Euro 76 : « la Tchécoslovaquie dans l’élite européenne »

Le 22 mai 1976, la Tchécoslovaquie arrachait à Kiev sa qualification pour les demi-finales de l'Euro. Nous revenons sur cette rencontre avec le regard de l'époque.

Europe Histoire Rétrospective

On avait laissé la Reprezentace victorieuse surprise face à l’URSS (2-0) mais dans l’ombre de hockeyeurs champions du monde. A la satisfaction de la victoire et à l’optimisme après avoir dominé la Sbornaïa dans le jeu s’ajoutait un léger doute : cette avance de deux buts allait-elle suffire ? Les observateurs avaient tous en tête cette balle de 3-0 manquée et craignaient que les joueurs ne regrettent cette occasion après le match retour.

Le 22 mai, les pages Sports du pays se consacrent à l’avant-match, mais font avant tout la part belle à la Course de la Paix. La 11e étape de cette compétition cycliste a eu lieu la veille, une étape double de Francfort à Forst puis de Forst à Cottbus. Le meilleur Tchécoslovaque, Jiří Konečný, a pris la huitième place de l’étape 11b, un contre-la-montre.

Mais place au football. Le match constitue une « grande opportunité pour les footballeurs tchécoslovaques », comme le titre Rudé Pravo, l’organe de presse du Parti communiste. Soulignant que la rencontre se disputera à guichets fermés (devant 100 000 spectateurs), le quotidien explique qu’une qualification constituerait « un succès auquel personne n’aurait même rêvé il y a un an. » La Reprezentace a fait du chemin depuis sa mauvaise campagne de qualification à la Coupe du monde 1974, mais ses vieux démons restent dans les mémoires et l’ambiance reste mesurée à Prague avant d’affronter l’URSS une deuxième fois.

Peu d’informations filtrent sur le match à venir. Le jour J, Československý Sport narre les trois jours passés par la Reprezentace à Kiev, décrivant les rives du Dniepr où les troupes de l’Armée rouge ont combattu l’armée nazie et racontant que les joueurs tchécoslovaques se sont rendus au mémorial commémorant le sacrifice des soldats soviétiques. Mais les autres quotidiens donnent plus de détails footballistiques. Sur les conditions de jeu, tout d’abord : il a beaucoup plu à Kiev, le terrain est bosselé et la pelouse gorgée d’eau. Pas tout à fait ce que l’on pourrait espérer pour voir du grand football. Côté joueurs, là aussi, le doute persiste. Antonín Panenka est au centre des attentions. En délicatesse avec son genou droit, il n’est pas assuré de pouvoir jouer. Un dernier examen doit être effectué le matin du match. S’il n’est pas concluant, c’est Móder, buteur au match aller, qui devrait être aligné. Chez les Soviétiques, peu d’informations ont filtré sur la composition probable. Mais Kolotov, aligné à l’aller, est blessé pour le retour.

Bataille tactique en vue

Les clés du match, selon le quotidien tchécoslovaque Pravda, sont à chercher du côté de l’attaque de la Sbornaïa et surtout d’Oleg Blokhine. Déjà dangereux à l’aller, l’Ukrainien pourrait faire souffrir la défense tchécoslovaque. Une défense solide, d’après le journal, qui souligne que le gardien Ivo Viktor a réalisé 30 clean sheets en 61 sorties internationales et qu’il pourra profiter devant lui de l’expérience du défenseur central du Slovan Bratislava Anton Ondruš, sélectionné pour la 26e fois consécutive.

Une défense de fer pour se qualifier ? Le quotidien Lidová demokracie voit les choses différemment. Pour lui, c’est sur le plan offensif que tout pourrait se jouer. « L’adversaire doit abandonner son style de Kiev car […] il doit tout miser sur l’attaque et ainsi découvrir en partie des espaces devant ses propres buts », explique le journal. « Nos attaquants profiteront-ils de la situation ? » La réponse est mitigée : les attaquants tchécoslovaques ne sont pas apparus en forme lors de la dernière journée de championnat avant le rassemblement en sélection.

L’attaquant du Dukla Prague Zdeněk Nehoda se veut rassurant dans les colonnes du journal, affirmant que « nous devrions marquer au moins un but », en profitant du fait que l’URSS sera obligée d’ouvrir le jeu. Au jeu des pronostics, l’attaquant du Baník Ostrava Lubomír Knapp annonce un score final de 1-1. Le capitaine Ondruš déclare à Mladá fronta que « 2-0 est à la fois beaucoup et pas beaucoup. […] Le temps jouera en notre faveur. »

Une première mi-temps à sens unique

Au coup d’envoi, les craintes tchécoslovaques se confirment : le milieu des Bohemians est absent. « Encore une heure avant le coup d’envoi du match retour à Kiev, Panenka courait sur la pelouse et testait la résistance de son genou », explique Mladá fronta dans son édition du 24 mai (pas de publication le 23 mai, un dimanche). Les compositions des équipes sont les suivantes : Viktor – Pivarník, Ondruš, Čapkovič, Gögh – Dobiáš, Pollák, Móder – Masný, Nehoda, Gallis côté tchécoslovaque, Rudakov – Trochkine, Zvyahintsev, Fomienko, Lovchev – Konkov, Muntian, Veremeev – Onitchenko, Buryak, Blokhine côté soviétique. Soit, pour la Sbornaïa, 10 joueurs du Dynamo Kiev et le seul Lovchev pour représenter le Spartak Moscou.

Et le match ? « Dur, très dur », titre le quotidien. L’URSS imprime un gros pressing sur tout le terrain dès le coup d’envoi et met à mal la défense tchécoslovaque. C’est un « enfer nonstop » devant les buts d’Ivo Viktor, toujours selon Mladá fronta.

La première demi-heure n’est pas loin d’être catastrophique, comme le rapporte Lidová demokracie : « Il n’y avait aucun soutien à l’attaque. Dobiáš a souvent dû seconder Pivarník. Nous avons immédiatement perdu le milieu de terrain. Pollák a essayé en vain de conserver le ballon, de calmer le jeu, mais il a été aussitôt attaqué et a perdu ses duels. Les deux ailiers, le surprenant et combatif Masný et le lent et malhabile Gallis, se sont concentrés sur les efforts défensifs, laissant Nehoda seul à l’avant et devant régulièrement se démener avec trois adversaires. »

Československý Sport en rajoute une couche : « Pendant 45 longues minutes nous avons craint ne pas nous qualifier pour les demi-finales de l’Euro. » Le journal insiste sur l’ambiance du stade, ses 100 000 spectateurs faisant pression sur les visiteurs. « Ils se sont toutefois rapidement arrêtés, car il y avait sur le terrain un XI dont la combativité forçait le respect. »

De la combativité, et surtout un fait de jeu important en toute fin de première mi-temps. Accroché dans l’axe à 35 mètres du but soviétique, Jozef Móder obtient un bon coup-franc. Le milieu de terrain du Lokomotíva Košice, buteur à l’aller, récidive en envoyant une praline dans la lucarne de Rudakov. « C’était un but qui semblait avoir été découpé d’un manuel sur le football », précise le quotidien sportif. Et voilà la Reprezentace devant au tableau d’affichage lorsque l’arbitre siffle la mi-temps.

L’inspiration de Móder

La physionomie du match change alors nettement. « L’adversaire a joué avec nervosité et imprécision, et il lui manquait surtout en attaque un [autre] joueur comme Blokhine, fulgurant, rapide, capable d’exploiter chaque situation », raconte Československý Sport. Une impression confirmée dans les autres quotidiens, qui soulignent que les débats se sont rééquilibrés en début de deuxième mi-temps, malgré l’égalisation de Buryak à la 53e minute.

Lidová demokracie résume en une phrase l’esprit de la deuxième mi-temps : « ce n’était pas un football attractif pour les amoureux du jeu offensif. » La presse tchécoslovaque n’aura de cesse, le lendemain, de souligner la pugnacité de la Reprezentace. « Les ‘rois des matchs nuls’ ont de nouveau démontré leur immense combativité », ajoute Lidová demokracie pour saluer ce qui sera le 15e match consécutif sans défaite (sans compter les qualifications pour les JO). Mladá fronta indique que des spectateurs commencent à quitter le stade à 10 minutes de la fin, ne croyant plus à un retournement de situation. A la 82e, Jozef Móder redonne l’avantage aux Tchécoslovaques. L’égalisation de Blokhine cinq minutes plus tard est anecdotique. L’URSS et la Tchécoslovaquie se quittent sur un score nul et ce sont les coéquipiers d’Ivo Viktor, impérial ce soir-là, qui iront jouer les demi-finales de l’Euro en Yougoslavie.

Cap sur la Yougoslavie

« Les demi-finales nous vont si bien ! » titre Československý Sport en reléguant la Course de la Paix en dessous du football, pour une fois. C’est le « triomphe de la volonté, du dévouement et de la discipline » pour Mladá fronta, qui laisse le cyclisme en haut de sa page Sports. Le quotidien souligne les problèmes de finition de la Sbornaïa, déjà aperçus au match aller. Československý Sport s’interroge sur un possible déclin de l’équipe soviétique et du Dynamo Kiev.

La presse est unanime pour saluer la prestation d’Ivo Viktor et de sa défense. Ondruš, impérial, et surtout Gögh, la très bonne surprise, ont permis au bateau tchécoslovaque de tanguer sans jamais chavirer. Le latéral droit Pivarník, quant à lui, est apparu à court de forme et en permanence en difficulté. C’est Dobiáš qui a dû régulièrement descendre d’un cran pour venir l’épauler face aux assauts de la Sbornaïa.

Héros du match au tableau d’affichage, Jozef Móder est un peu éclipsé des comptes-rendus. Il a pourtant inscrit trois des quatre buts de son équipe lors de cette double confrontation. S’il jouera 17 fois au total pour la Repre, il ne marquera plus jamais en sélection. Un destin un peu cruel pour celui qui a su remplacer Panenka au pied levé et se montrer décisif au bon moment.

Le mot de la fin est pour Rudé Pravo, qui salue la « belle performance des footballeurs tchécoslovaques » mais relègue tout de même le ballon rond en bas de sa page Sports, sous le cyclisme. « Dans un match difficile et épuisant, nos footballeurs ont prouvé, par leur immense combativité, leur discipline et leur talent, qu’ils forment une équipe solide et moralement mature, et qu’après des années, nous avons enfin une équipe nationale sur laquelle nous pouvons compter. Cela ne signifie pas pour autant que leur série d’invincibilité se poursuivra indéfiniment. En effet, dans trois semaines, ils affronteront en Yougoslavie des géants du football comme les Pays-Bas, l’Allemagne de l’Ouest et la Yougoslavie. Mais nous pouvons être certains qu’ils feront tout pour représenter dignement notre patrie socialiste. »

16 commentaires pour "Euro 76 : « la Tchécoslovaquie dans l’élite européenne »"

  1. Verano82 dit :

    Merci Modro.
    La Yougoslavie a donc été désignée pour organiser la phase finale avant que ne soient connus les résultats des quarts de finale ? J’avais toujours cru que la désignation se faisait une fois que les 4 demi-finalistes étaient certains. Si les Yougos avaient été éliminés par les Gallois, le choix de l’UEFA aurait il été remis en question afin que le pays d’accueil soit un des participants au round final ?

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    1. modrobily dit :

      D’après Wikipédia, « De 1960 à 1976, le choix du pays organisateur s’effectuait par un accord entre les quatre demi-finalistes ».
      J’imagine que les discussions ont lieu rapidement après la fin des quarts de finale. Il faut prendre en compte un détail important : le retour a lieu le samedi 22, aucun journal ne paraît le dimanche 23, les comptes-rendus datent tous du lundi 24. On peut donc supposer que le choix de la Yougoslavie a été entériné le dimanche.

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  2. Khiadiatoulin dit :

    Si Sacha passe par ici… Elle valait quoi la Course de la Paix ? Je ne connais qu’Olaf Ludwig en vainqueur. Et c’était un sacre cycliste mais pas un mec de grands Tours.

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    1. Khiadiatoulin dit :

      Je lis que Sergueï Soukhoroutchenkov, double vainqueur, était surnommé le Hinault soviétique.

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Kolotov, membre indispensable du grand Kiev.

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  4. Khiadiatoulin dit :

    C’est génial d’avoir l’esprit de l’époque. Merci Modro.

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  5. bobbyschanno dit :

    J’aurais sans doute la réponse dans un futur article, mais la dernière phrase de celui-ci m’invite à poser la question : dans quelle mesure les succès du football tchécoslovaque furent-ils utilisés par le pouvoir politique en place ?

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    1. modrobily dit :

      Excellente question, je ne sais pas si l’impact a été si grand que ça.
      Je vais creuser le sujet en vue des prochains articles mais globalement je n’ai pas le sentiment que les autorités de l’époque aient fait grand cas du football. Sachant que le sport numéro 1 c’est largement le hockey sur glace. Et là, la présence de la Tchécoslovaquie pour bousculer l’hégémonie Canada-URSS était un gros motif de fierté.

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      1. Alexandre dit :

        De loin, les Tchèques (les Slovaques c’est peut-être différent – affirmation identitaire??) ne donnent pas vraiment l’impression d’un peuple particulièrement porté sur la grandiloquence ou le chauvinisme ; ça a vraiment l’air pépère, et d’ailleurs : ne le présentais-tu pas comme un peuple pour le moins peu militariste?

        Utiliser le foot : c’est du soft-power. Alors certes tout le monde le fait, à des degrés divers. Mais de manière générale, presque par définition, le soft-power n’est pas vraiment le moyen absolu dont s’embarrassent des régimes dits autoritaires. Pas moi qui tirerai ici des conclusions radicales sur ce point, mais un truc m’étonne toujours plus depuis des années : à quel point nos démocraties (qui quoi qu’en disent les narratives d’autorité ont mobilisé le levier du foot comme bien peu) sont parvenues à propager l’idée que c’était là le propre des régimes forts ; quel tour de force! 🙂

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      2. Khiadiatoulin dit :

        Si je me souviens bien, les parties les plus importantes étaient jouées à Bratislava, forteresse considérée impénétrable.

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      3. modrobily dit :

        @alex oui les Tchèques sont très peinards dans l’ensemble et les Slovaques bien plus nationalistes.
        Cela dit il y a un exemple important de fierté nationale et c’est le championnat du monde de hockey 1969. Là, battre l’URSS, après l’invasion de Prague d’août 68, ça avait fait des remous. Il y avait d’ailleurs eu des rassemblements spontanés et des débordements à Prague, vitrines cassées et tout. Depuis cette époque, la Russie est restée l’adversaire numéro 1 en hockey, tandis qu’au foot tout le monde se fiche de la Russie (elle n’a pas le même niveau dans les deux sports, certes, mais l’idée est là).

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  6. AlphaBet17 dit :

    Je me disais « putain ça fait beaucoup de kiéviens, non ? » et effectivement 10/11 c’est violent.

    Je sais pas trop ce que devait se dire les fans des clubs moscovites sur la présence d’une équipe quasi entièrement kiévienne comme représentants de la Sbornaya, ça devait faire grincer quelques dents…

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    1. modrobily dit :

      Ce sont surtout les propagandistes modernes qui se sentiraient cons en lisant ça…

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      1. AlphaBet17 dit :

        Hein ?

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      2. modrobily dit :

        @alpha les propagandistes russes qui expliquent que l’Ukraine n’a jamais rien apporté.

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      3. AlphaBet17 dit :

        Le nationalisme, c’est la gangrène, de Moscou jusqu’à Paris 🙂

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