Non, le football romantique n'est pas mort. Il existe encore en Europe des havres protégeant les amateurs de foot des excès du professionnalisme à outrance.
Il y a d’une part les clubs transformés en multinationales, les maillots qui changent tous les six mois, les matchs joués à l’autre bout du monde pour des raisons marketing et les joueurs devenus des marques à eux seuls. Et puis, presque cachées entre l’Islande, l’Écosse et la Norvège, il existe les îles Féroé.
Un territoire perdu dans l’Atlantique Nord, battu par le vent, où vivent à peine plus de 50 000 habitants pour 70 000 moutons. Un endroit où les montagnes plongent directement dans la mer, où la météo change toutes les 10 minutes et où le football s’est tout de même fait un trou.
Quand on regarde des images du championnat féroïen pour la première fois, on a presque l’impression d’observer un football d’un autre monde. Les terrains semblent coincés entre les falaises. Certains stades donnent directement sur l’océan et on a une pensée émue pour ceux qui doivent aller chercher les ballons après un tir ou un dégagement ratés.
Le meilleur exemple reste probablement le KÍ Klaksvík. Le club, installé dans une petite ville de moins de 5 000 habitants, joue dans un stade coincé entre les montagnes et la mer. Pendant longtemps, personne en Europe ne connaissait vraiment son existence. Puis sont arrivées les soirées européennes. Une litanie de tours préliminaires perdus dans les années 90 et 2000 puis, contre toute attente, une qualification pour la phase de groupes de la Ligue Conférence 2023-2024, après avoir éliminé les Hongrois de Ferencváros puis les Suédois de Häcken en tours préliminaires de C1.
D’un coup, des milliers de supporters ont découvert ce décor presque irréel où l’on joue au football au bord de l’Atlantique Nord. Le KÍ Klaksvík a notamment affronté Lille, grattant même un point à domicile (0-0).

Mais KÍ n’est pas un cas totalement isolé. À Tórshavn, la capitale, le HB Tórshavn et le B36 Tórshavn entretiennent depuis des décennies une rivalité locale qui structure une partie du football du pays. Dans la capitale du pays, ces matchs comptent énormément.
Dans d’autres endroits du pays, certains clubs ont dû se réunir pour faire face à une faible population et des conditions extrêmes. Une adaptation indispensable pour faire vivre le football sur l’île. C’est le cas de Víkingur ou d’EB/Streymur. Dans un si petit territoire, bien peu de joueurs vivent du football. La plupart sont semi-professionnels et nombreux sont les pêcheurs parmi eux, comme dans le reste de la population. Une situation qui renforce l’aspect communautaire des clubs de football, puisque les joueurs croisent les autres habitants en permanence pendant la semaine.
Et puis, aux îles Féroé, le climat lui-même participe au mythe. On imagine sans mal que le vent et la pluie ont joué des mauvais tours plus d’une fois aux joueurs du championnat. Avec des vents pouvant aller jusqu’à 180 km/h (et même une rafale à 293 km/h, pour les amateurs de records), ce n’est pas le territoire idéal pour balancer des longues transversales dans la profondeur. Et les trajectoires des ballons sur les coups-francs doivent faire penser au regretté Jabulani.
Alors chaque été, quand les tours préliminaires des coupes d’Europe débutent, c’est le moment pour les Iles Féroé de sortir de leur anonymat et de se faire un nom. Matchs nuls inattendus et qualifications historiques, tout l’archipel vibre pour voir ses protégés déjouer les pronostics dans un stade minuscule où se pressent quelques dizaines de spectateurs passionnés. Et le temps d’une soirée de coupe d’Europe, un village de pêcheurs se prend à rêver de rivaliser avec les plus grands.