La journaliste Sophie Danger a écrit une biographie de la dirigeante du sport féminin Alice Milliat (1884-1957). Recension de ce livre qui constitue une excellente entrée en matière.
Les récents Jeux olympiques de Paris ont notamment été l’occasion de mettre en lumière la figure pionnière d’Alice Milliat, à laquelle l’historien du sport André Drevon avait consacré une première biographie en 2005 (aujourd’hui épuisée). Depuis, des gymnases et des piscines – et même un collège – ont été baptisés en son honneur. La Poste lui a consacré un timbre et la mairie de Paris une esplanade. Bref, dans un contexte de promotion de l’égalité femmes-hommes, la mémoire d’Alice Milliat a le vent en poupe. Voilà donc l’occasion de retracer son parcours, à travers le récit bien documenté, partiellement romancé, et surtout très agréable à lire que propose la journaliste Sophie Danger.

Alice Million naît à Nantes le 5 mai 1884. Fille de commerçants plutôt modestes, elle est une bonne élève à l’école et – après le lycée – effectue une formation en dactylographie. En 1903-1904, elle suit son ami d’enfance Joseph Milliat qui a trouvé une place dans une maison de commerce à Cardiff : pour six mois, la jeune Alice est fille au pair à Londres où elle s’initie notamment à l’aviron.
Joseph et Alice se marient à Londres au début de l’année 1904, puis ils rentrent en France et s’installent à Paris. Mais Joseph, de santé fragile, décède en 1908, laissant Alice veuve et sans enfant. C’est en 1914 qu’Alice Milliat entre au Fémina Sport, club de sport féminin fondé deux ans plus tôt par le gymnaste Pierre Payssé. Elle s’y adonne à la gymnastique, au hockey sur gazon, au lancer du poids (en compagnie de Violette Morris) et à l’aviron. Dans cette dernière discipline, elle participe à des épreuves d’endurance telles que la traversée Paris-Montereau en 1919 ou l’Audax rameurs en 1922, exploits alors inédits pour une femme.

Présidente de Fémina Sport dès 1915, Alice Milliat entend faire la promotion du sport féminin et, dans ce but, devient la trésorière de la Fédération des sociétés féminines sportives de France (FSFSF) créée en janvier 1918. Energique et déterminée, elle en devient la présidente en mars 1919, à mesure que la fédération s’étend : ne regroupant que trois clubs en 1918, elle en compte déjà huit en 1919.
En dépit de cette croissance et de l’engouement pour le sport féminin, Pierre de Coubertin refuse la présence des femmes aux épreuves athlétiques des Jeux d’Anvers. A l’instar du Baron, Alice Milliat conçoit pourtant le sport non comme un simple divertissement, mais comme un moyen de renforcer le corps des citoyens pour assurer « la suprématie physique de la nation ». A côté de ce patriotisme sportif, et si elle sacrifie aussi – peut-être simplement par opportunisme – aux idées natalistes de l’époque qui envisagent parfois le sport féminin comme une propédeutique à la maternité, Alice Milliat est avant tout une féministe « dont les revendications portent en priorité sur l’égalité d’accès aux stades, mais aussi sur le droit fondamental à la santé. »
Les footballeuses françaises organisent au printemps 1920 une grande tournée en Angleterre, où elles rencontrent les célèbres Dick, Kerr Ladies dans une série de matchs-exhibitions qui rassemblent plusieurs dizaines de milliers de spectateurs à travers le pays. Les Anglaises rendent la pareille aux Françaises à l’automne et traversent le Channel, avant que les Françaises ne fassent de même au printemps 1921, puis les Anglaises à l’automne… Néanmoins, en dépit de cette excellente propagande et de la création d’une Fédération sportive féminine internationale (FSFI) en octobre 1921, le Baron reste inflexible : il n’y aura pas d’athlètes féminines aux Jeux de Paris.

Alice Milliat décide alors d’orienter son action vers un sport entièrement féminin, organisé par les femmes et pour les femmes. Si les hommes ont leurs Jeux olympiques, les femmes auront donc aussi les leurs : au stade Pershing de Paris, le 20 août 1922, quelque 20 000 spectateurs se pressent pour voir les 77 athlètes venues de cinq pays (France, Etats-Unis, Angleterre, Suisse, Tchécoslovaquie) se disputer les médailles et battre les records du monde.
C’est d’emblée une grosse affaire puisqu’Alice Milliat, devenue récemment présidente de la FSFI, a convié les ambassadeurs des pays concernés et Henry Paté, haut-commissaire en charge des sports et de l’éducation physique. Elle ne cessera plus, dès lors, d’affirmer sa volonté d’autonomie vis-à-vis des institutions du sport masculin, en particulier l’International amateur athletics federation (IAAF) et son président Sigfrid Edström, qui entend régenter l’athlétisme féminin et le tenir ainsi en lisière.
Continuant de croître, la fédération française compte 400 clubs en 1923, 10 000 licenciées et un bureau intégralement féminin. Mais la personnalité autoritaire et intransigeante d’Alice Milliat passe de plus en plus difficilement. Sa réélection à la présidence en 1924 est entachée d’accusations de trucage qui poussent de nombreux clubs – dont Fémina – à quitter la fédération. Ce désaveu, auquel s’ajoutent des soucis de santé, poussent finalement Alice Milliat à démissionner de son poste en mars 1925.

Les Jeux féminins de Göteborg en 1926 sont néanmoins une grande réussite : 81 athlètes venues de 8 pays (dont le Japon) concourent. A Prague, en 1930, elles sont 270 venues de 17 pays et brillent pendant trois jours devant un total de 60 000 spectateurs. Néanmoins, entretemps, l’IAAF a intégré l’athlétisme féminin au programme des Jeux d’Amsterdam – dans seulement cinq disciplines ! Ce faisant, la fédération masculine entend bien placer la FSFI sous sa coupe : ce sera chose faite à partir des Jeux de Berlin, puis après la guerre.
Redevenue présidente de la fédération française en 1930, Alice Milliat démissionne tour à tour de son poste national en 1935 puis de son poste international en 1936. C’est à peine si elle a eu le temps de voir les Françaises triompher des Américaines dans la finale du championnat du monde de basket lors des Jeux de Londres en 1934. Revenue à la vie civile, affrontée à une santé déclinante, Alice Milliat ne s’investit plus pour la cause sportive des femmes et décède à Paris le 19 mai 1957. Ce n’est finalement qu’en 2024 que les femmes obtiennent la parité dans les épreuves olympiques, une égalité sportive qu’Alice Milliat avait défendue pendant plus de vingt ans.

Sophie Danger, Alice Milliat la femme olympique, Editions Les Pérégrines, 2024, 19€
Note : 4/5
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Lily Parr pour les Dick, Kerr Ladies.
Prochain article sur Alfréd Hajós ?
Affronté utilisé en tant qu’adjectif, propédeutique… Intéressant et comme toujours bien écrit. Le fond et la forme, quoi !
Que fit-elle durant la seconde guerre mondiale ? Pas de dérapage à l’image de Violette ?
Rien d’infamant ni de rédhibitoire dans son parcours.
Sophie Danger ne masque d’ailleurs pas les zones d’ombre dans sa bio, notamment l’élection controversée de 1924.
Paris-Montereau, ça me semblait pas triste, et de fait : 100 kms.. C’est énorme, en aviron, ça!
Elle est prise où la photo du gymnaste Pierre Payssé ?
Je cherche ça tantôt.
Photo prise à Angers : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53109937c.r=pierre%20payss%C3%A9?rk=21459;2#
Le football, sport macho par excellence. Il me semble que le volley-ball est le premier sport co aux J.O pour les femmes. Le basket, le hand s’y mettront mais le football n’arrive qu’à Atlanta. Sans compter que son premier mondial est bien tardif par rapport à d’autres sports.
A te lire, l’intégration en 1928 semble s’être faite sans elle, c’est bien ça?
Et peut-on (voire doit-on?) parler d’une mécanique de récupération et de contrôle de son mouvement? Parce qu’il rencontrait un succès certain?
Plus prosaïque : la présence d’une athlète requérait-elle l’aval de son mari (quand elle en avait un)? Vous en étiez où, alors en France, des droits des femmes?
Contre elle.
L’IAAF met la main sur le sport féminin.
Bonne question ! A cette époque, elles ne peuvent pas travailler sans l’accord de leur mari… Le fait que Alice Milliat était veuve a aidé sa carrière sportive. Je ne l’ai pas précisé, mais elle était aussi orpheline (dès 1910, il me semble).
Je complète.
Le sport féminin se développe notamment au sortir de la guerre, de manière indépendante. De manière générale, les femmes accèdent à ce moment-là à une plus grande autonomie qui se traduit dans un début de libération des moeurs (qu’on passe à la garçonne ou à la flapper du début des Années Folles).
Mais la reprise en main par les hommes est particulièrement brutale et se traduit notamment dans le revirement autoritaire des années 30. L’admission des femmes athlètes aux JO se fait au rabais et pour les placer sous l’autorité des institutions masculines. Pour dédommager Milliat d’être dépossédée du sport féminin, l’IAAF lui donne une place dans le jury d’athlétisme. Il y a une photo assez révélatrice, et un peu ridicule, où l’on voit Milliat entourée du reste du jury : une dizaine de vieux messieurs…
Bref, si Milliat se retire au milieu des années 30, c’est tout simplement parce qu’elle n’a plus sa place dans le monde du sport. Les hommes ont repris les choses en main, ont imposé la mixité et leur domination. C’est intéressant, de constater que Milliat avait opté pour un sport non-mixte : institutions gérées intégralement par des femmes, compétitions réservées aux femmes… La non-mixité, comme réponse à la présence toxique des hommes, n’est pas qu’une « invention woke des années 2010 ».
C’est donc une personnalité à la croisée de nombreuses problématiques actuelles, et les travaux sur son époque et sa figure se multiplient. L’un des plus récents : https://pur-editions.fr/product/10027/les-annees-milliat-sports-et-feminismes-dans-l-entre-deux-guerres
Tu as bien fait de mettre ce sujet sur la table : une moitié d’humanité, rien moins.
Je me demande quelle logique présida à ce que les pratiques olympiques aient été ouvertes aux femmes au compte-goutte, un exemple : j’ai déjà dit mon intérêt pour la société et la culture frisonnes, et à leur examen un truc me saute aux yeux : le saut à la perche est une discipline olympique depuis les tout débuts, 1896………mais n’est officiellement ouvert aux femmes que lors des JO 2000……….
..alors qu’en Frise, donc, la variante locale (dite « Fierljeppen ») fut ouverte tant aux hommes qu’aux femmes dès la première édition du championnat « national », en 1957 – et à dire vrai, c’est sans doute séculairement que la discipline y était égalitairement pratiquée tant par des hommes que par des femmes.
==> Je serais vraiment curieux de savoir ce qui freina si longtemps (plus d’un siècle!) les instances olympiques. Pour cette discipline et pour d’autres.
Rien à voir enfin mais, dans cette logique de non-mixité que cette militante adopta, il ne me paraît pas extravagant d’imaginer que ces femmes eussent alors fini par développer des sports qui leur fussent propres, sans plus avoir à se plier exclusivement à des pratiques définies par le genre masculin. Il y a un truc qu’on entend souvent parmi le militantisme féminin, l’idée que les femmes doivent malgré elles composer avec un monde (du travail, notamment) à la définition duquel elles n’ont en rien été consultées, associées.., « this is a man’s world » comme qui disait l’autre, bref : un monde qui ne rencontre pas toujours l’une ou l’autre de leurs spécificités, car construit pour et par le genre masculin.
Bref : peut-être Milliat et ses consoeurs auraient-elles fini par proposer des sports qui auraient eu une autre gueule?
Pour finir (… ou pas) : personnage important donc, dans notre époque, et/car personnage mobilisable politiquement. Comme le prouve assez la photo avec la maire de Paris…
Donc personnage, ou en tout cas l’image, la mémoire qui s’en construit, à manipuler avec quelques pincettes. Mais ça reste fort intéressant.
Ah non, c’est pas fini. Le sujet n’est pas des plus bling-bling (institutionnel, sport féminin..) mais c’est effectivement (très) intéressant.
Elle aura quand même été longuement et vachement particulière, l’universalité revendiquée par le mouvement olympique.. Universel..mais pas pour tous.