Désigné à la surprise générale entraineur de la Roja pour le Mundial 1962, Helenio Herrera devait-il renoncer à sa faconde habituelle pour se faire accepter ? Était-ce un calcul destiné à s’attirer les faveurs d'Alfredo Di Stéfano ? De vains efforts...
Ce sont les derniers instants d’Espagne-Brésil, Amarildo propulse de la tête le ballon dans les filets espagnols à la suite d’un numéro de soliste de Garrincha. Une grappe humaine se forme autour du providentiel remplaçant de Pelé. Preuve du soulagement brésilien, même l’entraîneur Aymoré Moreira participe à la communion spontanée. La rencontre vient de basculer en faveur de la Seleção (2-1), qualifiée pour les quarts de finale de la Coupe du monde après avoir énormément souffert. Délivrée du poids des stars, Ferenc Puskás excepté, la Roja sort avec les honneurs. Pour son technicien, Helenio Herrera, souvent surnommé Habla Habla (Il parle, il parle), il s’agit de la fin d’un épisode durant lequel sa communication fut comptée et étonnamment sobre alors que les circonstances se prêtaient à son habituelle incontinence verbale faite de saillies provocatrices et de rodomontades plus ou moins grotesques.
Mais que fait Helenio Herrera à la tête de la Roja au printemps 1962[1] ? A la fin de l’année précédente, la laborieuse qualification pour la Coupe du monde[2] incite la Fédération espagnole (RFEF) à démettre Pedro Escartín et son adjoint, l’entraineur du Real Madrid Miguel Muñoz, au profit de Pablo Hernández Coronado, un homme de consensus en dépit d’antécédents madridistas très prononcés. Celui-ci accepte la charge de sélectionneur mais exige que l’entrainement soit délégué à un technicien susceptible de faire briller la Roja durant le tournoi mondial, le premier de l’Espagne depuis 1950.

Alors que l’identité du futur coach demeure incertaine, Marca publie un rapport supposément confidentiel produit par Escartín à destination de son successeur[3]. L’appréciation crue des joueurs provoque un tollé. José Emilio Santamaría est jugé lent et vieillissant, Luis Suárez serait un prodige psychologiquement fragile, Eulogio Martínez en surpoids chronique et Paco Gento soumis à une hygiène de vie douteuse. Luis del Sol, Ferenc Puskás et Alfredo Di Stéfano trouvent grâce à ses yeux même s’il alerte sur l’âge des deux derniers et l’absolue nécessité de les ménager.
La vague d’indignation provoquée par ces jugements bruts s’estompe quand un bruit de fond commence à se propager dans les rédactions : Hernández Coronado souhaiterait s’adjoindre les services d’Helenio Herrera. Dans un premier temps, cela ressemble à un canular : à la tête de l’Inter depuis l’été 1960, son bail vient d’être prolongé de deux années par le président Moratti dans l’euphorie d’une victoire en trompe-l’œil dans le derby milanais (2-0, le 4 février 1962). La désignation de HH est d’autant moins probable qu’il est sous contrat avec la Fédération italienne (FIGC) depuis peu, décembre 1961 précisément. Avec Paolo Mazza et Giovanni Ferrari, il compose un triumvirat présidant aux destinées de la Nazionale en vue du Mundial chilien.
Ce qui n’était qu’un léger bourdonnement prend de l’ampleur au fil des semaines. Les résultats et le jeu pratiqué par l’Inter frustrent les tifosi, l’entraineur de Mantoue Edmondo Fabbri est annoncé pour la saison prochaine, Moratti est au bord de la renonciation et Herrera multiplie les bravades vis-à-vis de son employeur dans l’espoir d’un licenciement qui faciliterait son retour en Espagne, idéalement au Real Madrid. Début mars, un match amical entre le Real et l’Inter favorise la tenue d’un discret rendez-vous à Madrid entre Hernández Coronado et Herrera. Trois semaines plus tard, le conseil d’administration de la RFEF officialise le choix d’Helenio Herrera en tant qu’entraineur de la Roja. HH ayant démissionné de ses fonctions à la FIGC[4], sa mise à disposition anticipée de la part de l’Inter ne semblant pas poser de difficultés[5], les derniers obstacles formels sont levés.

Malgré un palmarès riche de quatre Ligas avec l’Atlético et le Barça, sa désignation ne fait pas l’unanimité, loin de là. L’hebdomadaire 7 Fechas titre « Helenio Herrera, non ! Envers et contre tout, HC nomme HH entraineur national », les initiales des protagonistes donnant naissance à la formule H3C. Les reproches les plus acerbes proviennent de la presse madrilène pour qui ce choix pose différents problèmes moraux. Il dévalorise le travail des préparateurs exerçant en Espagne, désavoués au profit d’un technicien en échec en Italie, promeut un personnage égocentrique et belliciste, dont le caractère s’accorde a priori difficilement avec celui, maussade, de la star Di Stéfano. Enfin, en termes d’exemplarité, que penser d’un coach associé à des pratiquantes dopantes, avérées ou présumées[6] ?
Aucune attaque, aucun lobby ne détourne le duo H3C de sa mission. Mi-avril, Hernández Coronado établit une première liste de 40 joueurs ayant vocation à fondre progressivement via « une sorte de sélection dans le camp d’entraînement d’Algorta (NDLR – à Getxo, au Pays Basque), où seuls 28 d’entre eux seront retenus, soit six de plus que ceux qui iront finalement au Chili. Les 22 effectueront les huit derniers jours du stage et les autres resteront prêts à intervenir en cas de blessure ou d’accident. » La menace d’un boycott des Madrilènes en réaction à la nomination d’Herrera est balayée par Hernández Coronado avec l’appui menaçant de la RFEF : tout joueur refusant de répondre positivement à la convocation s’exposera à une suspension d’un an. Pour s’assurer de la détermination de Di Stéfano, HH promet de lui offrir sa toute nouvelle Mercedes, d’une valeur de 28 mille marks, en cas de sacre mondial.


Dans un premier temps, seuls 11 joueurs sont réunis, ceux du Real Madrid étant mobilisés par la finale de Coupe des clubs champions européens (défaite 5-3 contre Benfica le 2 mai) alors que ceux du FC Barcelone et de Valence CF vont disputer les demi-finales de la Coupe des villes de foires[7]. Au fil des jours, le groupe épaissit et une sorte de paix des braves s’installe entre HH, HC et la presse. Maitrisant la science du conflit sur le bout de la langue, Herrera remise pour un temps la polémologie au profit d’un modus vivendi que favorise probablement l’éloignement de Madrid.
Plusieurs rencontres victorieuses contre des clubs étrangers jalonnent la préparation[8]. Si l’on en croit les propos d’Herrera, c’est bien le sélectionneur et non lui qui décide des titularisations. En amont d’un premier match contre Sarrebruck au Metropolitano, il déclare ainsi que « Monsieur Hernández Coronado souhaite lever certains doutes concernant la composition de l’équipe dimanche. Il ne s’agira que d’essais, car on sait déjà que de nombreux joueurs sont absents du stage. Dimanche, par exemple, Amancio jouera sur l’aile droite, et il est de notoriété publique que lors d’autres matchs, le sélectionneur prévoit d’aligner Koldo Aguirre et Luis Suárez à ce même poste. » Au total, six matchs servent à évaluer les joueurs. Le « drame » survient le 13 mai à Saint-Sébastien contre le VfL Osnabrück. Alors que la Roja étrille les Allemands (5-0), Alfredo Di Stéfano ressent une douleur musculaire nécessitant son remplacement immédiat. Escartín avait raison : il fallait ménager la Saeta rubia, bientôt 36 ans, exsangue après une saison harassante.

Autorisé à se soigner à Madrid durant une semaine, il aggrave la lésion durant l’ultime entrainement précédant l’envol pour le Chili. Interrogé à Barajas avant l’embarquement, Di Stéfano ne se berce pas d’illusions – « à vrai dire, je crois que j’y vais en touriste » – et révèle son agacement, « il n’y a pas de temps pour le travail individuel, le programme d’Herrera serait fatal à un cheval. » HH décide de s’exprimer mais ne répond pas à l’attaque. « Je vais prendre la parole, car mon silence pourrait être interprété comme du pessimisme. Or, je suis optimiste. J’accepte avec fierté la lourde responsabilité d’entraîner l’équipe espagnole pour cette compétition mondiale, et je m’efforcerai de l’assumer au mieux et, surtout, avec optimisme. » Il conclut son intervention en vaticinant : « je suis convaincu que nous vaincrons la Tchécoslovaquie à Viña del Mar et que nous nous qualifierons pour les demi-finales. »
Après les derniers arbitrages, causant de bruyantes déceptions[9], le groupe espagnol est composé de sept Merengues et autant de Culés. Un parfait équilibre sur le plan politique mais des omissions fâcheuses, notamment celle d’Amancio, privent la Roja d’un véritable ailier droit. A son arrivée au Chili, la délégation prend ses quartiers à Viña del Mar, dans le cadre a priori enchanteur de l’hôtel Miramar. La promesse d’une vue sur mer est contrariée par les brouillards de l’hiver austral et l’équipement des chambres rappelle que le complexe date des années 1930. Enclavé entre l’océan et la route de la corniche, le site s’avère mortellement ennuyeux et éloigné des terrains d’entrainement.
Dans la cité balnéaire, la Coupe du monde ne provoque pas d’effervescence particulière et l’Espagne ajoute à l’indifférence en n’organisant aucune conférence de presse avec les médias locaux, comme s’il fallait absolument prévenir tout écart de communication d’Herrera. Tout juste les journalistes apprennent-ils du docteur Cabot que Di Stéfano pourrait être rétabli pour le second match face au Mexique.


Pour ses débuts contre la Tchécoslovaque, la Roja s’appuie sur les autres joueurs naturalisés de l’effectif, José Emilio Santamaría, Eulogio Martínez et Ferenc Puskás. Malgré les héritages historiques, culturels et linguistiques liant le Chili à l’Espagne, les spectateurs du stade de Sausalito prennent parti pour les Tchécoslovaques, une réponse à la froideur de la délégation ibérique avec ses hôtes. Malgré sa fougue, l’Espagne s’incline d’emblée contre le cours du jeu face à la rugueuse et réaliste Reprezentace (0-1). Le jugement de Hernández Coronado paraît alors excessivement sévère : « mes joueurs ont oublié, en entrant sur le terrain, que l’essentiel pour gagner un match, c’est de courir plus vite que l’Express d’Irún. Ils ont oublié que celui qui arrive en retard n’assiste ni à la messe, ni ne mange de viande. Ni de poisson non plus. »
Le match face au Mexique revêt déjà un caractère décisif. Toujours privé de Di Stéfano, mais aussi des latéraux Rivilla et Reija blessés, le sélectionneur effectue cinq changements dont la principale conséquence est un déficit criant de cohésion. L’Espagne arrache le succès dans les ultimes instants grâce à une course rectiligne, tête baissée, de Paco Gento. Après 80 mètres de sprint, la ligne de fond lui indique qu’il est temps de centrer. La Galerna del Cantábrico trouve Joaquín Peiró, ce dernier trompant Antonio Carbajal pour inscrire le but libérateur (1-0).
En clôture de la phase de poules, l’Espagne est dos au mur et doit s’imposer contre le Brésil, lui-même en danger en cas de revers. Qu’a prévu HH pour contrer les champions du monde en titre ? La presse chilienne n’obtient toujours rien de lui, seul le sélectionneur semble habilité à s’exprimer. « L’entraîneur, si friand de déclarations, si flamboyant et spectaculaire, si proche des journalistes et de sa publicité, garde le silence. Impossible de lui arracher un mot » (Estadio). Alors elle manipule le conditionnel et reprend les ouï-dire parce qu’il faut bien vendre du papier. Au cœur des rumeurs se trouvent les joueurs du Real Madrid. Ils auraient fomenté un complot contre Herrera dans le sillage de la Saeta rubia, dont la blessure ne serait que diplomatique.


Au matin de la bataille décisive, Herrera concède quelques mots aux envoyés spéciaux espagnols. « J’ai composé une équipe rapide. C’est la seule manière de battre les Brésiliens. » Sans Santamaría, del Sol et Suárez, la Roja réalise sa meilleure prestation. Elle ouvre le score grâce au jeune colchonero Adelardo mais ne parvient pas à assommer une Seleção orpheline de Pelé. Elle paye les occasions manquées, un but étonnamment refusé à Adelardo et un pénalty oublié sur Enrique Collar. Amarildo égalise sur un service de Mário Zagallo puis offre la victoire à la Canarinha après une séance de tortures de Garrincha sur Sígfrid Gracia (1-2).
L’Espagne tombe avec les honneurs. Hernández Coronado garde le silence, Herrera évoque sobrement la malchance alors que’El Mundo Deportivo révèle la désunion minant le groupe. « Nous avons entendu des commentaires acerbes, difficiles à rapporter. Ils provenaient de joueurs qui n’avaient pas joué cet après-midi, alors qu’ils avaient participé aux désastreux matchs précédents. Certains critiquaient leurs coéquipiers qui avaient si courageusement redoré le blason du football espagnol après leurs matchs contre la Tchécoslovaquie et le Mexique. Incompréhensible. Et assurément, inacceptable. Comment ceux qui méritent d’être jugés et condamnés peuvent-ils se faire juges ? » De qui s’agit-il ? Le gardien Carmelo Cedrún, destitué de manière brutale au profit de José Araquistáin ? Luis Suárez ? Les Madridistas Pepe Santamaría et Luis del Sol ? N’ayant disputé aucune minute sur le sol chilien, Di Stéfano ne peut être l’auteur de ces propos. En revanche, pourquoi se croit-il obligé d’ouvrir un front contre la H3C en lâchant « je me sens beaucoup mieux, à tel point que je voulais jouer, mais la direction de l’équipe m’en a empêché » alors que la veille, il se déclarait inapte ?

Le séjour des Espagnols à Viña del Mar s’étire encore une longue semaine, comme s’il fallait prolonger le supplice. Di Stéfano et Santamaría en profitent pour visiter leurs proches à Buenos Aires et Montevideo. Puis le groupe effectue son retour à Madrid via deux vols distincts à une journée d’intervalle. Avide d’explications, la presse attend de pied ferme son équipe nationale. Parmi les premiers rentrés, Hernández Coronado annonce sa démission (il s’accordera un mois de réflexion avant de commenter le fiasco espagnol sans jamais se désolidariser d’Helenio Herrera). Puskás critique la préparation « inadaptée compte tenu du peu de temps dont nous disposions pour nous entraîner. Tout était forcé », alors que Luis Suárez pleure en apprenant le décès de son père. Un journaliste interroge Di Stéfano : « Mais étiez-vous vraiment blessé ou non ? », « Est-il vrai que vous avez dit que votre blessure était mal soignée ? » Les réponses ambiguës et agacées de la Saeta rubia ne font que pérenniser l’incertitude.
Le lendemain, HH et le docteur Cabot passent à leur tour sous les fourches caudines des médias espagnols. Le praticien confirme la lésion de Di Stéfano mais lui reproche de ne pas avoir suivi le protocole prescrit durant la semaine de repos précédant le départ au Chili, précipitant sa rechute. Quant à Herrera, toujours aussi diplomate, il dresse un bilan pondéré. « Je veux dire que la malchance dont l’Espagne a été victime dans cette compétition n’est rien d’autre qu’une triste réalité. Tout a commencé avec notre placement dans le groupe de Viña del Mar. Il est maintenant avéré que c’était le plus difficile des quatre. Nous y retrouvons le Brésil et la Tchécoslovaquie en finale. » Les entrainements étaient-ils trop intenses ? « Excusez-moi de ne pas m’étendre sur ce point. Nous aurons l’occasion d’en discuter, ainsi que d’autres sujets concernant ce championnat. Je tiens toutefois à préciser que je n’ai pas imposé cet entraînement ; la vérité est simplement que nous n’avons pas eu le temps de le faire correctement. J’apprécierais que nous mettions fin à cette conversation. » HH s’éclipse déjà pour prendre un vol à destination de Milan où Moratti a décidé de le conserver. Prestige écorné, qui peut alors imaginer qu’il est à l’aube d’un cycle glorieux avec l’Inter ?
[1] Helenio Herrera a déjà coaché l’Espagne en 1959, quand il entraine le FC Barcelone et qu’un comité technique composé de Ramón Gabilondo, José Luis Lasplazas et José Luis Costa se charge de sélectionner les joueurs.
[2] Qualification contre le Pays de Galles puis face au Maroc dans un barrage Europe-Afrique.
[3] Le rapport aurait été trouvé dans un taxi !
[4] La Fédération italienne lui confiera malgré tout la responsabilité de commissaire technique en duo avec Fulvio Valcareggi durant la saison 1966-67
[5] L’Inter est encore qualifiée en Coppa Italia.
[6] Les succès de FC Barcelona qu’il dirige de 1958 à 1960 sont associés à la prise d’amphétamines (pas de contrôle à l’époque) alors qu’à l’Inter, Aristide Guarneri, Franco Zaglio et Mauro Bicicli sont testés positivement à ses mêmes amphétamines en 1961.
[7] La finale de la Coupe des villes de foire a lieu en septembre 1961, Valence s’imposant sur le Barça (6-2).
[8] Sarrebruck, Rennes deux fois, Osnabrück deux fois et le Bayern Munich pour 5 victoires et 1 nul.
[9] Le milieu sévillan Manuel Ruiz Sosa exprime sa frustration : « Ils m’ont fait jouer les figurants dans cette mascarade. Tant de jours en stage à Algorta pour rien… Pour que le sélectionneur ne daigne même pas donner d’explications (…) . Don Helenio ne garde que ceux qui l’arrangent. Il ignore les autres. »