; son épouse, Maria Bacelar Roquete, absente pour raisons de santé, ne peut y assister. Olga adresse ensuite des lettres de remerciement à Augusto Poiares et à Luís Rebelo pour l’hommage rendu.

La disparition de Roquete est largement relayée par la presse sportive, notamment A Bola et Record, qui rappellent sa fidélité au Casa Pia et ses succès en football, natation et water-polo. Il est alors présenté comme le dernier survivant de l’équipe portugaise des Jeux olympiques de 1928. En hommage, la Liga de Clubes et la Fédération portugaise de football instaurent une minute de silence lors des matchs suivants. En 1999, l’Associação de Futebol de Santarém lui rend également hommage à titre posthume, à l’occasion de son 75e anniversaire, comme l’un des internationaux originaires du district. José do Carmo Francisco résume ainsi son héritage : « de António Fernandes Roquete reste la mémoire du gardien qui a émerveillé des générations par son élégance et sa classe ». S’il avait été encore en vie il aurait été heureux de voir son club de toujours, le Casa Pia AC retrouver la première division en 2022 et y faire depuis figure de poil à gratter en gardant des valeurs proches de celles qu’il a défendu un siècle plus tôt.

L’équipe qui a permis à Casa Pia de retrouver la première division, qu’elle n’avait connu qu’une saison dans histoire, 83 ans après.

Au-delà de l’hommage sportif, le parcours de Roquete illustre la complexité d’une trajectoire individuelle inscrite dans l’histoire du Portugal. Comme le souligne l’historien Carlos Maurício, les biographies contemporaines ne cherchent plus à reconstituer un « moi » cohérent, mais une succession de « moi » façonnés par les contextes et les attentes sociales. Cette lecture s’applique pleinement à Roquete : athlète amateur, figure du CPAC, fonctionnaire de l’Estado Novo ou ancien agent de la police politique au Portugal et au Mozambique. Héros puis salaud, l’histoire de Roquete nous a permis de traverser l’histoire portugaise et de suivre les premiers soubresauts d’un football portugais plein d’enthousiasme. Elle nous a aussi montré comment un pays peut sombrer dans la dictature et comment chacun peut y réagir. Aujourd’hui, le football portugais célèbre encore Cândido de Oliveira, mais a oublié Roquete, d’où l’envie de partager cette série. En effet, si l’histoire préfère souvent les héros, parler des salauds est souvent plus instructif.

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Partie 5

Partie 6

Partie 7

Partie 8

1 seul commentaire pour "Roquete : entre cages et colonies, trajectoire d’un siècle portugais 9/9 90 ans d’histoire"

  1. Alexandre dit :

    Ah ah, le Che…… Ca doit être juste après son échec révolutionnaire cuisant au Congo, des histoires de fous..

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